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Bretton Woods, des nations aux marchés

En juillet 1944, la conférence de Bretton Woods réunissant quarante cinq pays alliés accouchait d’un nouveau système monétaire international. L’aboutissement de deux ans de négociations acharnées entre les États-Unis et l’Angleterre. Retour sur un bras de fer, qui éclaire bien des difficultés d’aujourd’hui.

 

Quand, le 1er juillet 1944, s’ouvre la conférence de Bretton Woods, le sort de la guerre est déjà scellé. C’est l’après-guerre que l’on prépare. Si 44 pays alliés – et l’Union soviétique comme observateur – sont réunis au pied du Mont Washington dans le New Hampshire, c’est pour jeter les bases d’un monde nouveau. Plus sûr, plus juste, plus efficace. Un nouvel ordre économique international qui devait tout à la fois assurer la paix, permettre la reconstruction des économies dévastées par la guerre et retrouver le chemin de la croissance, de la prospérité et du progrès. Cette préoccupation est certes partagée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais les États-Unis jouent un rôle déterminant dans sa promotion, avec un souci principal : ne pas dissocier maintien de la paix et liberté du commerce. Une philosophie que le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, résuma en une phrase : « Là où les marchandises ne peuvent passer, les armées, elles, le peuvent »…
dollar1C’est dans ce cadre que s’inscrit Bretton Woods. On en connaît les résultats. Les accords permirent d’établir des règles communes en matière de change et d’équilibre de la balance des paiements, de mettre en place un système multilatéral de règlement des transactions internationales, de créer un fonds de réserve auquel les pays pouvaient avoir recours en cas de nécessité (le FMI) et une banque de reconstruction et de développement (BIRD). Ce fut aussi la mise en place du « Gold Exchange Standard » (étalon de change-or), qui fixait la valeur du dollar en or et qui définissait toutes les autres monnaies par rapport au billet vert. Un privilège d’autant plus exorbitant que l’administration américaine n’aura de cesse de faire jouer au dollar un rôle beaucoup plus important que prévu par les Accords. Avant que par défaut, on passe d’un système d’étalon de change-or à un système d’étalon-dollar.

C’est aussi ce qu’on appela la victoire du plan White présenté par les États-Unis, sur le plan Keynes présenté par l’Angleterre. Une présentation trompeuse puisque jamais les délégués n’eurent à choisir entre un plan Keynes et un plan White. Car Bretton Woods fut en vérité une mise en scène soigneusement orchestrée. Il y eut bien des discussions, parfois vives, des amendements aux textes proposés et des revirements de dernière minute. Mais l’essentiel était joué. Depuis 1942, les États-Unis et l’Angleterre négociaient en effet pied à pied et c’est un compromis anglo-américain qui fut présenté à la conférence.

John Maynard Keynes

John Maynard Keynes

Ce sont les Anglais qui tirèrent les premiers. Dès septembre 1941, Keynes livre une première version de son projet de réforme du système monétaire international. Son objectif principal ? Mettre en place un mécanisme expansionniste en procurant au monde les liquidités nécessaires pour favoriser la croissance. Le plan préconise la « multilatéralité » des échanges à l’échelle mondiale et propose des mécanismes visant à faciliter la réalisation de l’équilibre des balances des paiements. Keynes est en effet convaincu qu’une des raisons majeures des crises financières est le déséquilibre des échanges entre pays. L’idée n’est pas nouvelle. Mais le trait de génie de Keynes est d’inverser le raisonnement habituel qui veut que ce soit au pays débiteur, au pays endetté, de porter tout le fardeau et de trouver les moyens d’équilibrer sa dette. Il souligne au contraire qu’il faut accroître la responsabilité des pays créditeurs dans le nouveau système monétaire international. Tout l’art de Keynes consiste donc à trouver un système qui, sans dédouaner les pays débiteurs, persuade les pays créditeurs de prendre leur part dans le retour à l’équilibre en dépensant leurs excédents au sein de l’économie des pays débiteurs.

On mesure, à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, l’audace d’une telle position.
Techniquement, Keynes propose la création d’une « chambre de compensation internationale », véritable préfiguration d’une banque centrale mondiale, et une monnaie de compte internationale, le « bancor » non convertible, ni en or ni en monnaie nationale. Il ajoute à ce dispositif un mécanisme qui vise à inciter tous les pays, déficitaires comme excédentaires, à ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de leurs échanges. Un mélange de solidarité et de pénalités – pour les trop déficitaires comme pour les trop excédentaires –, dont Keynes espère qu’il amorcera une expansion régulière, équilibrée et juste, de l’économie mondiale. Enfin, il prend soin de préciser qu’un tel système ne peut fonctionner qu’avec « un contrôle des mouvements de capitaux [qui] devra être une caractéristique permanente du système d’après guerre ».

Harry Dexter White

Harry Dexter White

Côté américain, la démarche est plus classique. En juillet 1942, l’ébauche d’un plan de réforme du système monétaire international, préparée par le Trésor américain et signé Harry Dexter White, prévoit la mise en place d’un fonds de stabilisation sur la base de dépôts des pays membres – ce qui deviendra le FMI – et la création d’une banque de reconstruction qui deviendra la banque mondiale. Il met nettement l’accent sur la stabilisation du taux de change et l’abolition des pratiques restrictives en matière commerciale et ne se préoccupe guère des perspectives de long terme qui doivent être assurées par le retour au libre échange. Il propose aussi la création d’une unité de compte, baptisée « unitas », qui n’est en fait qu’un simple reçu pour l’or déposé au fonds de stabilisation. Elle disparaîtra dans les versions finales au profit du Gold Exchange Standard. Bref, le projet d’ordre mondial qu’il dessine promeut clairement le libre échange et la libre convertibilité des monnaies.

