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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant d’Yves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

En savoir plus :

Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
À signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses Mémoires de porc-épic, sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur « la négritude après Senghor, Césaire et Damas », une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Yonnel Liégeois

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

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A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

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les citrons amers de Tolan

Deux peuples, deux êtres, l’un palestinien et l’autre israélienne d’origine bulgare, tout qui les sépare et un morceau de terre qui les unit, « La maison au citronnier » selon le titre du roman de Sandy Tolan… Un cri du cœur autant qu’une leçon d’histoire.

 

Jusqu’en 1948 et à ce qu’ils en soient chassés lors de la première guerre israélo-arabe, « La maison au citronnier » fut habitée par les Khairi. Qui dut l’abandonner dans la douleur et le chagrin, alors que s’y installent de nouveaux émigrants, la famille Eshkenazi. Inspiré de faits authentiques, le roman de Tolan raconte la rencontre de Bachir avec Dalia à l’heure où il retourne voir la maison de son enfance en cette année 1967. Jamais la jeune israélienne ne s’était vraiment préoccupée de l’identité des anciens propriétaires, la propagande gouvernementale affirmant constamment qu’ils avaient quitté les lieux de leur plein gré !

La grande force de ce livre ? De 1948 à aujourd’hui, mêler le romanesque à l’historique, ne jamais affabuler sur cette incroyable rencontre presque inimaginable entre les deux protagonistes ! Documents à l’appui, narrer avec émotion et talent l’amitié entre Bachir et Dalia autant que la déchirure profonde entre leurs deux peuples. Comme l’affirme l’auteur dans son avant-propos, « la maison dépeinte dans cet ouvrage existe réellement, de même que le citronnier qui se trouve dans la cour ». A Ramla précisément, entre Jérusalem et Tel-Aviv… Entre blocus économique et attentats meurtriers, atermoiements de la communauté tolaninternationale et luttes fratricides entre les forces palestiniennes, Tolan dépeint avec justesse la vie au quotidien d’un peuple soumis à l’arbitraire du pouvoir israélien. Au final, Dalia transformera la maison au citronnier en maison d’accueil pour orphelins, Bachir connaîtra la prison et l’exil au fil de son combat pour l’existence de son peuple.

Plus qu’un roman, Sandy Tolan place son lecteur au cœur du conflit qui oppose les deux nations, de la fin du protectorat anglais jusqu’à aujourd’hui. Disséquant les soubresauts qui agitent la région, d’intifada en répression, peignant une « fresque poignante des destins intriqués d’Israël et de la Palestine au XXème siècle ». Entre épopée romanesque et document historique d’une rigueur incontestée, un récit d’une grande force qui met en lumière atouts et obstacles à la fin d’un conflit interminable et au retour de la paix. Yonnel Liégeois

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Toussaint, le libérateur d’Haïti

Le 7 avril 1803, s’éteignait Toussaint Louverture dans sa cellule du Fort de Joux. Haïtien d’origine et enseignant à l’université de Chicago, Daniel Desormeaux a publié les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française. Une version bilingue, français-créole, enrichie de commentaires avisés qui éclairent d’un jour nouveau la personnalité complexe du libérateur d’Haïti.

 

 

« Le premier des Noirs au premier des Blancs », écrivait en 1802 François Dominique Toussaint à Bonaparte du fond de sa cellule du Fort de Joux, près de Besançon dans le Jura. Du premier au dernier jour de son emprisonnement avant que la mort ne le terrasse sur sa chaise le 7 avril 1803, il ne cessera de plaider sa cause, son honneur et sa loyauté à l’égard de la France, sollicitant lui-même auprès du gouvernement la tenue d’un procès afin que « par ce moyen, l’on voit mon innocence et tout ce que j’ai fait pour la République ». toussaint1Une requête qui restera lettre morte, la mémoire et les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française sombrant progressivement dans l’oubli sous le poids de la neige et du froid glacial jurassiens.

