Archives de Tag: Société

Khamissi, un cairote au volant !

Avec « Taxi » et « L’arche de Noé », l’écrivain et journaliste Khaled Al Khamissi s’impose comme une plume incontournable dans le monde arabe. Entre humour populaire et pamphlet politique, cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes qui s’expriment en roue libre, douze portraits d’égyptiens hauts en couleurs en quête d’immigration.

 

 

Sourire complice et regard malicieux, maîtrisant la langue française à la perfection, Khaled Al Khamissi use d’une liberté déconcertante pour taxi1dénoncer incuries et vicissitudes qui secouent l’Égypte. Depuis l’arrivée au pouvoir en 1981 d’Hosni Moubarak, au lendemain de l’assassinat du président Sadate, jusqu’à sa chute en 2011… « Depuis vingt ans, j’écris des livres dans ma tête en me posant toujours la même question : pourquoi écrire dans un pays qui s’enfonce doucement dans le sous-développement et la sous-culture ? », confesse avec humour le jeune écrivain. Un homme pourtant fier et amoureux du Caire, « ma ville, mes amis, mes amours », un homme qui n’admet pas de voir ce peuple au génie millénaire sombrer dans « la lourdeur psychologique et la laideur »… Parus respectivement en Égypte en 2007 et 2009, ces deux romans auguraient de manière prémonitoire le séisme politique et social qui allait faire trembler la terre des pharaons deux ans plus tard.

« Je suis un enfant du Caire, j’ai toujours habité cette ville. Le taxi est un moyen de locomotion très développé dans notre capitale ». D’où l’idée en 2005, alors que le président Moubarak brigue un cinquième mandat, de donner la parole à la rue par l’entremise de ceux qui la pratiquent journellement et la connaissent le mieux : les chauffeurs de taxi de la mégapole égyptienne !  » Taxi  » ? Des « contes populaires Taxi2», des conversations qui lui permettent ainsi de libérer sa parole et sa plume alors que, embauché dans un grand quotidien de la capitale, le journaliste constate que ses papiers ne sont jamais publiés : une situation ubuesque pour le fringuant diplômé en sciences politiques de l’université du Caire, en relations internationales à celle de la Sorbonne ! « Moubarak, candidat à un cinquième mandat, vous imaginez ? Vingt-quatre ans au pouvoir, sans véritables avancées ni changements significatifs au quotidien pour la population ». Sous la plume de Khaled Al Khamissi, les bouches s’ouvrent, le petit peuple des rues du Caire prend la parole au grand jour ! Pour dénoncer l’incurie du régime, la corruption à tous les étages du pouvoir, le népotisme de l’administration et de la police, les difficultés de la vie au quotidien, les carences du système éducatif et l’absence d’ouvertures culturelles, le bradage de l’économie au capitalisme international… Et de récidiver avec « L’arche de Noé », livre-portrait de douze hommes et femmes, intellectuels ou fils du peuple dont les destins se sont croisés avant ou après avoir émigré – ou tenté de le faire – à la recherche d’un emploi.

« J’ai choisi une forme littéraire, la « magama » typiquement arabe. Une prose basée sur un échange entre quelqu’un qui connaît, le chauffeur de taxi ou l’émigré en puissance, et celui qui ne sait pas, le narrateur ». Des récits représentatifs de la société égyptienne, Taxi3réels mais fortement retravaillés pour devenir des fictions où chaque « témoin » décrit avec force détails tragi-comiques son quotidien parsemé d’embûches. « Depuis des décennies, nous assistons à l’échec absolu des politiques en tout domaine, l’Égypte se retrouve dans une impasse. Pourtant je l’affirme, le peuple égyptien est un grand peuple, un peuple de génie, un peuple d’une grande sagesse. D’où ma foi en la rue, pas en l’intelligentsia ». Sous couvert d’histoires croisées d’apparence anodine ou cabotine, Khaled Al Khamissi offre un authentique brûlot politique, une peinture au vitriol d’un pays confisqué par une caste de nantis qui pillent sans vergogne les richesses et les attentes d’un peuple besogneux presque revenu au temps de l’esclavage !
Entre fiction littéraire et enquête de terrain, entre lucidité et résignation, au souvenir de cette dictature politique qui avait confisqué biens et pouvoirs à son profit, au lendemain d’une révolution populaire confisquée par les islamistes puis de nouveau par l’armée, Khamissi garde une lueur d’espoir. « L’Égypte est sujette à un grand bouillonnement. À un réveil culturel et social, que l’intelligentsia continue d’ignorer mais qui est porté par les « petites gens ». Sur les berges du Nil, ce grand fleuve que l’on croyait dompté à jamais, des crues inédites pourraient poindre encore à l’horizon. Sans rapport avec le dérèglement climatique ! Yonnel Liégeois
A lire aussi, « Chroniques de la révolution égyptienne » d’Alaa El Aswany. L’auteur de « L’immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et best-seller international, nous propose une sélection de 45 articles publiés dans les quotidiens Shorouk et El Masri El Yom. Qui chacun se termine par la formule « La démocratie est la solution ». Une poignante photographie de l’Égypte d’avant la révolution, un regard lucide sur les contradictions et difficultés qui subsistent au lendemain de la chute de Moubarak.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

2 Commentaires

Classé dans Rencontres

Guédé, chevalier du « Mozart noir »

Journaliste au Canard Enchaîné et passionné de musique classique, Alain Guédé voue ses temps libres à réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George, le « Mozart noir » et « Nègre des Lumières » injustement ignoré des musicologues patentés. Au point de conter sa vie en un livre et un opéra, sous le signe de la liberté et de la dignité.

Yonnel Liégeois – Auteur déjà d’une biographie remarquée sur Saint-George, vous avez récidivé avec l’écriture d’un opéra qui narre la vie de ce fils d’esclave, musicien et compositeur. Vous êtes atteint de « Georgemania » ?
Alain Guédé – Non, pas vraiment ! Je voue une passion immodérée pour Mozart. Un penchant dont j’ai souvent discuté avec Henri Krasucki, l’ancien secrétaire général de la CGT… Cependant, encore imprégné de culture marxiste, j’ai toujours pensé que Mozart fut aussi le produit de la culture de son époque, qu’il avait subi les influences d’autres musiciens et compositeurs. Ainsi, lors de son troisième séjour à Paris en 1784, il s’est fortement imprégné du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne. Lors de mes recherches à l’occasion du guédé4bicentenaire, j’ai découvert ainsi en 1991 le Chevalier de Saint George, en susurrant et sifflotant ses partitions ! Jusqu’à l’écoute du premier enregistrement de ses musiques réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. La révélation, pour moi : une musique absolument magnifique, extrêmement expressive avec un sens de la ligne mélodique qui confinait au génie !