La confrontation des deux plans sera rude. Le projet initial de Keynes rencontre l’hostilité frontale des Américains. Quant à Keynes, il estime le plan White « rempli de bonnes intentions » mais juge les moyens d’action proposés « déplorables, ce qui le voue à l’échec ». Il n’en est pas moins prêt au compromis et sait déjà que celui-ci se fera majoritairement dans les termes américains. Il l’accepte a priori, tant il pense l’accord indispensable. Après sept versions, le plan White est officiellement transmis à l’Angleterre en février 1943. C’est le véritable début de la négociation de Bretton Woods.
Elle ne se fera qu’à sens unique. Keynes rédige en juin une synthèse des deux plans. Il y concède aux Américains le principe des souscriptions, la limitation de la responsabilité des créanciers, le fait qu’aucun pays ne peut être contraint de dévaluer ou de réévaluer la valeur-or de sa monnaie, la formule pour les quotas et les droits de vote au FMI et la forme générale du fonds de stabilisation… Entre le 15 septembre et le 9 octobre, les délégations se rencontrent neuf fois et règlent six des treize points de désaccords identifiés. Les autres seront négociés entre octobre 1943 et avril 1944. Pour faire court, Keynes ne parviendra à préserver que le contrôle des mouvements de capitaux et la liberté pour les États de mener la politique économique de leur choix à l’intérieur de leurs frontières…
dollar5L’accord final sera très proche du compromis d’avril. Il constitue pour Keynes un soulagement – il n’a jamais autant travaillé – et un immense paradoxe. Cet accord, il en est en effet l’artisan principal. Du début à la fin. Mais, dans le même temps, le texte est à ce point éloigné des intentions exprimées dans ses premières ébauches, tellement aux antipodes d’un nouvel ordre monétaire international qu’il voulait avant tout favorable au plein emploi, à la réduction des inégalités et à la croissance, qu’on peut s’interroger sur ce qu’il reste des principes au bout de tant de concessions… Keynes n’en conçut de l’amertume que sur le tard. Ainsi écrit-il dans une lettre datée du 13 mars 1946, quelques jours après la rencontre inaugurale du Conseil des gouverneurs du FMI et deux mois avant sa mort : « Les Américains n’ont aucune idée sur la manière de placer ces institutions dans une perspective d’intérêt international et leurs idées sont mauvaises dans presque toutes les directions. Ils sont pourtant complètement déterminés à imposer leurs convictions sans considération pour le reste d’entre nous. […] S’ils connaissaient la musique, passe encore, malheureusement ils ne la connaissent pas. »

A la lecture de ces quelques lignes, il est aisé de comprendre que les Accords de Bretton Woods fassent encore débat aujourd’hui. Présentés par les uns comme un formidable moment de coopération internationale pour réguler la finance mondiale, ils ne furent, pour les autres, que le moyen d’imposer une Pax Americana qui assura durablement l’hégémonie des États-Unis sur le reste du monde. Ils ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Les règles établies alors, même si nous en avons vu les limites, étaient à coup sûr un progrès sur ce qui existait auparavant. Et si les Américains furent bien à la manœuvre et imposèrent leur calendrier ils ne le purent que parce que la négociation répondait à une préoccupation et à des aspirations communes. Reste que les dérives du système ne tardèrent pas à se faire jour. D’abord parce que le projet tel qu’il fut validé à Bretton Woods restera inachevé. Ainsi, la volonté de placer la stabilité et le développement des échanges économiques internationaux sous la responsabilité d’un ensemble d’institutions internationales qui, elles-mêmes, devaient relever de la responsabilité d’une organisation à vocation universelle, l’ONU, ne se concrétisera pas. Ensuite, parce que la guerre froide, qui coupera le monde en deux, affaiblira la volonté commune de bâtir un monde commun. Enfin, parce que le système révèlera très tôt ses faiblesses et que l’esprit des Accords sera rapidement perverti.
Mais, disons le, les Américains ne furent pas les seuls à dévoyer Bretton Woods. dollar6Ainsi la Grande-Bretagne fut-elle la première à porter un coup fatal au respect des accords en matière de contrôle des mouvements de capitaux en créant au cœur même de la City, une place dérégulée, l’Euromarket, où les capitaux étrangers et dépôts en dollars pouvaient, en toute liberté, se livrer à toutes sortes d’opérations profitables. L’Euromarket, qui dès son origine perturba l’ordre marchand imposé par Bretton Woods et qui aurait donc dû être cassée au plus vite, finit au contraire par l’emporter. Certes, le FMI défendit les contrôles de capitaux jusqu’au milieu des années 1970 et fit même des propositions pour les renforcer lors des diverses crises de change qui émaillèrent la période. Jusqu’à ce que l’administration américaine impose en 1976 une nouvelle rédaction de l’article 4.1 des statuts qui stipula alors que « l’objet essentiel du système monétaire international » était de fournir un cadre « qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays »… La messe était dite et la bascule se fit de l’ordre des nations à l’ordre des marchés. Et cette fois-ci sans aucune négociation… Jean-François Jousselin

En savoir plus : Pour la genèse et les conséquences des accords de Bretton Woods, on se reportera au n°26 de la revue Interventions économiques, publié en 1994. Notamment à l’article de Christian Deblock et Bruno Hamel, « Bretton Woods et l’ordre économique international d’après guerre » qui en donne une vue synthétique et à celui de Gilles Dostaler, « Keynes et Bretton Woods » qui retrace l’élaboration du plan Keynes et les discussions anglo-américaines.

dollar2Keynes, le trouble-fête théorique
L’économiste britannique, qui domina les débats à Bretton Woods, fait figure de trouble-fête théorique. Lui qui affirmait, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, « On n’a jamais inventé au cours de l’histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres », renverse toutes les priorités de la politique monétaire. Les bonnes cibles à viser ne sont plus l’équilibre de la balance des paiements et l’évolution des prix, mais le niveau du chômage et le taux d’investissement. L’acteur économique qui compte n’est plus le banquier central, mais l’entrepreneur qui fait des anticipations favorables de la demande, investit, lance des plans de production, embauche, et accroît la masse salariale. Les déterminants de la masse monétaire ne sont plus l’émission de monnaie par la banque centrale, mais la croissance des revenus. Et ce n’est pas l’épargne qui fait l’investissement, mais au contraire l’investissement qui crée l’épargne… Des positions qui vont à l’encontre de tous les dogmes de l’entre deux guerres : ceux de l’étalon or, de sa politique monétaire et de ses mécanismes d’ajustement. Et qui, quatre vingt ans plus tard, restent d’actualité. Pour accéder à une pensée qui fit souvent l’objet d’interprétations réductrices – y compris de la part de keynésiens –, recommandons la lecture d’un choix de textes écrits entre 1925 et 1937, « La pauvreté dans l’abondance« , qui en révèlent toute la richesse. Jean-François Jousselin

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Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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L’empreinte de Chamoiseau

Prix Goncourt 1992 pour « Texaco », l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau poursuit sa réflexion sur les traces du regretté Édouard Glissant, son compagnon d’écriture : quête des origines, créolisation et métissage, individuation et rapport aux autres. En revisitant aujourd’hui la figure emblématique de Robinson, chère à Daniel Defoe et Michel Tournier, dans « L’empreinte à Crusoé » nouvellement réédité en poche. Un roman foisonnant qui narre, à travers moult péripéties, le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours.

 

 

 Yonnel Liégeois – Entre votre Robinson et vous, il y a plus qu’une empreinte ! Aurait-il pu surgir de l’imaginaire d’un écrivain, autre qu’antillais ou caribéen ?

imagesPatrick Chamoiseau – Je ne pense pas que l’on puisse séparer l’exercice littéraire d’une perception globale à la fois de la société, du monde, de l’évolution des cultures et des individus. Je suis martiniquais, je suis ce qu’on appelle un créole américain. Et tout cet espace américain, ces Amériques, ont été fondés un peu de la même manière sur la base du génocide amérindien, la traite des nègres, l’esclavage, tout le déploiement de la colonisation et de ce qu’on peut appeler le post-colonialisme. Cela s’est traduit par des conquêtes, dominations, exterminations, génocides, cela c’est aussi traduit par des émergences inattendues : des imaginaires, des visions du monde, des dieux, des langues se sont rencontrés et ont été forcés de vivre ensemble. Pour donner quelque chose de nouveau qu’Édouard Glissant a nommé processus de créolisation.