Jusqu’à cette année 1853 où Joseph Saint-Rémy, un ancien avocat et historien haïtien exilé à Paris, publie les écrits de Toussaint retrouvés sur les rayons empoussiérés des Archives impériales. Quatre versions en fait, avec quelques variantes, du « compte » officiel de Toussaint sur son règne à Saint-Domingue, dont un manuscrit entièrement rédigé de sa main en un français-créole phonétique… « Je parcourus avidement et avec une attention religieuse ces longues pages toutes écrites de la main du Premier des Noirs », témoigne l’archiviste improvisé. « L’émotion que leur examen me causa se comprendra mieux qu’elle ne peut se décrire : le souvenir d’une si haute renommée courbée sous le poids de tant d’infortune jette l’âme dans un abîme de réflexions ». Las, « Saint-Rémy, n’a pas senti la nécessité de préserver le texte original », constate Daniel Desormeaux à la lecture de cette première édition, « il a cru bien faire en traduisant, tronquant, biffant le texte original de Toussaint pour lui donner un caractère plus littéraire ».
De l’avis du chercheur, il faut pourtant saluer cette initiative éditoriale en dépit de ses faiblesses. D’abord parce qu’elle sort de l’oubli une grande figure historique dont le général Leclerc, son vainqueur sur ordre du premier consul Bonaparte, affirmait à son ministre de la Marine « qu’aucune prison n’était trop sûre, ni trop à l’intérieur de la France pour le garder »… Ensuite, parce que chacun croyait au silence éternel du captif du Fort de Joux, Balzac lui-même déplorant en 1840 « qu’une fois pris, Toussaint est mort sans proférer une parole » tandis que « Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie »… Enfin, comme l’atteste Daniel Desormeaux dans sa préface à cette nouvelle édition, « tout au long du XIXème siècle et même jusqu’au XXème siècle, peu de gens envisagent d’écrire quoi que ce soit sur la vie de Toussaint sans glisser dans la moquerie haineuse et raciste ou dans le dithyrambe ».

Toussaint, dit Louverture en raison de ses faits d’armes : un héros, un mythe, une légende ? « Une figure à la personnalité complexe, aux multiples visages », soutient pour sa part l’enseignant qui, avant son exil au Canada puis aux États-Unis, reconnaît que sa jeunesse haïtienne fut baignée dans le souvenir de celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801. « Ma fascination pour l’histoire écrite de Toussaint est une envie secrète de faire parler les statues de la liberté, ces gigantesques statues des héros de l’indépendance trônant au Champ de Mars de Port-au-Prince. Depuis l’enfance, elles soulevaient en moi un vague mélange de terreur sublime et de fantasme ». Sans rien renier bien sûr, dans cet acte mémoriel, de « la destinée inouïe d’hommes d’action comme Christophe, Dessalines, Pétion, Cappoix qui n’ont rien écrit, même si leurs exploits révolutionnaires ont fait parler d’eux, et cela depuis deux siècles, par maints historiens de grand talent »…
Le premier paradoxe ? L’homme qui assiste à l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de Saint-Domingue, proclamée par le commissaire de la République Sonthonax en septembre 1793, n’a jamais libéré de leurs obligations les « nègres » qui travaillaient sur ses propres habitations… Pour expliquer son attitude, il s’appuyait sur la rectitude morale dont il avait toujours fait preuve à leur égard. Second paradoxe, Toussaint est avant tout un militaire, pas un homme politique conscient ou imbu d’un quelconque projet prométhéen pour ses concitoyens. toussaint2« C’est un regard sur le personnage que je récuse », souligne avec force Daniel Desormeaux, « cela n’enlève rien au côté fascinant de l’homme ». Ainsi, au gré de ses échecs ou de ses avancées militaires, il n’hésitera pas à faire alliance avec les Anglais ou les Espagnols contre le gouvernement français, faisant preuve d’un bel opportunisme pour parvenir à ses fins. Car, contrairement à la caricature très vite colportée par ses adversaires, Toussaint est un « nègre » éclairé, qui a appris à lire et à écrire, qui sait écouter et réfléchir. « Au courant des événements qui se déroulaient en métropole, on peut dire à juste titre qu’il a baigné dans une certaine atmosphère intellectuelle ».