Y.L. – Une révélation musicale pour vous, au point d’entreprendre l’écriture de sa biographie ?
A.G. – Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite que je suivais pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour moi un choc terrible. Une profonde souillure, le symbole d’un terrible échec pour le mouvement guédé1antiraciste… Dès le lendemain, je décidai d’écrire : pour réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George d’abord, pour montrer ensuite qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! Un musicien, escrimeur, danseur, un révolutionnaire et citoyen engagé, une grande figure de son temps qui eut une vie et un itinéraire extraordinaires : un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents !

Y.L. – La création de l’opéra, « Le nègre des Lumières » : une étape, une consécration, l’apothéose ?
A.G. – Depuis l’année 2000, l’association que nous avons créée œuvre formidablement au rayonnement de la musique de Saint-George, désormais jouée et appréciée dans le monde entier. Las, les mœurs musicales font qu’un compositeur est unanimement reconnu dans le monde lyrique grâce à ses opéras. Or, de toutes ses œuvres, il ne nous reste que quelques airs des opéras de Saint George. D’où cette idée, qui me fut soufflée par le directeur de l’Opéra de Liège, d’écrire un livret sur sa vie, joué et chanté sur ses propres musiques ! Il n’est pas évident aujourd’hui de créer un opéra, cet art très populaire grâce à Verdi est imagesdevenu un genre ségrégatif. Or, la multiplication des concerts des œuvres de Saint George, tant en milieu scolaire qu’en banlieue ou dans les prisons, révèle combien sa musique et sa vie touchent un large public. Avec la création de cet opéra, nous renouons avec une longue tradition d’une culture libératrice, celle qui croit et affirme qu’un public populaire a droit lui-aussi à la beauté, à l’émotion. D’autant que cet opéra est porteur d’un formidable message de tolérance et d’humanisme. De belles valeurs que nous sommes fiers de partager avec Saint George, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Y.L. – Saint George hier, Obama aujourd’hui : la juxtaposition de ces deux noms fait-elle sens à vos yeux ?
A.G. – Cette Amérique que l’on dit raciste a acquis les droits de mon livre guédé3pour le cinéma, alors que la France s’y est toujours refusée ! Les USA ont fait un travail sur eux-mêmes bien avant la France des Droits de l’homme. La seule différence entre Obama et Saint Georges ? Le premier risque de décevoir son électorat, le second ne déçoit jamais son public ! Bien au contraire, il peut contribuer à l’éclosion d’un Obama à la française. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Natif du Mans en 1949, après des débuts journalistiques au « Maine Libre » et des études à Sciences Po, Alain Guédé intègre la rédaction du Canard Enchaîné en 1981. En 1999, il publie Monsieur de Saint George, le nègre des lumières puis crée en 2000 l’association « Le concert de Monsieur de Saint George » (22 rue des Archives, 75004 Paris. Tél. : 01.42.78.36.40).

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rencontres

A chacun sa croix

D’un pas rapide, Patrick et Franck longent les grilles du square de la Madone. Patrick relève le col de son blouson.
square– « Ça s’est salement rafraichi d’un coup. La météo annonce de la pluie pour demain. Pour une fois que tu viens à Paris, tu n’es pas gâté »
– « Je ferai avec. Tu sais, je … »
– « Attends voir un peu, c’est quoi cet attroupement ? »

À quelques mètres des deux hommes, plusieurs personnes sont regroupées devant la porte d’entrée du square. Patrick s’approche. Trois Africaines se tiennent debout à l’intérieur du parc, les mains sur la grille fermée. « Que se passe-t-il ?, lance-t-il à la cantonade.

– « Ces dames ont été enfermées », lui répond une jeune femme. « Elles s’expriment difficilement en Français. Je suppose que le gardien du square ne les a pas vues. Cela fait trois heures qu’elles sont coincées là, d’après ce que j’ai compris »
– « Vous avez contacté la mairie ? »
– « Oui, le problème c’est que le service est fermé. L’accueil me dirige vers la police qui me renvoie sur les services municipaux. On n’en sort pas. Elles commencent à se plaindre sérieusement du froid. Nous leur avons apporté des boissons chaudes pour les aider à tenir le coup »
– « C’est dingue », constate Patrick
– « Je vais téléphoner de nouveau au commissariat », reprend la jeune femme.

Dix minutes après, à force de ténacité, elle obtient enfin l’engagement que des agents se déplaceront pour régler le problème. Elle raccroche. « Ce n’est plus utile que nous restions tous sur place. Je vais attendre la police. En tous cas, merci pour votre aide ». Sur ces paroles, la plupart des gens s’éloigne.
– « Je vais quand même patienter avec vous », déclare un homme
– « Je reste aussi, si cela ne vous dérange pas », ajoute Patrick, « on ne sait jamais ». Franck s’approche de Patrick.
– « Maman nous attend. Il ne faudrait pas trop tarder », lui glisse-t-il à l’oreille
– « Ne t’inquiète pas. Les flics ne devraient pas en avoir pour longtemps. C’est juste pour m’assurer que tout va bien se passer ».

square2Quelques minutes plus tard, une voiture de police se gare. Deux agents descendent et se dirigent vers les femmes.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ici ? », questionne sèchement l’un d’entre eux. « Vous ne pouviez pas faire attention aux heures de fermeture ? »
– « Ce sont des choses qui arrivent », s’indigne la jeune femme, choquée par le ton agressif du policier
– « Ouais, c’est ça. Vous croyez que nous avons que ça à faire ?
– « Vous pourriez au moins leur demander si elles vont bien, au lieu de les engueuler », coupe Patrick
– « On vous a demandé quelque-chose ? Vous feriez-mieux de rentrer chez vous »
– « Je vais où je veux, quand ça me plait. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous »
– « Papa, c’est bon », murmure Franck. Les deux policiers ouvrent la porte du square. « C’est bon pour cette fois-ci. La prochaine fois, on ne se déplacera pas. Que ce soit bien clair ».
– « Je le crois pas », s’écrie Patrick. « Si ça continue, ils vont leur mettre une amende »
– « Qu’est-ce que vous avez encore, vous ? »
– « Il y a que vous pourriez au moins être aimable avec ces femmes, faute d’être efficaces ».
– « Vous commencez à me chauffer, vous »
– « Ah ça fait plaisir. Y’en a au moins qui ont chaud ici », réplique Patrick en se dirigeant vers le policier
– « Putain c’est reparti », souffle Franck, désabusé.
– « Si vous insistez, vous aussi vous allez avoir chaud, parce que je vais vous embarquer au poste ».
– « Et bah allez-y. J’ai l’impression que ça vous démange. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des soucis, vous êtes contrarié ? Vous ne supportez pas de rendre service à des noirs, vous préférez leur cogner dessus ? »