 

Y.L.– Créolité, créolisation… Qu’entendez-vous précisément par ces mots ?

P.C.– Le processus de créolisation signifie que de manière accélérée, massive et brutale, des peuples, des perceptions du monde, des cosmogonies, des dieux, des langues, des cultures, des civilisations se sont rencontrés, ont été forcés d’élaborer de nouveaux savoir-faire et de nouveaux savoir-être pour donner les peuples composites que nous sommes. La créolité martiniquaise n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil… La conquête des Amériques réalisée par Christophe Colomb marquera le premier temps de la mondialisation : la mise en convergence de peuples et de cultures qui vivaient jusqu’alors sous des espaces temporels assez importants. Toutes ces rencontres ont pratiquement anéanti les absolus véhiculés par les cultures anciennes. Je fais donc partie d’un peuple composite dont tous les marqueurs identitaires, toutes les structurations habituelles ont été effacés. Par exemple, dans un peuple archaïque, archaïque dans le sens « peuple premier », le groupe d’Homo Sapiens essayait de légitimer sa présence sur un territoire particulier en se racontant des histoires. Et la première qu’il se raconte, c’est une création du monde, une genèse : d’où vient le monde, comment il a été constitué… A partir de cette genèse, le peuple en question se raconte un mythe fondateur, dont va découler l’histoire de la communauté, ce qui va devenir en gros l’histoire nationale : nos ancêtres, nos grands faits d’armes, toute la littérature épique qui narre comment la communauté s’est constituée.

 

Y.L.– Or, en tant que Caribéen, vous semblez vous déclarer orphelin de marqueurs identitaires ? 

01071123851P.C.– Pour un peuple composite des Amériques, il n’y a pas de genèse, ou alors il faudrait prendre les genèses des amérindiens, les genèses de toutes les ethnies africaines, les genèses transportées par les différents colons qui se sont entretués et ont massacré un peu partout : trop de genèses tue la genèse ! Pour raconter l’histoire de la Martinique, par exemple, il faudrait bien sûr raconter l’histoire des amérindiens avec une infinité de peuples amérindiens, il faudrait raconter l’histoire de la colonisation, c’est d’ailleurs ce qu’on nous servait à l’école : à part nos ancêtres les Gaulois, on nous expliquait l’histoire de la Martinique à partir de 1635 avec le débarquement du flibustier normand Pierre Belain d’Esnambuc. Cette histoire de la colonisation ne saurait expliquer la composition du peuple composite, elle ne raconte que le discours du vainqueur, le discours du colonisateur. Nous vivons désormais dans des sociétés multi-transculturelles, un peu semblables à ce que nous vivions dans les plantations esclavagistes, en tout cas à ce que nous avons vécu dans les Amériques. Une bonne part de la réflexion d’Édouard Glissant fut justement de bien comprendre ce que voulait dire la créolisation. On peut avoir, par exemple, une communauté très importante qui provient de Guinée, sans aucune survivance provenant de la Guinée, mais avec des survivances qui viennent d’ailleurs. Il nous manque une anthropologie de la créolisation. D’autant plus nécessaire qu’elle nous permettrait de comprendre la société actuelle. Penser aujourd’hui que nous sommes dans une société pure, bien stable, avec des identités qui ne bougent pas, c’est une vue de l’esprit. Tous les enfants du monde ont les mêmes pantalons qui leur tombent sur les fesses, les mêmes tatouages, ils écoutent la même musique, 80% de ce qui constitue l’imaginaire de nos enfants n’est pas constitué de ce qui provient de France par exemple, ou qui viendrait de la Martinique, mais par ce qui est transporté par tous les écrans, tous les flux et les fluides qui viennent d’un monde qui est désormais ouvert !

 

Y.L.– D’où ce chamboulement des valeurs, cette impression de perte d’identité pour nos sociétés occidentales ?

P.C.– Tous les marqueurs identitaires traditionnels sont complètement bouleversés. Par exemple, je suis de peau noire, mais je suis plus proche de n’importe quel blanc de la Caraïbe que d’un Africain. Même si j’ai des affinités, des solidarités vivantes avec l’Afrique… J’écris en français, mais je suis plus proche de n’importe quel anglophone, hispanophone ou créolophone de la Caraïbe que de Patrick Modiano ou d’Alexandre Jardin… La couleur de la peau, la langue que l’on parle, ne donnent pas une fraternité déterminante aujourd’hui. Aujourd’hui, celui qui a la peau noire ressemble plus à G. Busch qu’à Mandela, pourtant il a la peau noire ! Si on se base sur ces anciens marqueurs identitaires, on risque très largement de passer à côté de la notion de diversité. Penser que la diversité est constituée par des phénotypes est une absurdité : lorsque vous regardez tous ces gens, peau noire ou yeux bridés, qui présentent les journaux télévisés, ils ont les mêmes gestes, la même manière de concevoir l’information, ils sont du même monde. On a une pensée unique ! Il nous faut donc réfléchir sur cette question de la créolisation : que se passe-t-il quand autant de cultures, de visions du monde, de langues, de dieux sont obligés de recomposer du nouveau dans les modalités qui sont celles du monde contemporain, des modalités qui sont celles de la Totalité Monde ? Nous ne vivons plus à l’échelle d’un clocher, d’un territoire, d’une langue, d’un dieu, mais dans un espace ouvert où nous recevons des stimulations qui viennent de partout.

 

Y.L.– Une ouverture au monde qui, paradoxalement, peut conduire au renfermement ou à l’isolement…

CHAMOISEAU 46

Co Bapoushoo

P.C.– Effectivement, avec cette problématique de l’individuation que tous les groupes, les syndicats en particulier, connaissent bien. Vous savez combien c’est difficile de trouver des militants, des gens qui s’investissent. « Ce n’est plus comme avant », entendons-nous souvent. Aujourd’hui, il est très facile de briser une grève en accordant des primes à ceux-là, des avantages à ceux-ci, vous connaissez ça mieux que moi ! Il est très difficile de retrouver le collectif qu’on pouvait avoir il y a  quelque temps, il y a eu un processus d’individuation qui fait qu’aujourd’hui nous sommes une société d’individus. Très souvent, on a tendance à dire que c’est l’idéologie capitaliste qui a exacerbé, développé ou provoqué le processus d’individuation avec le renferment de chacun sur ces petits problèmes et le manque de solidarité. Je ne le crois pas. L’individu a toujours existé dans les communautés archaïques, mais brimé par des corsets symboliques qui progressivement se sont épuisés sous le développement de la conscience et de la connaissance. Paradoxalement, la seule idéologie qui a réussi à chevaucher cette individuation, c’est l’idéologie capitaliste qui accompagne les pulsions individuelles, qui favorise l’égoïsme et le repli sur soi, qui remplace le grand désir de réalisation de soi par des pulsions consommatrices … On peut donc dire que l’égocentrisme, le manque de solidarité, tout ce dont nous souffrons aujourd’hui, le peu d’investissement dans les grands idéaux, c’est plus une maladie de l’individuation qu’une caractéristique de l’individuation elle-même. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que la solidarité, les grands mouvements d’ensemble pour lutter contre les forces de  domination passent par le développement des capacités de connaissance et de conscience des individus. C’est paradoxalement la plénitude de chaque individu, donc l’élévation de son niveau de conscience, de connaissance, de sensibilité artistique et esthétique, qui ouvrira la voie aux nouvelles solidarités.