Faut-il pour autant le considérer comme l’un de ces « hommes de Lumière » qui embrasèrent le pavé parisien de leur pensée révolutionnaire, ou comme un despote parmi d’autres qui se décrète gouverneur à vie d’Haïti lors de la proclamation de la nouvelle Constitution républicaine en mai 1801 ? « Les deux à la fois, despote et homme éclairé », tranche avec humour l’universitaire, « parce qu’il ne faut jamais oublier qu’en Haïti l’idée de Nation se fonde sur celle du mérite, qu’il soit militaire ou autre, jamais sur celle de la République ! Au final, force est de constater que les contradictions de Toussaint sont à l’identique de celles d’un Robespierre ou d’un Saint-Just ».
Hors la part de légende, Daniel Desormeaux met l’accent, fondamental, sur les « Mémoires » de Toussaint. Un aspect capital, « parce que nous sommes issus d’une culture de tradition orale, parce qu’il fut le premier Noir à user de ce genre littéraire avant même le général Dumas, le père d’Alexandre ». D’où l’enjeu d’en « revenir au texte » pour comprendre sur le fond ce qui anime et guide les actes du natif de l’habitation Breda, pour mesurer l’antagonisme farouche, au final plus politique que racial, qui opposa Toussaint à Bonaparte… « L’idée d’empire émerge déjà et, face au conquérant anglais, pour le futur Napoléon il n’était point question de lâcher le confetti haïtien ! Et sur les mêmes bases d’ailleurs, il n’aura de cesse de destituer et de déporter tous les officiers noirs, de rétablir l’esclavage dès 1802 ». Ce n’est que le 1er janvier 1804 qu’est officiellement proclamée l’indépendance de Saint-Domingue, que naît Haïti !

« Las, depuis cette date, l’idée de citoyenneté n’a jamais été résolue dans le pays », reconnaît avec amertume Daniel Desormeaux, « une République se fonde sur l’agora, pas sur un champ de bataille où s’impose l’image du sauveur ou du père. Outre le poids de l’héritage colonial et culturel, on ne peut expliquer et comprendre autrement qu’aux espoirs suscités par « Papa » Toussaint succède dans le temps le régime de « Papa » Duvalier ». Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

L’héritage « noir »
Que retenir aujourd’hui de la figure emblématique de Toussaint Louverture ? Pour Daniel Desormeaux, la réponse ne fait aucun doute, « c’est un esprit ouvert qui a très tôt compris que son petit monde d’Haïti n’est rien sans relation aux autres ». Qu’ils soient anglais, espagnols ou français… Ensuite, cette conviction « qu’on ne peut s’afficher républicain sans s’ouvrir à d’autres valeurs, sans se vouloir et se penser à l’égal des autres en dépit des frontières sociales, culturelles ou linguistiques ». toussaint3Des propos que l’on peut appliquer à l’identique à un autre « nègre » de haute stature et contemporain de Toussaint, le Chevalier de Saint – George, grand révolutionnaire et musicien fréquemment surnommé le « Mozart noir »… Qui, au lendemain de sa libération après avoir été emprisonné par Robespierre et avoir risqué la guillotine, embarque pour Saint-Domingue qu’il accoste au printemps 1796 : il accompagne les commissaires de la République en charge de rétablir l’ordre dans la partie ouest de l’île sous le joug du mulâtre et tyran Rigaud. Une mission périlleuse qui se soldera par un échec.

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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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Cent, dessus dessous à la V.O. !

En décembre 2014, nous avons publié notre centième chronique dans la Nouvelle Vie Ouvrière. La dernière aussi puisque, le magazine « quinzomadaire » de la CGT laissera la place en janvier à une nouvelle NVO mensuelle. L’occasion, pensons-nous, si ce n’est d’un bilan, d’au moins faire un point d’étape sur le devenir d’un journal plus que centenaire dont nous faisons le pari que les « tribulations », pour reprendre le titre de notre première chronique publiée en novembre 2009, ne s’arrêteront pas de sitôt.