Patrick prononce cette dernière phrase en toisant le fonctionnaire. Franck se précipite pour retenir son père, mais les deux policiers sont square5déjà autour de lui. Ils le ceinturent et tentent de l’entrainer vers leur voiture. Patrick se débat, hurle « Eh voilà, la répression. Comme d’habitude ! » Tandis qu’il continue à conspuer les policiers, Franck, la jeune femme et l’homme tentent de s’interposer pour calmer les esprits. Des passants s’arrêtent pour regarder la scène. Des résidents, alertés par les cris, apparaissent à leur fenêtre. Au même instant une autre voiture de police s’arrête. Trois hommes en sortent. Ils s’approchent du groupe.

– « Ah putain, encore lui ! », soupire l’un d’entre eux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demande-t-il à ses collègues. Renseignements pris, il invite deux d’entre eux à s’éloigner de quelques mètres. « Bon, écoutez, y’a pas de quoi fouetter un chat, je pense qu’il vaut mieux le libérer ».
– « Certainement pas », lui rétorquent-ils. « Pas question de se laisser emmerder comme ça, devant tout le monde. Il lui faut une bonne leçon »
– « Si vous avez envie de vous pourrir la vie, allez-y. Je le connais, le loustic. C’est un vieil anar qui cherche les embrouilles en permanence, il déteste tout ce qui est autorité. J’ai déjà eu affaire à lui lors d’un contrôle de SDF. On l’a embarqué ce jour-là. Il nous a fait un raffut du diable. On a eu droit à des articles dans la presse, des manifestations devant le commissariat. C’est qu’il est connu dans le quartier. Il milite dans des associations de défense des immigrés, de droit au logement et tout le tremblement. Ce n‘est pas facile de se maitriser avec des mecs comme lui, je sais, mais il vaut mieux le laisser brailler et qu’il nous foute la paix. Je vous assure. Regardez autour de vous. Il a déjà rameuté du monde. Et ce n’est que le début, si vous insistez ! »
Le ton persuasif du policier ébranle ses collègues. Après quelques minutes de palabres, ils finissent, bon gré mal gré, par se ranger à son avis. Patrick est relâché. Il se dirige vers les trois femmes, éberluées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
– « Vous voyez Mesdames, il ne faut jamais se laisser impressionner par la flicaille. Bonne soirée », lance-t-il en regardant les policiers.
– « C’est bon papa. N’en rajoute pas », lui susurre Franck.

Les deux hommes s’éloignent. Une vingtaine de mètres plus loin, square4Patrick se retourne de nouveau et hurle, le poing tendu, « Police partout, justice nulle part ».
– « Bon, ça va maintenant. Tu ne crois pas que t’en fais un peu trop », lui reproche Franck.
– « De quoi. Mais tu plaisantes ! Il faut les emmerder partout où c’est possible, ces putains de poulets. On vit dans une société fliquée. Les caméras, les cartes de paiement, Internet, les téléphones portables, les RG dans et hors des entreprises… Le pouvoir nous surveille en permanence. Mais c’est quand même ces connards qui sont le plus à son service. C’est le bras armé des capitalistes, je te dis. Et tu veux que je la boucle quand ils méprisent ouvertement des pauvres gens ? »
– « Je n’ai pas dit ça. Tu as raison d’intervenir, mais il y a des degrés dans la protestation. A t’entendre, on croirait qu’ils les ont tabassées »
– « Tu te ramollis, mon petit Franck. Je t’ai connu avec une conscience politique plus ferme. On doit s’opposer chaque jour à leur arrogance. Combien de vexations sans réaction, quand ils contrôlent des immigrés ? Moi en tout cas, je ne laisserai jamais rien passer ».

La dernière phrase est tellement sentencieuse qu’elle dissuade Franck de poursuivre la discussion. Il se dit que son père est trop enflammé pour qu’il entende ses arguments. C’est donc en silence qu’ils poursuivent leur chemin.
– « Je m’occupe du repas dans cinq minutes », crie Patrick à son épouse, à peine entré dans l’appartement. « Je prends une douche, histoire de me détendre. Tu peux servir l’apéro, si tu veux. »
square3– « Ce soir, papa s’est accroché avec des policiers », raconte Franck à sa mère qu’il a rejointe dans la salle à manger. Ce n’est pas nouveau, tu me diras. Mais aujourd’hui, je l’ai trouvé nerveux, hyper tendu. Il était à deux doigts d’exploser. Il a des soucis en ce moment ? »

Sa mère se sert un verre, s’assoit, regarde Franck quelques secondes. « La semaine dernière, ton frère nous a annoncé qu’il entrait dans la gendarmerie », lui répond -t- elle, dépitée. Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Les anarchistes : ni dieu ni maître, mais un dictionnaire !

Monumental « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français », le Maitron est maintenant prolongé d’un « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». Qui s’impose d’emblée comme outil de travail universitaire autant qu’invitation à découvrir les individus d’un mouvement anarchiste qui véhicule caricatures, idées reçues et préjugés. Quoi de commun entre Joseph Proudhon, Louise Michel, Jules Bonnot ou Léo Ferré…? Pas de réponse univoque à la fin de ces milliers de notices biographiques, un passionnant voyage intellectuel.

 

 

En 1967, en hommage à ses compagnons présents et disparus, Léo Ferré compose la complainte « Les Anarchistes ». Vision assurément poétique et sans doute mythologique de cette nébuleuse humaine, irréductible à toute définition politique trop précise tant les divergences, voire les oppositions, peuvent être considérables en son sein. Il peut même paraître a priori fort surprenant qu’un groupe somme toute historiquement assez réduit en nombre – en regard des millions de communistes ou de socialistes, par exemple – ait connu de telles disparités de visions du monde mais aussi une empreinte historique aussi forte en irriguant la pensée et l’action politiques de ces trois derniers siècles.