 

Y.L.– A vous entendre, on croirait lire du Chamoiseau dans « L’empreinte à Crusoé » !

01020694851P.C.– C’est un peu ce qui se passe, en effet, avec notre bon Robinson sur son île. Sa solitude, le fait qu’il soit coupé de tous les êtres humains l’obligent à se construire lui-même de manière autonome. Une fois qu’il se réalise, que son niveau de conscience va augmenter, le désir de l’autre, la solidarité avec les autres êtres humains viennent naturellement dans ces modalités d’existence. C’est la grande puissance et la grande misère de l’Homo Sapiens que de disposer de la conscience réflexive. Quand elle apparaît, Sapiens se retrouve fasciné et terrifié à la fois par ce qu’il y a autour de lui et qu’il ne comprend pas : le ciel étoilé, la lune, la foudre, les paysages, les animaux, sa propre vie, sa mort, la putréfaction. Ce sont des épouvantes incroyables, c’est une terreur totale. Que fait Sapiens pour s’en tirer ? Il va se raconter une infinité d’histoires, il va déployer entre lui et ce qu’il ne comprend pas, un paravent. C’est l’esprit magique, c’est la création des dieux et des démons, tout sera expliqué par un déploiement d’imaginaire : les grandes religions,  toutes les croyances, la philosophie, les sciences et les techniques. Notre champ de conscience provient de ce point originel où la conscience de Sapiens a été terrifiée. Il y a fondamentalement un impensable, un abîme que l’on masque avec ce paravent que sont les cultures, les croyances, les dieux, les diables, les démons, les systèmes de pensée, les idéologies. Mais à mesure que notre degré de sensibilité, d’humanisation augmente, nous nous apercevons que ce sont des béquilles, des artéfacts, telle cette prétention des grands systèmes idéologiques à nous donner l’explication du monde avec la perspective d’un grand soir où l’on accèderait enfin au bonheur…

 

Y.L.– Votre « Robinson » est totalement dans cette perspective-là ?

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

P.C.– Pour moi, deux Robinson furent déterminants. Le Robinson de mon enfance d’abord, celui de Daniel Defoe qui m’a fait rêver, il n’y a pas une seule plage que je visite en Martinique sans penser tout de suite à mon Robinson. A l’époque, il y avait tellement d’interdits que je n’avais qu’une envie : grandir et faire ce que je veux ! Et ce personnage qui n’avait personne pour l’embêter sur son île, qui pouvait faire ce qu’il voulait, construire ce qu’il voulait, manger ce qu’il voulait … Il refaisait le monde tout seul, pour moi c’était fascinant et je l’ai conservé dans mon esprit pendant très longtemps. Aussi, dès l’âge de 14 ans, je savais que j’écrirai ou ferai quelque chose avec cet archétype du Robinson ! Progressivement je vais m’apercevoir, surtout à l’émergence de ma conscience anticolonialiste, que le Robinson de Defoe essaye avant tout de reconstituer la civilisation occidentale dans une nature sauvage : il passe son temps à récupérer dans le bateau échoué tous les vestiges de cette civilisation et à construire dans l’île quelque chose qui lui donnera l’illusion de dominer la nature, de la régenter exactement comme l’Occident a organisé, civilisé, régenté le monde. … Le Robinson de Defoe ? Un petit concentré de colonisation et de civilisation de la sauvagerie, notamment la sauvagerie que représente Vendredi. Celui de Michel Tournier ensuite, « Vendredi ou les Limbes du pacifique », un roman absolument magnifique mais peut-être plus subtil que celui de Defoe. Tournier a un rapport à la nature qui n’est déjà plus un rapport de domination totale mais un rapport de compréhension et de connivence qui annonce la conscience écologique d’aujourd’hui. Mais il développe, surtout, une autre problématique fondamentale qui m’a beaucoup frappé : militant anticolonialiste, il se pose la question de l’autre, son Robinson qui se retrouve seul va voir toute son humanité se décomposer parce qu’il n’a pas le regard de l’autre ! Il nous explique en fait que pour nous construire, comme peuple ou comme individu, il faut l’autre, il faut autrui, il faut même l’étranger, les autres cultures, les autres civilisations. S’il n’y a pas l’altérité, nous ne pouvons atteindre la plénitude de notre humanité. Les grandes civilisations, les grandes cultures ont toujours été un processus d’interaction entre différentes productions de Sapiens. Il n’y a aucune civilisation, aucune culture qui ne se soient pas nourries des autres. Et le plus extraordinaire, c’est que chaque culture, chaque civilisation, ont produit des atrocités et des choses magnifiques, des ombres et des lumières, et que très souvent les lumières de certaines civilisations ont permis de lutter contre les ombres d’autres civilisations. C’est ce que Tournier explore de manière absolument magnifique avec son Vendredi, Robinson a plus d’humanité, grâce à la présence de Vendredi.

 

Y.L.– La boucle n’était-elle donc pas bouclée avec ces deux figures emblématiques de Robinson ? Pourquoi cette urgente nécessité d’en composer une autre ?