 

 

Conçu pour répondre à la modification du paysage de la presse CGT marqué par la création en 2007 du mensuel « Ensemble », un journal gratuit en direction de l’ensemble des adhérents, le bimensuel se voulait un complément d’information et de réflexion apporté aux militants et une aide pratique à ceux qui, dans leurs mandats électifs ou syndicaux, ont besoin d’outils concrets. Un double objectif éditorial bien difficile à tenir et dont le résultat est, disons-le, pour le moins mitigé. Sans avoir démérité quant à la réalisation de son programme, le nouveau journal n’aura en rien enrayé la chute de la diffusion et partant les difficultés financières de l’entreprise qui menacent son existence même. D’où la nécessité de remettre l’ouvrage sur le métier.

voUne remise en chantier difficile, dans une période bouleversée par la crise et la poursuite des mutations du salariat, marquée par une extrême confusion et les difficultés que rencontre le syndicalisme. Elle exige en effet de l’ensemble de l’organisation une réflexion approfondie qui ne saurait se résumer à un ravaudage de façade, un changement de périodicité ou une quelconque nouvelle formule. Elle oblige en vérité à préciser les attentes et à redéfinir la place et le rôle du journal aussi bien que les moyens à lui consacrer et les méthodes de travail des équipes chargées de sa réalisation. Vaste et exigeant chantier, qui ne se sera pas mené sans tension, au point que, pour la première fois dans l’histoire du journal, les personnels de la Vie Ouvrière seront intervenus unanimement et publiquement auprès des membres du Comité confédéral national (CCN) puis dans les colonnes de La Nouvelle Vie Ouvrière pour dire et leur inquiétude et leur désaccord face aux solutions alors envisagées.
De ce point de vue, force est de reconnaître que les difficultés qui depuis longtemps affectent le journal ne sont pas sans rapport avec celles qui aujourd’hui minent la CGT. Elles en sont même, osons le dire, comme le signe avant-coureur pour ne pas dire le symptôme. D’où notre conviction que les solutions apportées aux unes ne sont pas sans retombées sur les autres. Et que si la sortie par le haut de ce qu’il faut bien appeler une crise de la CGT est bien la meilleure chance de dessiner un avenir au journal, les choix effectués pour ce dernier ne seront pas non plus sans impact sur la remise sur pied d’une organisation à proprement parler sans dessus dessous. Ce sont ces deux exigences qui fondent la volonté des journalistes de la NVO de poursuivre la discussion pour améliorer un projet qu’ils jugent encore très perfectible.

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 12/01/2015, offert à la NVO en lutte

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 07/01/2015, offert à la NVO en lutte

Encore faut-il pour se faire, pouvoir « nommer les choses » et en débattre. C’est une condition qui vaut pour la NVO comme pour la CGT. Bref, pour paraphraser Albert Camus, qui fut un éminent journaliste et qui prétendait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », affirmons donc que mal nommer les crises, c’est s’empêcher d’y trouver une issue. Et se condamner, pour longtemps, à une succession de répétitions. Jean-François Jousselin, ancien directeur de la rédaction

 

Un amer constat

Durant près de trente ans, je fus journaliste à La Vie Ouvrière. Pendant quelques années, avant de diriger les pages culturelles du magazine, j’ai « couvert » l’actualité sociale et syndicale. Une plongée au cœur de la « bête », une période fertile en découvertes et rencontres au contact d’une extraordinaire palette, riche et diversifiée, d’hommes et de femmes dévoués à leur organisation syndicale… Des militants dont j’ai apprécié, sur le terrain, qualités humaines et sens aigu de l’engagement. Loin des querelles de pouvoir et  potentats au sein de « l’appareil syndical »… La crise qui ébranle le journal « historique » de la centrale syndicale n’est en fait qu’une illustration de celle, bien plus profonde et durable, que traverse la CGT. Un appareil sclérosé par une réforme de ses structures qui ne fut jamais conduite à son terme, par un manque flagrant de culture du débat, par une chaîne de prise de décisions qui étouffe l’esprit de créativité, par un déficit criant de formation et de capacité de réflexion de moult responsables…