Ainsi, durant l’été 1887, un agent infiltré de la préfecture de Police rend-il compte de ces divisions au sujet de ce qu’il nomme l’« extrême gauche du parti révolutionnaire ». Il estime à environ 150 le nombre de groupuscules anarchistes actifs à Paris, divisés en anarchie1deux courants « qui n’ont aucune cohésion », unis cependant par des « aspirations idéales de suppression de toute autorité gouvernementale, politique, économique et philosophique ». Et si le policier considère que le mouvement libertaire est composé « d’autant d’anarchistes que de malfaiteurs », il relève, non sans un certain respect, qu’une cinquantaine de personnes « de tempérament » l’animent, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus .

Inévitablement, ce Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone renforcera d’abord l’image d’éclatement de la constellation anarchiste puisque son exploration se fera par la lecture des milliers de notices sur plus de 500 pages. Celles-ci sont néanmoins introduites par des indispensables avant-propos et une courte chronologie, extrêmement utiles et qui font regretter au lecteur leur ampleur restreinte, même si ce n’est évidemment pas l’objet, ni le projet d’un dictionnaire. Il faudra donc aller lire dans d’autres ouvrages des développements analytiques plus conséquents . Et c’est bien l’un des mérites de ce livre que de donner envie d’en connaître plus sur ce qui unit philosophiquement et anarchie2culturellement ces femmes et ces hommes par-delà leurs différences intellectuelles, parfois profondes. Les portraits des anonymes de cette ambitieuse galerie rompent avec l’assimilation hâtive des anarchistes aux seuls assassins que furent Santo Caserio – le meurtrier du président Sadi Carnot en juin 1894 –, Émile Henry, Ravachol ou Jules Bonnot. À propos de ce dernier, il est dommage d’en être resté à une vision trop rapide et complaisante des faits commis par sa « bande » et de perpétuer une mythologie d’actes sanglants, en premier lieu désavoués par la grande majorité des anarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage prolonge les 43 volumes du Dictionnaire biographique sur le mouvement ouvrier, dont l’entreprise fut entamée puis longuement coordonnée par Jean Maitron. En effet, l’anarchisme puise ses origines dans les socialismes du XIXe siècle, avec pour figure éminente Pierre-Joseph Proudhon. À son sujet, comme des milliers d’autres hommes et femmes dans son cas, on s’aperçoit d’un engagement fort – quoique souvent problématique et parfois rejeté – dans la franc-maçonnerie. Ces liens attendent encore leur historien pour retracer, par-delà les trajectoires individuelles, la nature de ces rapports qui ne vont pas de soi, leurs influences réciproques, l’entrecroisement des réseaux de sociabilité qu’ils induisent et les conflits qui peuvent surgir lorsque, par exemple, le Grand Orient de France prête allégeance à tous les régimes qui se succèdent aux XIXe et XXe siècles alors que les anarchistes paraissent refuser obéissance à toute autorité autre qu’individuelle, qu’elle soit étatique ou anarchie3obédientielle. On attend donc que cet ouvrage, qui constitue autant un outil universitaire qu’une occasion de découverte pour le grand public, soit prolongé par un dictionnaire thématique pour mieux saisir l’histoire des idées et des pratiques du « végétarisme », de l’« écologisme », du « naturisme », du « libertarisme », de l’« autogestion » ou de l’« illégalisme », par exemple, qui se sont prolongés dans des partis politiques, syndicats ou mouvements associatifs jusqu’à aujourd’hui. On ne peut ainsi comprendre l’évolution radicale de la CFDT de ces dernières décennies ou l’émergence et les transformations du militantisme écologique constitué en parti sans remonter aux ferments anarchistes des deux siècles précédents.

Au total, ce « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone » offre un panorama inédit et indispensable. Espérons qu’il trouvera d’autres prolongements pour compléter les interstices du paysage foisonnant dessiné et mieux saisir toutes les implications du projet d’un géographe anarchiste comme Élisée Reclus désirant « la fusion de tous les peuples. Notre destinée c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre ». Laurent Lopez

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

3 Commentaires

Classé dans Cinéma, Expos, Littérature

Coup de foudre

– « Ah ! Rodolphe, quel plaisir depuis le temps ! Entre, je t’en prie »

Pierre suit son invité jusqu’à la salle à manger. Dans le coin salon, une femme dispose les verres sur une table basse. Elle se redresse et se tourne vers les deux hommes.
– « Noëlle, ma compagne », annonce Pierre.
aperoElle s’approche de Rodolphe. Ils se fixent quelques secondes, se saluent.
– « Ne restez pas comme ça. Je vais vous débarrasser de votre blouson. Je le dépose dans la chambre ».
– « Merci, vous êtes aimable ».
– « Allons, allons, pas de chichi entre vous », coupe Pierre. « Faites-moi le plaisir de vous tutoyer. Allez, installe-toi-là, mon vieux Rodolphe. On va trinquer à nos retrouvailles. Je n’en reviens pas encore. C’est quand même dingue, après tant d’années, de se retrouver comme ça à Paris, dans un grand magasin ! »

Pendant l’apéritif, puis au cours du repas, Pierre raconte l’histoire de son amitié avec Rodolphe dans un flot de paroles ininterrompues. Tout excité par l’évocation de ses souvenirs, il monopolise la parole, laissant à peine le temps à Rodolphe d’acquiescer ses propos au sujet de telle ou telle anecdote : il semble avoir quitté la pièce pour rejoindre le monde de son adolescence.
Noëlle et Rodolphe s’observent. Discrètement, ils se cherchent des yeux. Leurs regards se croisent, se fuient, se retrouvent. Au fil de la soirée, s’accroît le trouble qui s’est installé entre eux depuis la première seconde.

Après le dessert, Noëlle se lève.
– « Excusez-moi, je m’absente cinq minutes. Un coup de fil important ».
– « Ah bon, c’est si urgent que ça ? », interroge Pierre.
– « Oui, j’ai un renseignement à demander à ma mère. Tu sais, pour le repas de samedi prochain ».
– « Ah oui, c’est possible »

apero5Durant son absence, Pierre ne peut s’empêcher de questionner Rodolphe à son sujet.
– « Comment la trouves-tu ? Elle est belle, n’est-ce-pas ? »
– « Oui, très »
– « C’est drôle, d’habitude elle est plus dynamique. La fatigue sans doute. Elle travaille beaucoup. D’ailleurs en parlant de travail, je pense à une chose d’un seul coup. Tu vas voir que la vie est curieuse parfois. Figure-toi que tu aurais pu la rencontrer ! »
– « Ah bon, et quand ? »
– « Quand tu étais serveur dans cette brasserie de la place Hébert. A cette époque, elle était employée dans une imprimerie de Cap 18. Tu l’as peut-être croisée d’ailleurs.
– « Tu sais il y a 10 ans, et je n’y suis resté que quelques semaines. Alors… »