01029547851P.C.– L’étranger aujourd’hui, on le voit tous les jours. En revanche, il y a un autre « autre » qui existe. Et c’est celui là qui intéresse mon Robinson. Il y a l’autre qui constitue la nature, c’est la conscience écologique. Pourquoi ? Parce que toutes les conceptions de l’humanisme qui se sont succédé ont toujours considéré que l’homme était au dessus du vivant, que l’homme était l’aboutissement du vivant. On s’aperçoit que si nous continuons d’exploiter le vivant de la manière la plus éhontée et en fonction de nos seuls intérêts, nous nous condamnons nous-mêmes. Mais pour moi, l’interrogation fondamentale réside en ce moment de l’origine où la conscience de Sapiens découvre l’impensable. Il me semble que, fondamentalement, l’autre aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’étranger, ce n’est pas seulement la nature qu’il nous faut intégrer dans notre conception de l’humanisme, c’est l’impensable. Mon Robinson, dans toute sa trajectoire, croise celles du Robinson de Defoe et du Robinson de Tournier, mais il va se retrouver d’abord en face de lui-même le jour où il découvre une empreinte sur la plage de cette île qu’il domine depuis de nombreuses années déjà. Au départ, il a peur parce que l’autre, cet étranger, c’est peut être un ennemi potentiel. Donc il sort ses armes, il se prépare à la guerre, à se battre… Il part à sa recherche mais ne le trouve pas, c’est le premier stade. Le deuxième stade ? C’est quand il se dit que cet autre est peut-être un être humain, quelqu’un à qui il pourrait parler. Alors, il se regarde pour voir si il est bien rasé, et c’est là qu’il s’aperçoit qu’il ressemble à un animal, sale et hirsute. Donc, il commence à retrouver une dignité humaine, simplement parce qu’il imagine qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il va rencontrer et voir, quelqu’un à qui il va sourire et qui va pouvoir répondre à son regard et à son sourire. Aussi, va-t-il chercher l’autre avec ce désir de revivre en humanité. Une quête vaine qui le ramène à l’empreinte et après bien des péripéties, il s’aperçoit que c’est sa propre empreinte, il n’y a personne : elle était là depuis les premiers temps de son arrivée sur l’île, fossilisée dans le sable ! A ce moment là, se développe tout un processus de découverte intérieure, découverte de son individuation comme de sa multiplicité interne. Progressivement, son regard va changer sur l’île, sur la manière d’aborder le vivant. Pour se retrouver en face de l’inconnaissable, l’impensable, avec lequel il va construire son existence. Voilà la trajectoire philosophique de mon Robinson, qui complète celui de Defoe et celui de Tournier, et qui en fait rappelle le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours. Pour autant, c’est un roman, pas un casse-tête intellectuel : il y a de quoi lire, il y a de quoi rire, il y a même du suspens et des surprises ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 Le penseur de l’imaginaire

01017628851De sa « Chronique des sept misères » à « Solibo le magnifique », de « L’esclave vieil homme et le Molosse » aux « Neuf consciences du Malfini », Patrick Chamoiseau creuse son sillon de livre en livre. Une conscience façonnée par l’insularité, le souvenir hérité de l’esclavage et la lutte contre le colonisateur pour s’ouvrir à la complexité des relations humaines,  décrypter la créolisation des peuples et des cultures, s’inscrire dans le rapport au « Tout Monde » cher à son aîné en écriture, Édouard Glissant. Avec « L’empreinte à Crusoé », l’écrivain antillais franchit un pas supplémentaire, délaissant le chatoyant parler créole pour inscrire  son nouveau Robinson au cœur de la modernité et des grandes questions métaphysiques qui agitent la planète : celles des mythes créateurs et des origines, du métissage de nos racines et de nos cultures, du rapport à la nature, du choc de l’étrange et de l’étranger pour devenir pleinement humain. « L’empreinte à Crusoé » ? A travers moult épreuves et rebondissements, l’authentique saga d’un être en quête de devenir, se redécouvrant Homo Sapiens sur son île déserte. Une plume et une pensée qui caracolent entre perte d’identité et conscience de soi. Avec force imaginaire et poésie.

« L’empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau. Ed. Folio Gallimard, 336 p., 7€2.

 

 En savoir plus

01072910851– « Patrick Chamoiseau », par Samia Kassab-Charfi (Coéd. Gallimard / Institut Français, 174 p., 19€). Enrichi d’un CD d’entretiens, ce livre analyse avec pertinence l’œuvre et le parcours de l’auteur antillais.

– « Le papillon et la lumière », de Patrick Chamoiseau (Ed. Folio Gallimard, 112 p., 4€9). Un joli conte illustré par Lanna Andreadis, où l’écrivain nous livre quelques réflexions pour éviter de se brûler les ailes.

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Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

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Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

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Le Louvre et les arts de l’Islam

Depuis leur ouverture au public en septembre 2012, les nouvelles salles du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre ne désemplissent pas. Il y a de bonnes raisons à cela : une architecture très réussie, une muséographie intelligente et des collections d’une richesse exceptionnelle. Petite visite guidée d’un lieu désormais incontournable.

 

Créé il y a dix ans, le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des huit départements du musée du Louvre. Jusqu’en 2003, les collections qui le constituent appartenaient au département des Antiquités orientales.

Le lion de Monzon Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

Le lion de Monzon
Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

N’était donc présentée au public, dans un espace réduit, qu’une sélection d’œuvres. La nouvelle présentation de ces collections permet enfin de découvrir l’un des plus riches et des plus remarquables ensembles d’œuvres issues du monde musulman : plus de 15000 objets, complétés par 3500 œuvres déposées par le musée des arts décoratifs. Il faut bien cela pour rendre compte de l’histoire d’un territoire couvrant trois continents, de l’Inde à l’Andalousie, entre le VIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et pour montrer la richesse et l’apport à l’humanité tout entière d’une civilisation.

 

Le monde islamique

Car c’est bien de l’Islam en tant que civilisation qu’il s’agit ici. Sophie Makariou, qui dirige le département y insiste : « En français, le mot ISLAM a deux sens : islam désigne la sphère religieuse et Islam évoque la civilisation. » À la question de savoir s’il fallait garder ce terme, au risque d’entretenir une ambiguïté, Sophie Makariou répond par l’affirmative : « Cette dénomination est aujourd’hui justifiée. En effet, l’«art musulman» désigne exclusivement l’art qui est destiné à la sphère religieuse. Cette définition est assez restrictive ; c’est l’art des mosquées, des copies coraniques, etc. Mais le monde islamique dans son immensité, de l’Inde jusqu’à l’Espagne, sur plus de douze siècles d’histoire, se compose-t-il uniquement d’art religieux ? Bien sûr que non. Il a largement produit des objets pour des élites, dont il n’est d’ailleurs pas toujours assuré qu’elles aient été musulmanes.

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

Et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir ; il est donc logique d’y appliquer le terme d’«islamique». De même, le monde islamique comprend des peuples non-musulmans, à l’instar de la Syrie, dont la population, au XIIe siècle, demeurait majoritairement chrétienne. Faut-il pour autant faire de la Syrie au XIIe siècle une province de l’art chrétien ? J’en doute. »

La vigilance est donc de mise, surtout que les risques d’instrumentalisation existent : « L’ISLAM fait beaucoup débat aujourd’hui. Pourtant, il faut accepter ce terme – ce que nous avons fait. Redonner sa grandeur à l’Islam et ne pas le laisser au djihadistes et à ceux qui le salissent est fondamental. » Le choix qui a été fait, explique Sophie Makariou, est de montrer dans toute sa diversité la civilisation désignée par ce terme d’Islam : « Bien évidemment, nous assumons ce mot, nous le portons, et nous avons fermement l’intention de le montrer dans l’immensité de ce qu’il recouvre, avec toutes les communautés qui ont constitué cette civilisation. Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’œuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), évêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe ; mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son œuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques. »

 

Un parcours en quatre étapes

Pour rendre compte de cette diversité, les nouvelles salles proposent au visiteur un parcours chronologique en quatre étapes. Les œuvres de la première période, qui va du VIIe au XIe siècle, sont présentées au rez-de-cour. Il s’agit du moment où naît un vaste empire, dirigé par la famille mecquoise des Umayyades, puis par leurs rivaux Abbassides. C’est une période marquée par un formidable essor des techniques et des recherches décoratives. En témoignent de nombreux objets de bois ou d’ivoire sculptés et de magnifiques céramiques. Parmi ces œuvres, l’une des plus admirables est assurément l’aiguière dite « du trésor de Saint-Denis ». Pièce d’une rare élégance, en cristal de roche taillé, sculpté et poli, elle a été créée en Égypte vers l’an Mil.