Que signifie le mot « culture » pour nombre d’entre eux ? Au regard de sa prise en compte dans les unions locales et départementales, ils sont encore peu nombreux à y trouver sens. Pour la première fois dans l’histoire de la CGT depuis les années 1970, le « Dossier culture » est conduit sans véritable politique confédérale. La commission nationale Culture a été rayée de l’organigramme, la place et le rôle du conseiller culturel de l’organisation sont relégués désormais à la marge des lieux de réflexion et de décision. Il est définitivement révolu le temps du syndicaliste visionnaire que fut Marius Berthou : sous la houlette d’Henry Krasucky, c’est lui qui, au siècle dernier, osa insuffler un vent nouveau en la matière…
Une autre incohérence manifeste de la centrale syndicale à penser et imaginer l’avenir, à se projeter dans le troisième millénaire en se dotant d’outils d’information à la hauteur des défis ? Désormais, elle se prétend en capacité d’assumer deux mensuels sous son propre label : un gratuit « Ensemble », envoyé à près de 600 000 adhérents, qui en fait lui revient très cher et se révèle au-dessus de ses moyens, un second diffusé par abonnement, la « NVO » relookée… Cherchez l’erreur ! Aussi bon soit-il, un dirigeant syndical ne fait pas forcément, et « naturellement », un bon dirigeant de presse.

À l’heure où je boucle ces lignes, je me prépare à me rendre Place de la République. En hommage aux confrères et amis journalistes de Charlie Hebdo, assassinés ce jour… À cet acte odieux, devant ce massacre délibéré, une seule réponse demeure : continuer, chacune et chacun dans nos rédactions respectives, à écrire et à dessiner. Et, comme tout citoyen, garder la plume et le verbe hauts pour la démocratie, pour la liberté de penser, pour la liberté d’expression. Et que vive La Vie Ouvrière ! Yonnel Liégeois

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De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »…
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

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Le Sahara, un désert en peinture

Au pays des Touaregs, surgissent en plein Sahara algérien d’étranges peintures rupestres. Qui témoignent d’une région fertile et peuplée, il y a plus de 10 000 ans, au temps du néolithique. À la découverte d’un original musée à ciel ouvert, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, au cœur du Tassili N’Ajjer.

Entre ciel et terre, sable et pierres, canyons de rocaille et langues dunaires, les yeux grands ouverts sur un irréel paysage lunaire : à perte de vue et pour toute ligne d’horizon, des massifs érodés, taillés et sculptés tant par le vent du désert que par la dégradation naturelle et climatique !

La colonne de randonneurs, enrubannés pour d’aucuns à la mode touareg, se met en branle dans ce décor grandiose. 700 mètres de dénivelé positif, frontal et brutal, pour quitter la piste désertique et atteindre le Tassili N’Ajjer, le « plateau des vaches » en langue Tamacheq, le Sahara du sud-est algérien à proximité de la frontière libyenne. S’élever et progresser pour s’enfoncer, subitement et radicalement, dans un autre monde et un autre temps, au temps où le Sahara ne ressemblait point encore à ces paysages apocalyptiques d’une splendeur sidérante, dignes d’un film de science-fiction et comparables à des lendemains de catastrophe atomique… Le dépaysement est à l’œuvre, chacun perd vite ses repères et s’immerge, des pieds et des yeux, dans une autre civilisation, une autre culture ! Un premier choc que cette marche dans le désert sous le sceau du silence et du soleil, un second au détour d’une crevasse ou d’une grotte : la découverte de peintures et gravures, près de 15 000, d’une extraordinaire beauté où s’exposent sur les parois rocheuses éléphants, girafes, vaches et chevaux, scènes de chasse ou de vie familiale il y a 12 000 ans environ.