De retour, Noëlle propose de passer au salon pour le café.
– « Non merci, pas pour moi », répond Rodolphe. « D’ailleurs, je ne vais pas m’attarder. J’ai eu une longue journée. Je suis vanné ».
– « Ah, c’est dommage », s’attriste Pierre, « mais je comprends. Noëlle n’a pas l’air en forme non plus. Je n’insiste pas. J’espère qu’une prochaine fois, vous serez mieux disposés ».

apero6Une fois dans la rue, Rodolphe cherche son paquet de cigarettes dans la poche de son blouson. Il sent une feuille de papier pliée, l’ouvre. Dessus, un numéro de téléphone portable et quelques mots griffonnés : « Je ne t’ai jamais oublié. Ce soir, de nouveau tu as mis le feu en moi. Appelle-moi, je veux te revoir le plus vite possible. Noëlle ». Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Absences

Dernier dimanche de septembre, un beau ciel d’automne enveloppe Paris et le marché couvert de La Chapelle. Baignées de soleil, les rues piétonnes invitent les gens du quartier à la flânerie. En compagnie de leur fils Thomas, Joëlle et Mathieu sortent du marché. À deux pas, une chanteuse et son orgue de barbarie : au répertoire, Édith Piaf ! Sa voix forte et rauque résonne dans la ruelle.

Absence1– « Je crois que nous avons tout ce qu’il nous faut », lance Joëlle, « je vais en face acheter le pain ».

– « Je t’attends ici, j’écoute la chanteuse », répond Mathieu, « tu restes avec moi, Thomas ? » En guise de  réponse, le bambin prend la main de son père.

 

Soudain, une main sur l’épaule, Mathieu se retourne.

– « Salut, comment vas-tu depuis le temps ? », demande l’homme d’une quarantaine d’années.

– « Euh, bien, merci ».

– « Tu habites le quartier, alors ? »

– « Euh oui. Ça fait un moment ».

– « Ah bon. Moi, c’est tout récent. J’ai emménagé en juin dans un petit studio. Je viens de divorcer. Le quartier a l’air sympa ».

– « Euh, oui oui, ça s’est pas mal amélioré depuis quelques années. Des nouveaux commerces, la rue piétonne, tout ça… »

– « Dis voir Mathieu, justement, tu n’aurais pas un bon restaurant à me conseiller dans le coin ? »

– « Bah, il y a un resto Hindou rue Philippe de Girard, à deux ou trois rues d’ici. Un couscous rue Pajol, pas loin non plus et le roi du café en face de la bouche de métro. Sinon… »

Absence2– « Bon, merci. Écoute, je ne m’attarde pas, je dois récupérer des gens à la gare du Nord. Je les accompagne au restaurant à midi. Bien content de t’avoir revu. On va peut-être se croiser de nouveau, maintenant que nous sommes voisins. A bientôt, Mathieu ! »

– « Euh, oui, bien sûr. Au revoir, bon dimanche ».

 

Mathieu observe l’individu s’éloigner, puis il se retourne pour écouter la chanteuse. Joëlle le rejoint. Une autre chanson et puis, la pause. L’interprète présente le creux d’une casquette aux spectateurs.

 

– « Bon, on y va », souffle Joëlle, « on a des invités à midi »

– « Euh, oui, bien sûr », répond Mathieu.

– « Tu as rencontré un copain ? »

– « Pourquoi tu me demandes ça ? »

– « Bah, je t’ai vu discuter avec un type pendant que je patientais pour le pain »

– « Ah oui, alors ça c’est drôle, impossible de me rappeler qui est ce mec. Pourtant il a l’air de bien me connaître, il m’a appelé par mon prénom ! »

– « Arrête, tu plaisantes ? »

– « Non, non. Je t’assure, sa tête me dit vaguement quelque chose, mais pas plus »

– « Mathieu, tu déconnes, j’espère », réplique Joëlle, l’air inquiet.

– « Ah non, pas du tout. En plus, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ce genre de truc. C’est marrant »

– « Comment ça, c’est marrant ? Tu rencontres un type, tu discutes avec lui, tu n’es pas foutu de savoir qui c’est et tu trouves ça marrant ? »

– « Bah ouais, c’est drôle. Je pense que c’est dû à la surcharge d’informations. Au bout d’un moment, y’a saturation ! »

– « N’importe quoi », s’emballe Joëlle. « Tu te rends compte de ce que tu dis ? À cause de trop d’informations, ce serait normal de ne plus savoir à qui on parle ? »

– « Ça va, Joëlle, je n’ai pas dit ça. La vie moderne est tellement chargée, ce n’est pas étonnant que parfois on ait de petites absences ! »

– « En tous les cas, les effets de la vie moderne ne se font pas sentir sur tout le monde ! Ton copain, il t’a bien reconnu, lui ! »

– « Oui bien sûr, je suis parfois un peu rêveur »

– « Et tu te contentes de ça comme explication ? Mais c’est grave, Mathieu. Il faut absolument que tu consultes. Des maladies sérieuses commencent toujours par ce genre de symptômes ! »

– « Ah ça y’est. Tout de suite. Tu veux que je réserve une place dans un établissement de traitement d’Alzheimer ? », lance Mathieu en riant.

– « Vas-y, rigole. Moque-toi de moi »

– « Allez Joëlle, détend-toi. Tu accordes trop d’importance à des détails insignifiants »

Absence3– « Tu es complètement inconscient, Mathieu. On en reparlera avec Pierre et Monique tout à l’heure. Je suis certaine qu’ils seront de mon avis »

– « Si ça te chante. Et après, si le diagnostic est confirmé : on appelle les urgences dès cet après-midi ou on attend pour voir si ça se dégrade ? »

– « Bon, ça va. On ne parle plus de ça. Il n’y a pas moyen de discuter avec toi »

 

Sur ces derniers mots, la petite famille quitte le passage piéton. Ils marchent en silence. Soudain, Mathieu s’arrête, net. Il  prend le bras de Joëlle, la regarde droit dans les yeux.

 

– « Depuis un moment, il y a un petit garçon qui nous suit », lui dit-il d’un ton grave. « Il me tient par la main et m’appelle papa. Tu le connais, ce gamin ? »

– « Ce que tu peux être con, quand tu t’y mets ! »

Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

L’harmo de Milteau

Le gamin de Paris, amoureux invétéré du blues, acheta son premier harmonica à l’âge de 15 ans. Pour s’imposer, aujourd’hui, comme l’un des plus grands harmonicistes sur la planète Musique. En témoigne « Considération », le dernier CD de Jean-Jacques Milteau.