En descendant au second niveau, en sous-sol, baptisé « parterre », le visiteur découvre les œuvres de la seconde période, qui va du XIe au XIIIe siècle. Moment de bouleversements politiques, avec le début de la Reconquista en Espagne et les Croisades, c’est aussi une période de développement exceptionnel des sciences et des lettres en terre d’Islam. Parmi les pièces de cette période, on signalera tout particulièrement le globe céleste conçu et fabriqué en 1144 par Yunus ibn al-Husayn al-Asturlabi, astronome et facteur d’instrument iranien. Le globe en laiton coulé de 17,5 cm de diamètre comprend un décor sculpté et est incrusté de 1025 points d’argent plus ou moins grands, selon l’éclat de l’étoile qu’il représente.

La troisième période, qui s’étend du XIIIe au XVe siècle, va des invasions mongoles de Gengis Khan à la

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

chute de Grenade, en 1492, qui voit la fin de la présence musulmane en Espagne. C’est un moment où le monde musulman se morcelle en entités régionales plus ou moins durables. Parmi ces puissances, se distinguent les Mamlouks qui, de 1250 à 1517, règnent sur la Syrie et l’Égypte. L’une des œuvres les plus marquantes des collections du Louvre est précisément un porche qui ornait au Caire la demeure d’un émir de cette dynastie. Reconstitué à partir d’environ 300 pierres calcaires jaunes et blanches, ce porche monumental constitue un ensemble unique au monde.

La dernière période enfin, qui va du XVIe au XVIIIe siècle, est dominée par trois empires : les Moghols en Inde, les Safavides en Iran et le gigantesque Empire ottoman, qui comprend la Turquie, les Balkans et presque tout le monde arabe. Sur le plan artistique, c’est un moment de floraison de la céramique, comme s’en convaincra aisément le visiteur devant l’étonnant « mur ottoman » qui, sur 12 m de long, déploie un décor végétal d’un raffinement enchanteur.

Il faut signaler également la collection de tapis d’environ 200 pièces, d’une qualité et d’une variété exceptionnelles qui, à l’occasion de la réouverture du département, ont tous été restaurés.

La collection du Louvre est unique. Elle est désormais servie par une muséographie didactique et intelligente, qui permet au visiteur de découvrir les mille et un visages d’une civilisation encore très méconnue en France. Une invitation au rêve et à la réflexion. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

10746_m« Les Arts de l’Islam au musée du Louvre », sous la direction de Sophie Makariou (coéd. Musée du Louvre éditions / Hazan, 576 p., 440 illustrations, 49 €). Pour les enfants : « L’Islam au Louvre » de Rosène Declémenti, illustrations de Louise Heugel (coéd. Musée du Louvre éditions / Actes Sud jeunesse, 48 p., 8 €).

 

 

 

Un chef-d’œuvre architectural

Depuis Philippe Auguste, presque chaque siècle a apporté des modifications substantielles à l’architecture du palais du Louvre. La création des nouvelles salles du département des Arts de l’Islam constitueront

La verrière ondulante du département des arts de l'Islam

La verrière ondulante du département des arts de l’Islam

peut-être la réalisation majeure du XXIe siècle dans ce domaine. C’est en tout cas le plus grand chantier depuis les travaux du Grand Louvre. Il s’agissait de créer sur deux niveaux 2800 m2 de nouveaux espaces. La réussite des deux architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, est patente. Ils ont réussi à réaliser un espace à la fois spectaculaire et discret. Les nouvelles salles s’insèrent de manière très harmonieuse entre les façades très ornées de la cour Visconti, à l’architecture typique du XVIIIe siècle. Leur plus belle trouvaille est assurément la verrière, sorte de nuage doré flottant au-dessus de la salle du rez-de-cour. Cette structure, que Mario Bellini décrit comme une aile de libellule, mais en laquelle on peut aussi voir un tapis volant ou l’une de ces tentes comme en ont les nomades du Sahara, est un extraordinaire écrin de verre et de métal, d’une admirable légèreté (malgré ses 135 tonnes), pour les collections des Arts de l’Islam. Une réalisation qui, à elle seule, justifierait une visite.

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Le Maîtron, nouvelle version

Historien et chercheur au CNRS, Claude Pennetier dirige l’équipe du réputé « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ». Une œuvre monumentale qui s’étoffe avec le nouveau Maitron, « Mouvement ouvrier, mouvement social, de 1940 à mai 1968 ».

 

 

Yonnel Liegeois – En quoi ce nouveau « Maitron » se distingue de son prédécesseur, l’incontournable Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ?

Claude Pennetier – Il ne se présente pas en rupture avec la démarche qui a présidé à l’élaboration de l’œuvre colossale du regretté Jean Maitron, disparu en 1987. Ce nouveau « Maitron » est vraiment dans la pennetiercontinuité de l’entreprise initiée dès l’origine par les Éditions de l’Atelier, anciennement Les Éditions Ouvrières. L’aventure se poursuit, certes avec un renouvellement des axes de recherche, mais le nom affiché reste le même : le Maitron ! Dans cette nouvelle série, on part de l’âge d’or du mouvement ouvrier, celui des années 50, pour élargir notre regard aux diverses facettes du mouvement social. En dialoguant avec les acteurs du mouvement associatif sur la question de l’école, par exemple, de l’éducation populaire, du féminisme, du tourisme social… Jusqu’en 1968, cette période de l’histoire se caractérise comme un grand moment du mouvement revendicatif. Avec ce nouveau titre, « Mouvement ouvrier, Mouvement social », certes on systématise une approche, mais elle fut toujours présente dans le Dictionnaire.

Y.L. – Quels sont les méthodes de travail, les choix éditoriaux qui ont présidé à cette nouvelle édition ?

C.P. – La marque de fabrique perdure : qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau, le Maitron demeure le fruit d’un travail collectif. Avec un groupe d’une cinquantaine d’auteurs, et plus de trois cents collaborateurs organisés en équipes régionales pour valoriser le travail, redonner place et vie à ces hommes et femmes souvent peu connus qui ont contribué à faire l’histoire au quotidien… Cette nouvelle approche éditoriale nous permet toutefois de rentrer dans un parcours un peu plus complexe avec la prise en compte de mémoires diverses. Celle des guerres coloniales, celles des acteurs de mai 68 marqués par l’épisode de la guerre d’Algérie… C’est en quelque sorte, par biographies interposées, une réflexion approfondie sur les clivages intergénérationnels : quid de la génération de la Résistance ? Celle d’Algérie, celle de tous les mouvements anti-colonialistes ?  D’où le regard plus aiguisé que nous portons sur le mouvement culturel de cette époque là, qu’il soit littéraire, cinématographique ou théâtral : il véhicule d’une autre façon les valeurs et idéaux dont ces militants étaient porteurs.