Interdiction de s’aventurer jusque là sans un guide, question de survie et d’orientation : il faut l’œil avisé du Touareg, sa connaissance presque innée du milieu pour se repérer sans boussole ni GPS et conduire sans encombre sa troupe de marcheurs jusqu’au prochain bivouac ou au point d’eau stagnante, pas une oasis mais une « guelta » qui abreuvera tant les bêtes que les hommes. Et, la nuit tombée, se reposer à la belle étoile, plutôt sous une voûte constellée d’étoiles grâce à l’absence de pollution atmosphérique…

L’homme du désert connaît son Tassili du bout des pieds, déambulant en toute insouciance entre cheminées de pierre et langues dunaires jusqu’à ces trésors rupestres qui font songer parfois aux figures de ces temps modernes chères à Matisse. Couvrant une superficie de 80 000 km2, le parc national du Tassili fut créé en 1972 et classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. Il y est inscrit au nombre des treize sites d’art pariétal et rupestre au monde, dont celui de la vallée de la Vézère en France (Cap Blanc, Lascaux, Rouffignac …). Comme le souligne l’ethnologue Fabrice Grognet qui entreprit diverses missions sur le site, « on y trouve de nombreuses traces de l’homme néolithique : des outils, certains objets de la vie quotidienne et surtout des peintures et des gravures rupestres. Des peintures sur les parois des abris rocheux, des gravures creusées sur les surfaces lisses et les dalles bordant les lits d’oueds aujourd’hui asséchés. « Mémoires de pierre », les fresques du parc du Tassili constituent un incroyable musée à ciel ouvert ».

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Deux hommes se partagent à part inégale, la découverte puis la mise en valeur de ce fabuleux trésor de l’humanité. D’abord au temps de l’Algérie française, un militaire méhariste, le lieutenant Brenans qui en tire les premiers croquis en 1933, alerte le conservateur du musée du Bardo à Alger et l’abbé Breuil, éminent préhistorien français. En 1934, est envoyée sur les lieux une première mission scientifique à laquelle participe Henri Lhote, un étudiant de l’Institut d’ethnologie de Paris. Coup de cœur, coup de foudre, passion dévorante pour le Tassili et ses habitants Touaregs ? De ce jour, le jeune homme n’en démord pas. Son seul rêve et unique désir : repartir au plus tôt dans le Tassili, y conduire une nouvelle campagne scientifique, y entreprendre inventaire et relevé systématique des fresques ! C’est chose décidée en 1956, conjointement par le CNRS et le Musée de l’homme : pendant quinze mois, avec dix peintres et un photographe cinéaste, Henri Lhote effectue les relevés en employant une technique de calques rapportés sur papier puis peints à la gouache. De livre en livre, de conférence en exposition, de cette époque là jusqu’à sa mort survenue en 1991, Henri Lhote s’identifiera et sera reconnu comme le seul maître et découvreur du Tassili. Au point que Jean-Louis Grünheid, peintre et membre de l’« Association des amis du Tassili », préfaçant un ouvrage de Lhote, écrira de lui : « il est des personnages dont le patronyme reste à jamais attaché à une spécificité. À l’évocation même de leur nom, l’on ressent un vieux parfum de poésie qui se dégage des anciens livres d’histoire et de géographie. Comme Théodore Monod son contemporain, Henri Lhote est au désert du Sahara ce qu’Haroun Tazieff est aux volcans, Paul-Émile Victor aux pôles nord et sud, le commandant Cousteau à la mer. Plus que des découvreurs, ils en sont l’âme ».