 

 

Milto1Petit écrin au creux de la main, son instrument prend vraiment vie lorsque Jean-Jacques Milteau le met en bouche : alors l’harmonica tourbillonne, caracole et batifole ! Une sonorité d’emblée reconnaissable dans un ensemble orchestral, une vibration très particulière qui se révèle alentour des chansons ou musiques interprétées… L’instrumentiste et compositeur à la barbe argentée en joue depuis des décennies. Il est devenu orfèvre en la matière, reconnu par le public et ses pairs : deux  Victoires de la musique, un grand prix de la Sacem ! Tout au long de sa carrière, Milteau s’est fait l’accompagnateur des plus grands de la chanson française (Aznavour, Bohringer, Jonasz, Le Forestier, Mitchell, Nougaro…), mais aussi des plus célèbres chanteurs américains de blues.

Une musique, un style qu’il tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme du CD qu’il a enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith, parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

 

Milto2Dans ce nouvel opus, le souffle de Milteau, allié à sa dextérité, explose toute la richesse expressive et la palette sonore de l’harmonica : un bijou de nuances et de tons ! Un CD de douze titres qui mêle le vocal à l’instrumental (« Valse créole »), où les quatre compères se font complices de jolies balades, de superbes hymnes à l’amour, à la paix, à la liberté (« The color of love », « Keep on moving », « For so long »…).

 

Fils de chouan par ses parents originaires de Vendée, Jean-Jacques Milteau est pourtant un « pur parigo », natif de la capitale en 1950 ! Le seul bénéfice qu’il décrochera au terme d’une scolarité défaillante au Lycée Rodin ? Pas le bac, mais une rencontre bien plus précieuse et déterminante pour le cours de sa vie : la découverte de Bob Dylan ! « De ce jour, je perçois vraiment la musique autrement, plus comme une simple distraction ». Une révélation pour celui qui a grandi dans une famille de « prolos » où seul un « tourne-disque » à l’ancienne trône sur le meuble du salon, « cet objet sur lequel est posé un joli napperon »… A l’âge de 15 ans, il découvre sur disque vinyle l’époustouflant « Lost John », la chanson interprétée par Sonny Terry. Le deuxième choc ? L’écoute d’une compile signée du noir américain Sonny Boy Williamson, reconnu comme l’interprète par excellence de « l’harmonica blues » et considéré comme le plus grand harmoniciste de l’entre-deux-guerres. Pour le jeune Milteau, c’est le coup de foudre qui devient coup de cœur pour un instrument pas cher et presque clandestin, tant il peut vibrer incognito au creux de la main : l’harmonica ! Dont il apprend à jouer en autodidacte pour s’imposer, quelques décennies plus tard, comme l’un des maîtres incontestés !

Milto4Sur scène, outre le plaisir musical, le spectateur ne peut qu’apprécier la dextérité avec laquelle le virtuose jongle : un harmonica en bouche, un autre dans chaque poche. Et de changer plusieurs fois d’instruments en cours d’interprétation. Sans compter le coffre aux trésors, posé derrière lui, une valisette où patiente souffle coupé une cinquantaine de leurs pairs : d’aucuns qui tiennent au creux de la main, d’autres qui en imposent par leur volume ! La singularité de l’harmonica ? « Une petite anche vibrante, comme pour tous les instruments à vent. Sa première apparition remonte au XIXème siècle, pour être ensuite produit en série à partir de 1850. Qui d’emblée fait un tabac aux États-Unis, l’instrument emblématique jusque dans les années 30 », l’instrument traditionnel du Sud américain qui s’imposera sur scène à Memphis et Chicago. Ses rythmes de prédilection ? Le blues, bien sûr, dont Jean-Jacques Milteau est un amoureux inconditionnel. Yonnel Liégeois

A écouter : Chaque samedi à 19H, sur TSF Jazz, Jean-Jacques Milteau anime l’émission « Bon temps rouler » : une sélection des classiques du blues et de la soul, mais aussi des nouveautés, des perles rares et des inédits. A ne pas manquer : J.J. Milteau avec le groupe 24 Pesos, « British But Blue, quand le Blues était anglais … ». A découvrir : J.J. Milteau dans « L’Or » d’après Blaise Cendrars… « Xavier Simonin m’a fait découvrir la richesse rythmique de la langue de Cendrars qui, en l’occurrence, gagne à être dite. J’en ai profité pour me replonger avec délices dans la musique populaire américaine du XIXe siècle ».

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rencontres

Rosanvallon et les invisibles

Sociologue et historien des idées, professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon dirige avec Pauline Peretz une nouvelle collection qu’ils ont créée au Seuil, « Raconter la vie – Le roman vrai de la société française ». Une initiative éditoriale, couplée avec un site internet au titre éponyme. Un travail d’intelligence collective pour faire reculer la société de défiance par connaissance mutuelle.

Dans un ouvrage de quatre-vingt pages tout au plus, la journaliste Eve Charrin nous embarque dans le quotidien des chauffeurs livreurs, hommes et femmes, qui ravitaillent nos villes. Ici, Paris et sa périphérie… « La course ou la ville » est un petit reportage au ton vif. Ces chauffeurs livreurs, on les suit à toute vitesse, plus souvent encore nous les voyons pris dans les embarras de Paris qu’on leur reproche tant de provoquer.  Ils sont sous le règne de l’urgence absolue, de la norme, du GPS, du carnet de route électronique, des contraintes de circulation et de stationnement, d’injonctions paradoxales. On entend leurs propos, on éprouve leur patience, on serre nos poings avec eux.

Nous sommes saisis par l’exercice difficile de leur métier : oui, c’est bien un métier avec ses savoirs,  savoir-faire et savoir-vivre !  Pas facile. On entre en empathie. Tout simplement, on comprend. On découvre l’évolution actuelle de la profession, ses conditions d’exercices : nouveau gabarit des véhicules, réaménagements urbains, nouvelles technologies et normes.  Il y a aussi le mouchard télé-électronique qui contrôle en temps réel itinéraires et horaires… la courseCe qui laisse peu de place à l’autonomie de pensée et de mouvement alors que, dans le même temps, elle est requise par le travail réel ! Bah…, avec tout ça on se débrouille et ça marche ! Pourtant on ne triche pas avec la consigne, on joue intelligemment avec elle ! Le lecteur sourit  même parfois parce que c’est rusé : « tiens ça je n’y aurais pas pensé ! ».