Y.L. – Si le « maître » et penseur de cette entreprise hors du commun débutée en 1955, n’est plus, on ne peut dire que le Maitron soit moribond ?

C.P. – Bien au contraire ! Une nouvelle fois, les organisations syndicales à l’unanimité ont salué la sortie de ce nouveau « Maitron ». Toutes, de la CFTC à la FSU, en termes élogieux, la CGT pour sa part saluant « la diversité des biographies qui rendent compte d’un quart de siècle de luttes pour le progrès social, la libération des peuples, la paix et la démocratie »… Grâce à Jean Maitron, a soufflé sur la recherche historique un esprit nouveau. D’abord parce qu’il est parvenu à donner place et autorité à l’histoire du mouvement ouvrier au cœur même de la recherche universitaire, ensuite et surtout parce qu’il a initié une nouvelle façon de réfléchir à l’Histoire qui ne se contentait plus d’être maitronl’histoire seule des grands noms ou des grandes figures. Maitron est un personnage d’une stature comparable à celle de Langlois : sauver de l’oubli grâce au dictionnaire tous les noms des acteurs du mouvement ouvrier, sauver de la perte grâce à la Cinémathèque française tous les films, petits ou grands. Enfin, modernité oblige, le Dictionnaire de papier s’enrichit désormais d’une édition cédérom en perpétuelle réactualisation. Une version qui triple, parfois quintuple presque la quantité de biographies répertoriées dans chaque volume, avec une riche iconographie, une série d’outils en prime. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le Maitron, « Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier mouvement social, de 1940 à mai 1968 » comprend douze volumes.  Ce nouveau « Maitron » s’inscrit dans la précédente collection de 44 tomes parus et rassemblant 110 000 biographies de militants connus ou inconnus qui ont fait le mouvement ouvrier depuis la Révolution française.

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Koltès, ou l’humanité en péril

Il y a près de vingt-cinq ans déjà, c’était le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès quittait le devant de la scène… Un grand dramaturge, trop tôt disparu, dont les planches françaises et internationales ne cessent de monter les œuvres.

 

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Emporté par le sida à l’âge de 41 ans, au sommet d’une notoriété enfin reconnue par ses pairs, le dramaturge aurait sûrement été surpris de l’ampleur de l’événement qui fut organisé en 2009 par sa ville natale : l’intégralité de ses textes lus ou joués par les plus grands noms de la scène française et européenne ! Si Koltès ne fut jamais un fervent défenseur de sa terre de naissance, c’est peu dire combien son œuvre rayonne aujourd’hui bien au-delà de Metz, au-delà de la ville – citadelle ou de la ville – garnison selon les clichés en usage. Venues d’Europe de l’Est, d’Espagne et de France, mais aussi d’Afrique, de multiples compagnies s’étaient à l’époque donné rendez-vous en ce lieu, sous la houlette de Michel Didym, le directeur artistique de l’événement et aujourd’hui  directeur du CDN Nancy-Lorraine, pour faire entendre en de multiples langues colorées le verbe “ koltésien ” déjà largement ouvert au mélange des idiomes.

En 1999 déjà, Michel Didym avait tenté et osé un premier hommage à l’enfant de Metz en proposant cinq textes du “ poète des marges ”, comme certains commentateurs surnomment Bernard-Marie Koltès. “ Metz et Koltès, c’est une grande histoire, presque une histoire de légende ”, souligne le metteur en scène, “ puisque d’aucuns ont pu affirmer que Metz le détestait, et réciproquement ”. Était-il le “ Messin malgré lui ” ? Koltès a vécu plein de belles choses ici, plein d’expériences théâtrales durant sa jeunesse, il ne faut jamais l’oublier. Avant sa rencontre avec Maria Casarès, prodigieuse dans la Médée mise en scène par Jorge Lavelli à Strasbourg… Certes un père militaire, de droite évidemment, des études dans un lycée, de droite évidemment : c’est la vie de province en fait, et qui aime bien châtie bien ”, commente sans fioriture Michel Didym.

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De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé sur ces colons et blancs, “ exploiteurs et racistes ”. De cette expérience, surgiront deux textes flamboyants, éblouissants dans leur âpreté et leur radicalisme, “ Le retour au désert ” et “ Combat de Nègre et de chiens ”. Une pièce qui fait fureur en 1983 sur le plateau du théâtre de Nanterre-Les Amandiers : pour inaugurer sa prise de fonction à la direction du lieu, Patrice Chéreau a décidé d’ouvrir la saison avec cette œuvre et cet auteur méconnu des spécialistes et du grand public. Un triomphe qui attire les foules et divise la critique dans une nouvelle bataille d’Hernani… En tout cas, le “ Combat ” ne laisse personne indifférent et fait rage en coulisses. D’emblée, Koltès imposait sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. “ Une œuvre scandaleuse ”, selon François Koltès, le frère de l’écrivain qui veille sur l’héritage littéraire, “ parce qu’elle évoque tous ceux qui n’ont pas leur place dans ce monde ”.

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Koltès aujourd’hui, l’un des dramaturges français les plus traduits et les plus joués dans le monde ? c’est la “ déflagration ” selon le mot de Didym. “ À travers cette intégrale, je voulais montrer cette richesse inouïe et cet intérêt majeur à entendre un auteur dans ses balbutiements autant que dans sa complexité ”. Un dramaturge qui mêle les formes et les genres, du drame bourgeois au cantique des cantiques, de la tragédie à l’absurde, du pathétique au comique… Dans “ Une part de ma vie ”, le recueil des entretiens qu’il accorda à la presse écrite, Koltès manie la contradiction avec jubilation, exposant surtout son point de vue, sévère et parfois désabusé, sur l’état du monde et de notre société. Avec cependant cette conviction de fond qu’il ne reniera jamais : “ être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin… ”. Et d’écrire à sa mère tant aimée, en 1968, alors qu’il est à la veille de se mettre au service du théâtre, “ je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les “ inconvénients ”. Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue… Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? Renoncerai-je à tout ce que je peux apporter, si minimum cela soit-il, à tant de gens ? ”.

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Koltès ne renoncera jamais. Malgré les difficultés du passage à l’écriture, malgré les soucis financiers et domestiques de l’existence, malgré les incompréhensions et contre-sens que suscite souvent son travail, soutenu au fil de son itinéraire par des hommes d’exception : Hubert Gignoux et le TNS de Strasbourg, Lucien Attoun et le Théâtre Ouvert à Paris, Patrice Chéreau et les Amandiers de Nanterre… Pour composer au final, d’une pièce à l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie. Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, “ le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps ”, souligne Brigitte Salino dans son livre consacré à Koltès. Du théâtre d’exception, autant à lire qu’à voir. Yonnel Liégeois

À lire : “ Une part de ma vie, entretiens (1983-1989) ”, de B.M. Koltès (Éd. De Minuit, 155 p., 11,45 €). “ Bernard-Marie Koltès ”, de Brigitte Salino (Stock, 352 p., 21,50 €). “ Pour Koltès ”, de François Bon (Les Solitaires Intempestifs, 76 p., 8,99 €).

Un homme, une ville

“ C’est la première fois que la ville de Metz célébre l’enfant du pays avec une telle envergure ”, soulignait en 2009 Antoine Fonte, le maire-adjoint à la culture. Pour l’élu de gauche, ancien sidérurgiste et militant syndical à la CGT, l’événement marque une véritable rupture avec l’équipe municipale précédente et concrétise l’évolution de sa ville dans une politique de démocratisation culturelle. “ Koltès ? Un humaniste, un antiraciste, un subversif dans ses écrits et sa vie… En remettant un auteur aussi riche au devant de la scène, Metz bascule enfin dans une autre époque, celle de la modernité. Metz s’affiche comme une authentique ville ouverte : une ouverture au champ des possibles entre lien social et proposition culturelle, une ouverture au spectacle vivant et à l’art sous toutes ses formes ”. Y.L.

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Algérie, un douloureux passé selon Mauvignier

Ils sont cousins et copains d’enfance, « Des hommes », selon le titre du roman de Laurent Mauvignier : Rabut et Bernard dit « Feu de Bois » parce qu’il sent moins « la rose que le feu de cheminée ». Un récit captivant

 

mauvignierAvec les voisins et amis, ils se retrouvent aujourd’hui en la salle des fêtes du bourg. Pour célébrer le départ à la retraite de Solange, la sœur de Bernard, celui que l’on n’appelle plus de son prénom depuis son retour au pays. Un jour de fête qui se transforme en cauchemar lorsque Bernard tend son cadeau : un superbe bijou. Personne ne comprend l’initiative du teigneux, alcoolique et « mal lavé ». A ses tentatives d’explication, hésitant et bafouillant, il ne trouve en face de lui que morgue, quolibets, paroles et regards de mépris.

Cinquante après « La question », le terrible témoignage d’Henri Alleg sur la guerre d’Algérie paru en 1958, les Éditions de Minuit récidivent avec « Des hommes » de Laurent Mauvignier. Pas un document cette fois, mais une fiction qui, à mots couverts, brise le silence sur les fractures et blessures intimes de ces hommes qui ont combattu le « fellagha » au nom de la raison d’État. Presque dans un geste de désespoir ce soir-là, plus que de vengeance ou de racisme, « Feu de bois » va commettre le geste de trop : agresser le seul homme maghrébin du village, et sa famille. Un acte inexcusable, l’acte pourtant qui révèle peut-être le mieux et le pire de tout ce qu’il a enfoui et subi depuis quarante ans, sans jamais ne pouvoir le dire et s’en libérer… Rabut se remémore alors ses vingt – huit mois de service militaire, en compagnie de son cousin, dans la banlieue d’Oran : la traque, la peur, la mort, la torture. Et l’impossibilité d’en parler à quiconque depuis leur retour à la vie civile malgré les cauchemars, les traumatismes, et ce constat qui hante leur conscience, les brûle et les détruit à petit feu jour après jour, « Feu de bois » et lui : « Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant, des hommes ».

Comme dans son précédent roman « Dans la foule » où Mauvignier narrait le destin tragique d’individualités à l’heure du drame collectif du Heysel lors d’une finale de Coupe d’Europe de football, le romancier trempe sa plume dans la tragédie collective franco-algérienne pour traquer l’intime, le non-dit chez des individus marqués à jamais par ce qu’ils ont fait, vu et entendu. Un roman poignant, écrit en phrases saccadées où les mots crépitent et touchent. Comme les balles sifflant dans les dunes, comme le déclic de cet appareil photo figeant à jamais le visage d’enfant de Fatiha. À lire absolument. Yonnel Liégeois

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Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

– Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

– « Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

– « Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

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L’octobre algérien d’Hamelin

Judith et Octavio habitent le même quartier populaire d’Oran, en cette Algérie des années cinquante que dépeint Lancelot Hamelin dans « Le couvre-feu d’octobre« , son premier roman. Avant qu’ils n’embarquent pour Paris, sur l’autre rive de la Méditerranée.

 

 

Des enfants de colons jeunes et insouciants qui, entre peurs et audaces,  s’éveillent sous le soleil ardent aux premiers émois du cœur et du corps. Jusqu’à cette année 1955, où le jeune homme embarque pour la métropole en vue de poursuivre des études universitaires à la capitale. Sans ne rien oublier des senteurs et odeurs de la casbah, sans que ne s’efface de son souvenir le visage de la jeune fille aimée alors qu’il apprend son mariage avec son frère aîné…

HemelinUne douleur, une blessure radicale qu’il transforme en rupture définitive avec sa terre d’origine et sa famille, se perdant dans de folles nuits parisiennes, côtoyant les militants communistes fermement convaincus d’un avenir possible pour une Algérie française, s’engageant surtout de plus en plus activement dans les réseaux du FLN, jusqu’à devoir rejoindre la clandestinité au cœur même du bidonville de Nanterre… Les aléas de la vie, maladie et trahison, le contraignent un jour à trouver refuge chez Judith et son frère installé lui-aussi à Paris, gendarme et fervent activiste de l’O.A.S.

Avec « Le couvre-feu d’octobre », son premier roman, Lancelot Hamelin mêle les époques, les temps et les genres, l’hier et l’aujourd’hui, pour enraciner son récit dans un authentique bouleversement des mondes et des valeurs, dans un incroyable charivari des corps et des cœurs. Entre la grande et la petite histoire, guerre urbaine et conflit fratricide, douleur et compassion, aux plus près des événements l’auteur nous donne à décrypter une double tragédie, sociale et familiale : l’aveuglement de deux communautés dans un absurde conflit sur le territoire national, l’affrontement de deux frères aux choix humains et idéologiques radicalement opposés. Une immersion totale dans une guerre qui n’a pas encore dit son nom sur fond d’amour, même blessé ou contrarié, pour une même femme, pour une même terre de l’autre côté de la Méditerranée… Un superbe roman, aux pages poignantes lorsqu’il nous décrit la misère du bidonville, la terrible répression qui s’abat sur les Algériens de France, l’audace des combattants du FLN. Et tout aussi flamboyantes et incandescentes pour nous conter, à l’orée d’une mort annoncée, les errances coupables et l’amour retrouvé d’Octavio dans une ultime confession qui ne révèlera son statut qu’aux dernières pages de l’ouvrage. Yonnel Liégeois

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