Un hommage appuyé certes, un point de vue pourtant que tempère Fabrice Grognet. D’abord parce que Lhote ne fut jamais un scientifique rompu aux méthodes de recherche qu’implique une telle qualification, il fut d’abord et avant tout un savant éclairé à une époque où le goût de l’exotisme et la découverte de l’indigène font fureur en occident. « C’est l’époque des expositions coloniales et des « zoos humains » où, sous couvert de culture et d’éducation, les ethnies des colonies, à l’instar des girafes et des zèbres, sont exhibés dans des enclos du Jardin d’acclimatation ou du zoo de Vincennes », reconnaît Jean-Louis Grünheid, « Henri Lhote n’échappera pas à la fascination collective pour les valeurs chevaleresques des Touaregs, ces seigneurs du désert ». Pour sa part, Grognet soulève une interrogation fondamentale, voire radicale : quel crédit accorder aux relevés de Lhote ? Certes le témoignage précieux d’un précurseur, quoique sa rigueur ne fut pas celle de la recherche contemporaine… « Comme on le sait, les calques d’Henri Lhote se sont le plus souvent intéressés aux plus belles fresques aux dépens d’autres figures », souligne l’anthropologue algérienne Malika Hachid, « ils ne répondent pas aux normes scientifiques et doivent être plutôt appréciés comme des restitutions poétiques ». D’autant que les parois rocheuses furent lessivées à grande eau pour obtenir des couleurs plus éclatantes, que quelques farceurs de l’expédition, chargés d’effectuer les relevés, ajoutèrent de leur main quelques énigmatiques peintures « typiquement » égyptiennes pour pimenter les réflexions du grand patron… !

Une grande question se pose, surtout : quel avenir pour ces trésors du néolithique ? L’érosion fait son œuvre, Fabrice Grognet a pu vérifier la dégradation rapide de ces vestiges archéologiques, les randonneurs aussi… Et Malika Hachid, en 1985 déjà, lançait un cri d’alarme à la communauté internationale : « L’art rupestre fait partie de l’histoire de l’Algérie comme de celle de l’humanité. Ce que le passé, notre passé, a préservé durant des millénaires pour nous le léguer, allons-nous le laisser se détruire ? ». Une question d’autant plus cruciale qu’aujourd’hui le site n’est plus accessible aux randonneurs et touristes pour raisons de sécurité. Yonnel Liégeois, photos Jean-Paul Mission.

À lire :

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« À la découverte des fresques du Tassili », d’Henri Lhote et « Le Sahara d’Henri Lhote », par Jean-Louis Grünheid (sur des textes et photos de Lhote) : le premier ouvrage raconte la fameuse expédition de 1956, le second les pérégrinations de Lhote dans le désert et l’Afrique subsaharienne. « L’aventure du désert », de Christine Jordis : une réflexion sur deux chercheurs d’absolu dans le silence du désert, Charles de Foucauld et T.E. Laurence.

À visiter :

Le superbe petit musée de Djanet, consacré au Tassili N’Ajjer : avec celle de Tamanrasset, l’escale obligée pour tous les randonneurs. L’oasis de Djanet est la principale ville du sud-est de l’Algérie, située à 2 300 km d’Alger au milieu du Sahara et non loin de la frontière avec la Libye. L’oasis est peuplée essentiellement de Touaregs ajjers (ou azjar). Djanet est la capitale du Tassili avec une population d’environ 15 000 habitants.

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Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Les anarchistes : ni dieu ni maître, mais un dictionnaire !

Monumental « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français », le Maitron est maintenant prolongé d’un « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». Qui s’impose d’emblée comme outil de travail universitaire autant qu’invitation à découvrir les individus d’un mouvement anarchiste qui véhicule caricatures, idées reçues et préjugés. Quoi de commun entre Joseph Proudhon, Louise Michel, Jules Bonnot ou Léo Ferré…? Pas de réponse univoque à la fin de ces milliers de notices biographiques, un passionnant voyage intellectuel.

 

 

En 1967, en hommage à ses compagnons présents et disparus, Léo Ferré compose la complainte « Les Anarchistes ». Vision assurément poétique et sans doute mythologique de cette nébuleuse humaine, irréductible à toute définition politique trop précise tant les divergences, voire les oppositions, peuvent être considérables en son sein. Il peut même paraître a priori fort surprenant qu’un groupe somme toute historiquement assez réduit en nombre – en regard des millions de communistes ou de socialistes, par exemple – ait connu de telles disparités de visions du monde mais aussi une empreinte historique aussi forte en irriguant la pensée et l’action politiques de ces trois derniers siècles.

Ainsi, durant l’été 1887, un agent infiltré de la préfecture de Police rend-il compte de ces divisions au sujet de ce qu’il nomme l’« extrême gauche du parti révolutionnaire ». Il estime à environ 150 le nombre de groupuscules anarchistes actifs à Paris, divisés en anarchie1deux courants « qui n’ont aucune cohésion », unis cependant par des « aspirations idéales de suppression de toute autorité gouvernementale, politique, économique et philosophique ». Et si le policier considère que le mouvement libertaire est composé « d’autant d’anarchistes que de malfaiteurs », il relève, non sans un certain respect, qu’une cinquantaine de personnes « de tempérament » l’animent, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus .

Inévitablement, ce Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone renforcera d’abord l’image d’éclatement de la constellation anarchiste puisque son exploration se fera par la lecture des milliers de notices sur plus de 500 pages. Celles-ci sont néanmoins introduites par des indispensables avant-propos et une courte chronologie, extrêmement utiles et qui font regretter au lecteur leur ampleur restreinte, même si ce n’est évidemment pas l’objet, ni le projet d’un dictionnaire. Il faudra donc aller lire dans d’autres ouvrages des développements analytiques plus conséquents . Et c’est bien l’un des mérites de ce livre que de donner envie d’en connaître plus sur ce qui unit philosophiquement et anarchie2culturellement ces femmes et ces hommes par-delà leurs différences intellectuelles, parfois profondes. Les portraits des anonymes de cette ambitieuse galerie rompent avec l’assimilation hâtive des anarchistes aux seuls assassins que furent Santo Caserio – le meurtrier du président Sadi Carnot en juin 1894 –, Émile Henry, Ravachol ou Jules Bonnot. À propos de ce dernier, il est dommage d’en être resté à une vision trop rapide et complaisante des faits commis par sa « bande » et de perpétuer une mythologie d’actes sanglants, en premier lieu désavoués par la grande majorité des anarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage prolonge les 43 volumes du Dictionnaire biographique sur le mouvement ouvrier, dont l’entreprise fut entamée puis longuement coordonnée par Jean Maitron. En effet, l’anarchisme puise ses origines dans les socialismes du XIXe siècle, avec pour figure éminente Pierre-Joseph Proudhon. À son sujet, comme des milliers d’autres hommes et femmes dans son cas, on s’aperçoit d’un engagement fort – quoique souvent problématique et parfois rejeté – dans la franc-maçonnerie. Ces liens attendent encore leur historien pour retracer, par-delà les trajectoires individuelles, la nature de ces rapports qui ne vont pas de soi, leurs influences réciproques, l’entrecroisement des réseaux de sociabilité qu’ils induisent et les conflits qui peuvent surgir lorsque, par exemple, le Grand Orient de France prête allégeance à tous les régimes qui se succèdent aux XIXe et XXe siècles alors que les anarchistes paraissent refuser obéissance à toute autorité autre qu’individuelle, qu’elle soit étatique ou anarchie3obédientielle. On attend donc que cet ouvrage, qui constitue autant un outil universitaire qu’une occasion de découverte pour le grand public, soit prolongé par un dictionnaire thématique pour mieux saisir l’histoire des idées et des pratiques du « végétarisme », de l’« écologisme », du « naturisme », du « libertarisme », de l’« autogestion » ou de l’« illégalisme », par exemple, qui se sont prolongés dans des partis politiques, syndicats ou mouvements associatifs jusqu’à aujourd’hui. On ne peut ainsi comprendre l’évolution radicale de la CFDT de ces dernières décennies ou l’émergence et les transformations du militantisme écologique constitué en parti sans remonter aux ferments anarchistes des deux siècles précédents.

Au total, ce « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone » offre un panorama inédit et indispensable. Espérons qu’il trouvera d’autres prolongements pour compléter les interstices du paysage foisonnant dessiné et mieux saisir toutes les implications du projet d’un géographe anarchiste comme Élisée Reclus désirant « la fusion de tous les peuples. Notre destinée c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre ». Laurent Lopez

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