On pleure peu en lisant ce livre. Nous apitoyer n’est pas son ressort. Ce qu’il veut nous faire éprouver, c’est d’abord la force de résistance : l’inventivité et l’imagination quotidienne pour bien « faire son boulot » quoiqu’il en coûte ! Et la souffrance vient  que cela ne soit pas vu, reconnu et même parfois méchamment nié, d’être comme transparents, invisibles. Nous ne parlons pas seulement là de l’absence du regard que porte sur votre travail le patron, – d’ailleurs Farid Zeitouni, l’un des chauffeurs, n’est-il pas son  propre employeur ? -, mais  peut-être pire,  de celui des clients et des populations des quartiers.

Imagination et réactivité dans des situations inattendues, rapidité et intelligence des gestes, attitudes et comportements revendicatifs nouveaux, expressions imagées et bien parlantes, transmissions de combines, ébauches de nouvelles solidarités, stratégies professionnelles, mais aussi syndicales plus malignes. L’action syndicale ici cadre heureusement peu avec le pesant et correct militantisme auquel nous nous sommes habitués ! Nous sommes loin du discours  militant où l’on ne parle que la langue recuite, redondante d’une opinion reçue d’ailleurs. « Pour voir loin, il faut y regarder de près », professait Pierre Dac avec humour et intelligence. Voilà ce que justement nous offre ce livre : voir au plus près !  Il fut un temps où l’ancien ministre Jack Ralite, homme de culture, parlait de « l’expert du quotidien ». Nous y sommes. Ce texte nous livre l’expertise sensible des chauffeurs-livreurs. Cette expertise n’est pas destinée aux seules sociétés « savantes », politiques, syndicales ou médiatiques, elle s’adresse à nous tous, à tout un chacun. Elle est destinée à se tisser à d’autres textes venant d’autres espaces délaissés, de ces lieux auxquels on n’attache pas d’intérêt où vivent et travaillent des « invisibles ». Ceux dont on ne fait pas cas, par défiance ou méfiance, autrement qu’en les stigmatisant.

On l’aura compris, ce livre ne nous enferme pas dans le monde clos de la logistique urbaine et du « dernier kilomètre », qu’il nous faudrait examiner avec un regard d’entomologiste ! Il s’agit ici de mettre en mouvement le lecteur en le décentrant de son propre monde,  en lui ouvrant l’ouïe et la vue sur des espaces et des mondes inconnus, en le libérant de préjugés pour qu’il en découvre les richesses insoupçonnées. Pour lui donner confiance et prise sur le réel. Et qu’il fasse société. Une puissance d’entrainement !« La course ou la ville » est parfaitement écrit. Une plume alerte, délivrée de tout préjugé, tout en demeurant au plus prés du langage immédiat de la vie. Ce qui l’éloigne des affres doloristes où tombent trop souvent les témoignages bruts, voire de nombreuses investigations, qui n’en sont d’ailleurs pas, à prétention journalistique lorsqu’elles se fondent plus sur une « vérité » préconstituée que sur le risque pris  de la recherche. Grâce à cette prise du réel par l’écriture, à sa force sensible, l’ouvrage tient et nous emporte. On trouvera également  en trois ou quatre pages, en fin de volume, quelques définitions et chiffres clefs présentant la profession de manière succincte, mais ici suffisante, pour permettre une nécessaire contextualisation. 

Ce petit livre n’est évidemment pas exhaustif, il n’exclut pas d’autres apports que pourraient être ceux d’une approche plus littéraire ou d’une démarche de type plus scientifique. parlementLe projet éditorial de la collection, au contraire, entend favoriser le croisement d’écritures et d’approches multiples : le langage immédiat du vécu, celui de la  sociologie, de l’investigation journalistique, de l’enquête ethnographique, de la littérature. « Nous cherchons à que ces écritures se fécondent mutuellement. Notre objectif est d’abattre les murailles et les hiérarchies qui les séparent » livrait sur France-Inter, à peu de choses près,  Pierre Rosanvallon, l’auteur du « texte-manifeste » de la collection, « Le parlement des invisibles ».

« Raconter la vie – Le roman vrai de la société française » s’articule d’ailleurs à un site internet interactif au titre éponyme, mis en ligne conjointement pour faire synergie et créer ce « Parlement des invisibles » en vue de rebondir, de poursuivre autrement et de multiplier les approches, les expériences, les savoirs. Et ainsi donner centralité et  pleine dynamique démocratique au projet ! D’où l’objectif défini par Pierre Rosanvallon, dans les colonnes du quotidien Libération : contribuer « à produire véritablement du commun à partir d’un déchiffrement sensible du monde, de sortir de la terrible ignorance dans laquelle nous sommes les uns des autres. « Recréer du lien, de la confiance, c’est partager des expériences », pour reprendre le mot de Michelet ».

Le tout visant à l’essor de ce mouvement social d’un type nouveau qu’appelle de ses vœux Pierre Rosanvallon : écrire ensemble le roman vrai de la société française. Jean-Pierre Burdin

 

1 commentaire

Classé dans Documents, Littérature

Denis Robert, le justicier de la finance

Journaliste et écrivain, Denis Robert a révélé au monde l’affaire Clearstream. La multinationale s’est acharnée contre lui pendant dix ans avant de perdre tous ses procès. Son dernier livre, « Vue imprenable sur la folie du monde », parle de la Lorraine et de la finance. Une « fiction » autobiographique entremêlée de faits hallucinants, mais authentiques.

Régis Frutier – Dans votre livre, vous révélez des éléments extraordinaires sur les banques en  écrivant « j’ai enquêté, démonté les scandales des circuits occultes de la finance mondiale et puis derrière, rien. Rien ne change ». Est-ce votre état d’esprit ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

Denis Robert –  Pas tout-à-fait. Effectivement, je cite un extrait d’un rapport de l’ONU où apparaît le chiffre de 378 milliards de dollars qui ont été blanchis en provenance des cartels mexicains pour renflouer la « Wachovia ». Ce montant absolument incroyable pour une seule banque, je l’ai vérifié. Il montre que c’est l’argent de la drogue qui a renfloué les banques après la crise de 2008. Mais il est faux de dire qu’après mes travaux, il n’y a rien. Il y a des répercussions sur le réel. Mon enquête sur Clearstream permet aujourd’hui à des économistes de sortir des livres sur les paradis fiscaux et, sans elle, il n’y aurait pas eu cette prise de conscience. Le moment fondateur ? C’est l’appel de Genève du 1er octobre 1996 où nous avons mis autour d’une table sept magistrats européens qui dénoncent l’absence de moyens pour combattre le blanchiment d’argent au niveau européen. Ces discours sont aujourd’hui repris par Hollande, Cameron et même Merkel. Sans mes travaux, nous n’en serions pas là !

R.F. – D’ailleurs, c’est par là que démarre « Vue imprenable sur le monde »…

D.R. – En effet, j’explique que Hollande et Moscovici reprennent quasiment mot pour mot le texte de l’appel de Genève. Et j’interroge alors sur cette question : quel est le statut de la vérité dans nos sociétés aujourd’hui ? C’est-à-dire, comment faire passer une vérité ? On voit bien que ce que je dis est vrai, même judiciairement, et pourtant il ne se passe rien. Cela veut dire que le monde politique dépense une énergie folle à fuir cette vérité et à fabriquer des mensonges qui ne débouchent pas sur les vrais problèmes. Le problème fondamental c’est celui de l’argent : pourquoi le travail des hommes qui produit les richesses n’enrichit-il pas les pays ? On en arrive donc aux paradis fiscaux, au système financier, etc… Comme journaliste ou écrivain, je me demande pourquoi les politiques ne s’y attaquent pas. La réponse ? En face se trouve l’un des lobbies les plus puissants de la planète, le lobby bancaire, qu’on peut aussi appeler la finance internationale. Pourtant, on peut identifier les personnes : quand je parle de la bande des Rockefeller, Goldman Sachs, Paribas, ce sont là mes adversaires !

 R.F. – Le candidat François Hollande, dans son discours du Bourget, dit que son adversaire est la finance. Vous utilisez des mots semblables …

D.R. –  Et pour cause ! Le discours du Bourget me fait sourire. Je l’avais lu quatre ou cinq jours avant, ses inspirateurs m’avaient téléphoné…. François Hollande a lu une note que je lui ai écrite précédemment. Cette note m’avait été demandée par Dominique Gros, le maire de Metz. François Hollande la lit, vient à Metz et demande à me voir : ça dure cinq minutes. Ces conseillers m’ont ensuite envoyé le projet de discours pour avis. J’ai donné deux ou trois idées, mais quand il fut prononcé, tout était devenu abstraction. Le discours original était beaucoup plus concret, il citait des noms de banques… C’est un moment très intéressant, là se joue la campagne politique pour le candidat Hollande : s’il commence au Bourget à citer BNP Paribas, Clearstream ou Euroclear, il aurait été concret, aurait gagné des voix. Mais comme il est malin, il ne va pas les citer et faire son numéro sur la finance, cette abstraction… Pourquoi ne les cite-t-il pas ? Parce qu’il est un homme de compromis, il ne veut pas se payer Goldman Sachs, quoi ! Ses conseillers lui demandent de ne pas se mettre le monde de la finance à dos. François Hollande pense, une fois au pouvoir, qu’il sera difficile de l’affronter. Je crois qu’il se trompe, c’est un très mauvais calcul politique, il est encore dans le schéma de pensée des années 2000 où l’on craignait qu’on ne s’en sorte pas s’il y a un krach bancaire.

 R.F. – Que signifie le titre de votre livre, « Vue imprenable sur la folie du Monde » ?

COUV_Vue imprenable sur la folie du monde-HDD.R. – C’est l’histoire de la fin d’un monde. Les rapports sont de plus en plus tendus, ça peut exploser à tout moment. Mais on ne sait pas d’où ça peut partir, d’un procès d’Assises qui dégénère, d’une injustice qui fera flamber les banlieues. Il n’y a pas de positif, pas de prise de conscience au sens marxiste. Au contraire, il y a un endoctrinement planétaire : les médias font passer le message qu’ailleurs c’est pire et qu’ici c’est mieux qu’ailleurs… Je fais ce constat à partir d’ici, de la Moselle et de la Lorraine où je suis témoin depuis trente ans des vagues de licenciements. Tout a commencé avec la crise du textile, la fermeture des mines, de la sidérurgie. La paupérisation s’est généralisée. Malgré tout, il y a encore une identité positive dans cette région, pas au sens ethnique – nous sommes une région de sang mêlés -, mais dans le sens où nous sommes peut-être moins défaitistes qu’ailleurs. Dans le livre, je donne l’exemple du forain qui vend des sapins de Noël et qui roule dans un 4×4 rutilant. A ma question sur la bonne marche de ses affaires, il me répond « oui, peut être un peu moins bien que l’an dernier, mais de toute façon les pauvres achèteront toujours des sapins à Noël ». C’est pareil pour les fêtes foraines, les parents en raffolent pour leurs enfants. Depuis, je regarde les manèges forains dans les villages où je passe et je remarque qu’effectivement ils sont toujours autant fréquentés. Pour moi, c’est un indice qui a autant de pertinence qu’un sondage. Le jour où il n’y aura plus personne, on pourra dire qu’on est vraiment dans la mouise ! Encore que tout récemment, je me suis aperçu qu’il y avait moins de monde…

 R.F. – Que vous évoquent la fin des hauts-fourneaux, et celle de… Jérôme Cahuzac ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

D.R. – Dans un cas comme Florange, j’ai eu tendance à penser que tout était de la faute de Mittal. A la réflexion, l’infamie date de la vente de la sidérurgie et du plan acier qu’ont concocté les technocrates pour avoir la paix. Dans ce combat, ont émergé des figures emblématiques, tel Édouard Martin, je vois aussi comment il s’est fait avoir. Bien qu’il ait prétendu le contraire, je crois que Montebourg, que je connais par ailleurs, n’a jamais voulu démissionner. Il y avait ce plan de nationalisation provisoire, il fallait le faire mais ils ne se sont pas assez battus sur le dossier. S’il faut classer mon livre dans une catégorie, c’est effectivement une fiction. Cependant, ce que j’y raconte sur Cahuzac est rigoureusement exact. Je lui ai proposé d’écrire son histoire, je pensais qu’il était dans une espèce de démarche de rédemption qui avait de l’intérêt. Je lui ai envoyé un courriel en ce sens et il y était plutôt favorable. Par la suite, j’ai appris qu’il avait l’intention de faire appel à un « nègre ». Si c’est le cas, je pense que c’est parce qu’il ne veut pas dire toute la vérité pour continuer son business. Il aura certainement utilisé le contenu de mon courriel comme moyen de pression pour obtenir ce qu’il veut ! Propos recueillis par Régis Frutier

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres