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Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S.Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S.La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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C’est la fête à Copeau !

Le 23 octobre 1913, sur la Rive Gauche de Paris, le théâtre du Vieux Colombier ouvre ses portes. Une initiative de Jacques Copeau soutenue par Charles Dullin, Louis Jouvet et ses amis de la NRF, la Nouvelle Revue Française, pour promouvoir un « théâtre d’art » et rompre avec celui de boulevard. Cent ans plus tard, entre les prémisses du théâtre populaire et le temps de la décentralisation d’après guerre, une pensée toujours novatrice.

 

 

 Affiche TVC CopeauEn ce lundi 21 octobre 2013, sur la scène du Vieux Colombier, c’est la fête à Copeau ! Trois générations rassemblées sur les planches pour honorer la mémoire de celui qui fut l’un des grands rénovateurs du théâtre au début du second millénaire : Jean-Louis Hourdin le saltimbanque des planches et infatigable bateleur de tréteaux, Hervé Pierre l’éminent sociétaire de la Comédie française et auparavant élève du premier nommé au Théâtre national de Strasbourg, quelques jeunes élèves des écoles nationales de théâtre et de l’illustre maison de Molière… Tous unanimes, comme en écho à ce fameux appel à la jeunesse publié dans les colonnes de la NRF cent ans plus tôt, « pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et pour défendre les plus libres, les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau » !

Jean-Louis Hourdin

Jean-Louis Hourdin

« Le parcours de Jacques Copeau est étonnant, presque incroyable », témoigne d’emblée Jean-Louis Hourdin, « il faut se souvenir que c’est avant tout un homme de lettres, non un homme de théâtre ». Sa fréquentation des planches ? Avant tout, comme critique dramatique à la Nouvelle Revue française, sous l’égide de Gallimard, qu’il fonde en 1909 en compagnie de Gide et Schlumberger et dont il est devenu le directeur, ensuite comme signataire de l’adaptation des « Frères Karamazov » où Charles Dullin joue le rôle de Smerdiakov… « Face au théâtre de boulevard dont il réprouve forme et contenu, il rêve donc d’une scène dépouillée de tout artifice superflu, il veut aller au cœur de la poésie dramatique : le texte d’abord, le jeu de l’acteur ensuite dépouillé de tout cabotinage ». Et son compère Hervé Pierre d’approuver le propos de son aîné, « Copeau avait la jeunesse pour lui en plus d’être un grand penseur. Les moyens de ses ambitions, il les trouvera avec le soutien de la maison Gallimard, l’expérience des planches avec Dullin et Jouvet ». L’installation Rive Gauche du côté des lettrés, l’esprit NRF, un bagage intellectuel très fort : voilà les atouts de Copeau, lui qui pourtant n’a jamais fait de théâtre !

Hervé Pierre

Hervé Pierre

Et de jeunes comédiens qu’il sélectionne, forme et met à l’écart tel un gourou, plus qu’un chef de troupe, qu’il veut résolument libérer des tics et tocs qu’il honnit dans le théâtre de boulevard… « Partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l’exhibitionnisme de toute nature parasitent un art qui se meurt », dénonce-t-il avec véhémence. Le théâtre pour Copeau, selon Hourdin et Pierre ? « Un art amoureux, que l’on exerce au service d’un texte et d’une langue, pour lequel on invente un espace scénique où l’on peut tout jouer » et les deux compères d’ajouter qu’il faut s’imaginer l’esprit qui planait en ce temps-là aux prémisses du Vieux Colombier : une chaudière, une vraie marmite ! « Il faut relire les textes de Copeau », souligne Hervé Pierre, « une pensée qui apporte la clairvoyance sur notre métier, sur l’acteur citoyen » et Jean-Louis Hourdin de brandir, preuve à l’appui et telle une précieuse relique, une brochure à la couverture usée, « Le théâtre populaire », un texte signé du maître en 1941… « Comme Copeau tente de le faire en 1913, il nous faut à nouveau mettre le bordel en 2013 dans ce qui doit être rénové ! Copeau n’est pas un homme du passé. Même s’il fut quelque peu éclipsé par des figures comme Vilar ou Brecht, vilipendé pour ses options politiques droitières et ses convictions religieuses, il a encore des choses à transmettre aux nouvelles générations : l’enthousiasme, la ferveur, la sincérité ».

Jacques Copeau, vers 1917

Jacques Copeau, vers 1917

Enseignant d’études théâtrales à l’université Paris 3-Sorbonne Nouvelle, directeur d’un volume à paraître sur les « Registres » de Copeau, Marco Consolini est tout aussi catégorique. « Il nous faut apprendre à découvrir Copeau au cœur même de ses contradictions. En 1913, il est comme habité par un besoin d’épuration, presque de purification devant ce qu’est devenu le théâtre. Une exigence de pureté qui le conduit à s’adresser à un public cultivé, pas forcément élitiste mais pas vraiment populaire ». Son objectif ? A l’identique de la NRF qui souffle un vent nouveau dans le monde des lettres, insuffler un esprit nouveau aux artisans des planches… « Le monde populaire, le public populaire, il le découvrira plus tard. Dès 1924, au terme de l’expérience du Vieux Colombier, lorsqu’il se réfugie en son repaire de Pernand-Vergelesses, fonde la troupe des Copiaux et se frotte au petit peuple bourguignon ». Dans la bande, formés à l’exigeante école de Copeau, deux figures incontournables de l’après-guerre, deux ardents oeuvriers de la décentralisation et de la rénovation théâtrale au cœur des villes et des campagnes : Jean Dasté à Saint-Etienne, Hubert Gignoux à Strasbourg !

Le chercheur l’atteste, « Copeau est très ouvert sur les théories de l’acteur et de la mise en scène, lui homme de lettres plus qu’homme de théâtre, avec Dullin et Jouvet il échange une très belle correspondance pendant la guerre. Il croit fermement que l’on peut changer le monde en changeant le théâtre ». Pour ce faire, il faut changer les hommes, d’abord changer les acteurs : qu’ils soient vrais et sincères dans ce qu’ils font, qu’ils sachent se mettre au service du texte autant que d’improviser, travailler le mime et le masque, user de tout leur corps et de tout leur art pour transmettre les émotions… « Jacques Copeau est l’ancêtre de toute pédagogie nouvelle, un novateur pour son temps, ouvert au théâtre oriental et aux « farceurs italiens ». C’est lui qui signera la préface à l’édition française de « Ma vie dans l’art » du grand Stanislavski, le fondateur du Théâtre d’art de Moscou ». La grande révolution de Copeau, en outre ? Faire école, former la jeunesse selon le principe qui guidait sa vie : « Je ne suis pas de ceux qui servent et obéissent, je suis de ceux qui précèdent et commandent » ! Un gourou, un meneur d’hommes et d’utopies qui sait repérer le talent chez les autres, surtout leur grandeur d’âme… « Pour des raisons idéologiques, liées à l’ébullition du Front Populaire puis ensuite à l’épopée brechtienne, longtemps il fut bon ton de minimiser le rôle de Copeau dans l’émergence d’un théâtre populaire, il en est pourtant l’un des plus fervents artisans, sinon le père », affirme Marco Consolini. « Il est temps, aujourd’hui, de réinterroger la pensée et l’action de Copeau à la lumière même de ses contradictions ».

L’aventure n’est pas close. Jean-Louis Hourdin, Hervé Pierre savent combien ils sont redevables au « père » Copeau. D’où leur invite au public et aux jeunes générations : « Le 15 octobre 1913, Jacques Copeau ouvrait le Théâtre du Vieux-Colombier. En 1913, il avait 34 ans. Il était l’homme de la joie, de la force, des communions avec autrui. La rigueur de sa critique en faisait déjà un chef d’école. Il était lucide, farouche, ardent, passionné. Le 21 octobre 2013, nous voulons fêter une pensée qui n’a jamais cessé d’accompagner les grandes aventures théâtrales depuis cent ans et qui reste, en ces temps incertains, une référence pour le théâtre d’art ». Qu’on se le dise ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 21/10 à 19h, au théâtre du Vieux Colombier, soirée « Copeau (x) : éclats, fragments, pensées de Jacques Copeau » dirigée par Jean-Louis Hourdin et Hervé Pierre. Avec Simon Eine, Hélène Vincent et des élèves-comédiens de la Comédie Française. Entrée libre sur réservation au guichet du théâtre ou par téléphone (01.44.39.87.00/01).

« La fête à Copeau, contradictions fertiles » se poursuivra du 24 au 27/10, en terre bourguignonne cette fois. Dans la maison-même de Pernand-Vergelesses en Côte d’Or, avec spectacles, débats, tables rondes.

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L’empreinte de Chamoiseau

Prix Goncourt 1992 pour « Texaco », l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau poursuit sa réflexion sur les traces du regretté Édouard Glissant, son compagnon d’écriture : quête des origines, créolisation et métissage, individuation et rapport aux autres. En revisitant aujourd’hui la figure emblématique de Robinson, chère à Daniel Defoe et Michel Tournier, dans « L’empreinte à Crusoé » nouvellement réédité en poche. Un roman foisonnant qui narre, à travers moult péripéties, le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours.

 

 

 Yonnel Liégeois – Entre votre Robinson et vous, il y a plus qu’une empreinte ! Aurait-il pu surgir de l’imaginaire d’un écrivain, autre qu’antillais ou caribéen ?

imagesPatrick Chamoiseau – Je ne pense pas que l’on puisse séparer l’exercice littéraire d’une perception globale à la fois de la société, du monde, de l’évolution des cultures et des individus. Je suis martiniquais, je suis ce qu’on appelle un créole américain. Et tout cet espace américain, ces Amériques, ont été fondés un peu de la même manière sur la base du génocide amérindien, la traite des nègres, l’esclavage, tout le déploiement de la colonisation et de ce qu’on peut appeler le post-colonialisme. Cela s’est traduit par des conquêtes, dominations, exterminations, génocides, cela c’est aussi traduit par des émergences inattendues : des imaginaires, des visions du monde, des dieux, des langues se sont rencontrés et ont été forcés de vivre ensemble. Pour donner quelque chose de nouveau qu’Édouard Glissant a nommé processus de créolisation.

 

Y.L.– Créolité, créolisation… Qu’entendez-vous précisément par ces mots ?

P.C.Le processus de créolisation signifie que de manière accélérée, massive et brutale, des peuples, des perceptions du monde, des cosmogonies, des dieux, des langues, des cultures, des civilisations se sont rencontrés, ont été forcés d’élaborer de nouveaux savoir-faire et de nouveaux savoir-être pour donner les peuples composites que nous sommes. La créolité martiniquaise n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil… La conquête des Amériques réalisée par Christophe Colomb marquera le premier temps de la mondialisation : la mise en convergence de peuples et de cultures qui vivaient jusqu’alors sous des espaces temporels assez importants. Toutes ces rencontres ont pratiquement anéanti les absolus véhiculés par les cultures anciennes. Je fais donc partie d’un peuple composite dont tous les marqueurs identitaires, toutes les structurations habituelles ont été effacés. Par exemple, dans un peuple archaïque, archaïque dans le sens « peuple premier », le groupe d’Homo Sapiens essayait de légitimer sa présence sur un territoire particulier en se racontant des histoires. Et la première qu’il se raconte, c’est une création du monde, une genèse : d’où vient le monde, comment il a été constitué… A partir de cette genèse, le peuple en question se raconte un mythe fondateur, dont va découler l’histoire de la communauté, ce qui va devenir en gros l’histoire nationale : nos ancêtres, nos grands faits d’armes, toute la littérature épique qui narre comment la communauté s’est constituée.

 

Y.L.– Or, en tant que Caribéen, vous semblez vous déclarer orphelin de marqueurs identitaires ? 

01071123851P.C.– Pour un peuple composite des Amériques, il n’y a pas de genèse, ou alors il faudrait prendre les genèses des amérindiens, les genèses de toutes les ethnies africaines, les genèses transportées par les différents colons qui se sont entretués et ont massacré un peu partout : trop de genèses tue la genèse ! Pour raconter l’histoire de la Martinique, par exemple, il faudrait bien sûr raconter l’histoire des amérindiens avec une infinité de peuples amérindiens, il faudrait raconter l’histoire de la colonisation, c’est d’ailleurs ce qu’on nous servait à l’école : à part nos ancêtres les Gaulois, on nous expliquait l’histoire de la Martinique à partir de 1635 avec le débarquement du flibustier normand Pierre Belain d’Esnambuc. Cette histoire de la colonisation ne saurait expliquer la composition du peuple composite, elle ne raconte que le discours du vainqueur, le discours du colonisateur. Nous vivons désormais dans des sociétés multi-transculturelles, un peu semblables à ce que nous vivions dans les plantations esclavagistes, en tout cas à ce que nous avons vécu dans les Amériques. Une bonne part de la réflexion d’Édouard Glissant fut justement de bien comprendre ce que voulait dire la créolisation. On peut avoir, par exemple, une communauté très importante qui provient de Guinée, sans aucune survivance provenant de la Guinée, mais avec des survivances qui viennent d’ailleurs. Il nous manque une anthropologie de la créolisation. D’autant plus nécessaire qu’elle nous permettrait de comprendre la société actuelle. Penser aujourd’hui que nous sommes dans une société pure, bien stable, avec des identités qui ne bougent pas, c’est une vue de l’esprit. Tous les enfants du monde ont les mêmes pantalons qui leur tombent sur les fesses, les mêmes tatouages, ils écoutent la même musique, 80% de ce qui constitue l’imaginaire de nos enfants n’est pas constitué de ce qui provient de France par exemple, ou qui viendrait de la Martinique, mais par ce qui est transporté par tous les écrans, tous les flux et les fluides qui viennent d’un monde qui est désormais ouvert !

 

Y.L.– D’où ce chamboulement des valeurs, cette impression de perte d’identité pour nos sociétés occidentales ?

P.C.– Tous les marqueurs identitaires traditionnels sont complètement bouleversés. Par exemple, je suis de peau noire, mais je suis plus proche de n’importe quel blanc de la Caraïbe que d’un Africain. Même si j’ai des affinités, des solidarités vivantes avec l’Afrique… J’écris en français, mais je suis plus proche de n’importe quel anglophone, hispanophone ou créolophone de la Caraïbe que de Patrick Modiano ou d’Alexandre Jardin… La couleur de la peau, la langue que l’on parle, ne donnent pas une fraternité déterminante aujourd’hui. Aujourd’hui, celui qui a la peau noire ressemble plus à G. Busch qu’à Mandela, pourtant il a la peau noire ! Si on se base sur ces anciens marqueurs identitaires, on risque très largement de passer à côté de la notion de diversité. Penser que la diversité est constituée par des phénotypes est une absurdité : lorsque vous regardez tous ces gens, peau noire ou yeux bridés, qui présentent les journaux télévisés, ils ont les mêmes gestes, la même manière de concevoir l’information, ils sont du même monde. On a une pensée unique ! Il nous faut donc réfléchir sur cette question de la créolisation : que se passe-t-il quand autant de cultures, de visions du monde, de langues, de dieux sont obligés de recomposer du nouveau dans les modalités qui sont celles du monde contemporain, des modalités qui sont celles de la Totalité Monde ? Nous ne vivons plus à l’échelle d’un clocher, d’un territoire, d’une langue, d’un dieu, mais dans un espace ouvert où nous recevons des stimulations qui viennent de partout.

 

Y.L.– Une ouverture au monde qui, paradoxalement, peut conduire au renfermement ou à l’isolement…

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P.C.– Effectivement, avec cette problématique de l’individuation que tous les groupes, les syndicats en particulier, connaissent bien. Vous savez combien c’est difficile de trouver des militants, des gens qui s’investissent. « Ce n’est plus comme avant », entendons-nous souvent. Aujourd’hui, il est très facile de briser une grève en accordant des primes à ceux-là, des avantages à ceux-ci, vous connaissez ça mieux que moi ! Il est très difficile de retrouver le collectif qu’on pouvait avoir il y a  quelque temps, il y a eu un processus d’individuation qui fait qu’aujourd’hui nous sommes une société d’individus. Très souvent, on a tendance à dire que c’est l’idéologie capitaliste qui a exacerbé, développé ou provoqué le processus d’individuation avec le renferment de chacun sur ces petits problèmes et le manque de solidarité. Je ne le crois pas. L’individu a toujours existé dans les communautés archaïques, mais brimé par des corsets symboliques qui progressivement se sont épuisés sous le développement de la conscience et de la connaissance. Paradoxalement, la seule idéologie qui a réussi à chevaucher cette individuation, c’est l’idéologie capitaliste qui accompagne les pulsions individuelles, qui favorise l’égoïsme et le repli sur soi, qui remplace le grand désir de réalisation de soi par des pulsions consommatrices … On peut donc dire que l’égocentrisme, le manque de solidarité, tout ce dont nous souffrons aujourd’hui, le peu d’investissement dans les grands idéaux, c’est plus une maladie de l’individuation qu’une caractéristique de l’individuation elle-même. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que la solidarité, les grands mouvements d’ensemble pour lutter contre les forces de  domination passent par le développement des capacités de connaissance et de conscience des individus. C’est paradoxalement la plénitude de chaque individu, donc l’élévation de son niveau de conscience, de connaissance, de sensibilité artistique et esthétique, qui ouvrira la voie aux nouvelles solidarités.

 

Y.L.– A vous entendre, on croirait lire du Chamoiseau dans « L’empreinte à Crusoé » !

01020694851P.C.– C’est un peu ce qui se passe, en effet, avec notre bon Robinson sur son île. Sa solitude, le fait qu’il soit coupé de tous les êtres humains l’obligent à se construire lui-même de manière autonome. Une fois qu’il se réalise, que son niveau de conscience va augmenter, le désir de l’autre, la solidarité avec les autres êtres humains viennent naturellement dans ces modalités d’existence. C’est la grande puissance et la grande misère de l’Homo Sapiens que de disposer de la conscience réflexive. Quand elle apparaît, Sapiens se retrouve fasciné et terrifié à la fois par ce qu’il y a autour de lui et qu’il ne comprend pas : le ciel étoilé, la lune, la foudre, les paysages, les animaux, sa propre vie, sa mort, la putréfaction. Ce sont des épouvantes incroyables, c’est une terreur totale. Que fait Sapiens pour s’en tirer ? Il va se raconter une infinité d’histoires, il va déployer entre lui et ce qu’il ne comprend pas, un paravent. C’est l’esprit magique, c’est la création des dieux et des démons, tout sera expliqué par un déploiement d’imaginaire : les grandes religions,  toutes les croyances, la philosophie, les sciences et les techniques. Notre champ de conscience provient de ce point originel où la conscience de Sapiens a été terrifiée. Il y a fondamentalement un impensable, un abîme que l’on masque avec ce paravent que sont les cultures, les croyances, les dieux, les diables, les démons, les systèmes de pensée, les idéologies. Mais à mesure que notre degré de sensibilité, d’humanisation augmente, nous nous apercevons que ce sont des béquilles, des artéfacts, telle cette prétention des grands systèmes idéologiques à nous donner l’explication du monde avec la perspective d’un grand soir où l’on accèderait enfin au bonheur…

 

Y.L.– Votre « Robinson » est totalement dans cette perspective-là ?

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

P.C.– Pour moi, deux Robinson furent déterminants. Le Robinson de mon enfance d’abord, celui de Daniel Defoe qui m’a fait rêver, il n’y a pas une seule plage que je visite en Martinique sans penser tout de suite à mon Robinson. A l’époque, il y avait tellement d’interdits que je n’avais qu’une envie : grandir et faire ce que je veux ! Et ce personnage qui n’avait personne pour l’embêter sur son île, qui pouvait faire ce qu’il voulait, construire ce qu’il voulait, manger ce qu’il voulait … Il refaisait le monde tout seul, pour moi c’était fascinant et je l’ai conservé dans mon esprit pendant très longtemps. Aussi, dès l’âge de 14 ans, je savais que j’écrirai ou ferai quelque chose avec cet archétype du Robinson ! Progressivement je vais m’apercevoir, surtout à l’émergence de ma conscience anticolonialiste, que le Robinson de Defoe essaye avant tout de reconstituer la civilisation occidentale dans une nature sauvage : il passe son temps à récupérer dans le bateau échoué tous les vestiges de cette civilisation et à construire dans l’île quelque chose qui lui donnera l’illusion de dominer la nature, de la régenter exactement comme l’Occident a organisé, civilisé, régenté le monde. … Le Robinson de Defoe ? Un petit concentré de colonisation et de civilisation de la sauvagerie, notamment la sauvagerie que représente Vendredi. Celui de Michel Tournier ensuite, « Vendredi ou les Limbes du pacifique », un roman absolument magnifique mais peut-être plus subtil que celui de Defoe. Tournier a un rapport à la nature qui n’est déjà plus un rapport de domination totale mais un rapport de compréhension et de connivence qui annonce la conscience écologique d’aujourd’hui. Mais il développe, surtout, une autre problématique fondamentale qui m’a beaucoup frappé : militant anticolonialiste, il se pose la question de l’autre, son Robinson qui se retrouve seul va voir toute son humanité se décomposer parce qu’il n’a pas le regard de l’autre ! Il nous explique en fait que pour nous construire, comme peuple ou comme individu, il faut l’autre, il faut autrui, il faut même l’étranger, les autres cultures, les autres civilisations. S’il n’y a pas l’altérité, nous ne pouvons atteindre la plénitude de notre humanité. Les grandes civilisations, les grandes cultures ont toujours été un processus d’interaction entre différentes productions de Sapiens. Il n’y a aucune civilisation, aucune culture qui ne se soient pas nourries des autres. Et le plus extraordinaire, c’est que chaque culture, chaque civilisation, ont produit des atrocités et des choses magnifiques, des ombres et des lumières, et que très souvent les lumières de certaines civilisations ont permis de lutter contre les ombres d’autres civilisations. C’est ce que Tournier explore de manière absolument magnifique avec son Vendredi, Robinson a plus d’humanité, grâce à la présence de Vendredi.

 

Y.L.– La boucle n’était-elle donc pas bouclée avec ces deux figures emblématiques de Robinson ? Pourquoi cette urgente nécessité d’en composer une autre ?

01029547851P.C.– L’étranger aujourd’hui, on le voit tous les jours. En revanche, il y a un autre « autre » qui existe. Et c’est celui là qui intéresse mon Robinson. Il y a l’autre qui constitue la nature, c’est la conscience écologique. Pourquoi ? Parce que toutes les conceptions de l’humanisme qui se sont succédé ont toujours considéré que l’homme était au dessus du vivant, que l’homme était l’aboutissement du vivant. On s’aperçoit que si nous continuons d’exploiter le vivant de la manière la plus éhontée et en fonction de nos seuls intérêts, nous nous condamnons nous-mêmes. Mais pour moi, l’interrogation fondamentale réside en ce moment de l’origine où la conscience de Sapiens découvre l’impensable. Il me semble que, fondamentalement, l’autre aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’étranger, ce n’est pas seulement la nature qu’il nous faut intégrer dans notre conception de l’humanisme, c’est l’impensable. Mon Robinson, dans toute sa trajectoire, croise celles du Robinson de Defoe et du Robinson de Tournier, mais il va se retrouver d’abord en face de lui-même le jour où il découvre une empreinte sur la plage de cette île qu’il domine depuis de nombreuses années déjà. Au départ, il a peur parce que l’autre, cet étranger, c’est peut être un ennemi potentiel. Donc il sort ses armes, il se prépare à la guerre, à se battre… Il part à sa recherche mais ne le trouve pas, c’est le premier stade. Le deuxième stade ? C’est quand il se dit que cet autre est peut-être un être humain, quelqu’un à qui il pourrait parler. Alors, il se regarde pour voir si il est bien rasé, et c’est là qu’il s’aperçoit qu’il ressemble à un animal, sale et hirsute. Donc, il commence à retrouver une dignité humaine, simplement parce qu’il imagine qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il va rencontrer et voir, quelqu’un à qui il va sourire et qui va pouvoir répondre à son regard et à son sourire. Aussi, va-t-il chercher l’autre avec ce désir de revivre en humanité. Une quête vaine qui le ramène à l’empreinte et après bien des péripéties, il s’aperçoit que c’est sa propre empreinte, il n’y a personne : elle était là depuis les premiers temps de son arrivée sur l’île, fossilisée dans le sable ! A ce moment là, se développe tout un processus de découverte intérieure, découverte de son individuation comme de sa multiplicité interne. Progressivement, son regard va changer sur l’île, sur la manière d’aborder le vivant. Pour se retrouver en face de l’inconnaissable, l’impensable, avec lequel il va construire son existence. Voilà la trajectoire philosophique de mon Robinson, qui complète celui de Defoe et celui de Tournier, et qui en fait rappelle le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours. Pour autant, c’est un roman, pas un casse-tête intellectuel : il y a de quoi lire, il y a de quoi rire, il y a même du suspens et des surprises ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 Le penseur de l’imaginaire

01017628851De sa « Chronique des sept misères » à « Solibo le magnifique », de « L’esclave vieil homme et le Molosse » aux « Neuf consciences du Malfini », Patrick Chamoiseau creuse son sillon de livre en livre. Une conscience façonnée par l’insularité, le souvenir hérité de l’esclavage et la lutte contre le colonisateur pour s’ouvrir à la complexité des relations humaines,  décrypter la créolisation des peuples et des cultures, s’inscrire dans le rapport au « Tout Monde » cher à son aîné en écriture, Édouard Glissant. Avec « L’empreinte à Crusoé », l’écrivain antillais franchit un pas supplémentaire, délaissant le chatoyant parler créole pour inscrire  son nouveau Robinson au cœur de la modernité et des grandes questions métaphysiques qui agitent la planète : celles des mythes créateurs et des origines, du métissage de nos racines et de nos cultures, du rapport à la nature, du choc de l’étrange et de l’étranger pour devenir pleinement humain. « L’empreinte à Crusoé » ? A travers moult épreuves et rebondissements, l’authentique saga d’un être en quête de devenir, se redécouvrant Homo Sapiens sur son île déserte. Une plume et une pensée qui caracolent entre perte d’identité et conscience de soi. Avec force imaginaire et poésie.

« L’empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau. Ed. Folio Gallimard, 336 p., 7€2.

 

 En savoir plus

01072910851– « Patrick Chamoiseau », par Samia Kassab-Charfi (Coéd. Gallimard / Institut Français, 174 p., 19€). Enrichi d’un CD d’entretiens, ce livre analyse avec pertinence l’œuvre et le parcours de l’auteur antillais.

« Le papillon et la lumière », de Patrick Chamoiseau (Ed. Folio Gallimard, 112 p., 4€9). Un joli conte illustré par Lanna Andreadis, où l’écrivain nous livre quelques réflexions pour éviter de se brûler les ailes.

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Heidsieck, au rapport !

Nous connaissions déjà les célèbres « Monsieur A » et « Monsieur B » de la fameuse pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui pour un non ». Il nous faudra désormais composer avec deux étranges fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, baptisés des mêmes lettres dans le sulfureux roman d’Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou le rapport W. Entre réalité et science-fiction, du social en devenir comme matière romanesque, un petit bijou littéraire.

 

 

a-laide-ou-le-rapport-w1Oyez, oyez citoyens, ce qui vous guette et vous attend demain : à l’aube de l’année 2015, très bientôt donc, tout service rendu à votre voisin ou à votre prochain, sera condamnable et condamné ! Passible de peine de prison et, en outre, d’une lourde amende… Tel est l’avenir que nous prédit Emmanuelle Heidsieck, au fil des pages de son nouveau roman, « A l’aide ou le rapport W« .

L’affaire se trame dans les bureaux feutrés du ministère de l’Intérieur. Sur consigne du gouvernement, messieurs A et B ont charge de rédiger un rapport lourd de conséquences. Le premier nommé, jeune, ambitieux et carriériste, flaire la bonne aubaine pour une promotion future. Le second, fonctionnaire consciencieux au service de l’État et proche de la retraite, n’est pas dupe et a conscience de sa mise au placard. Sur la porte de leurs bureaux contigus, une plaque « Direction de l’ADS » pour « Aide Don Service »… Sur le mode du délit d’aide aux sans-papiers nouvellement introduit dans le code pénal, il s’agit pour les deux préposés aux écritures de fournir à la majorité parlementaire de solides arguments pour légiférer et condamner tout ce qui, dans le secteur non lucratif, pourrait fausser la libre concurrence et porter atteinte aux intérêts de moult sociétés commerciales !

Entraide, solidarité, fraternité ? Des mots désormais à circonscrire et à bannir du langage courant… Vous songez à prêter votre tondeuse à votre voisin de lotissement, pire encore, à raser vous-même sa pelouse en raison de son âge avancé et de la fatigue supposée ? Vous envisagez de réparer la roue crevée du vélo d’un gamin du quartier, de garder en soirée les enfants de votre gendre tandis qu’il se rend au théâtre avec votre fille, d’accompagner la mamie de palier pour lui porter ses courses du jour ? Autant d’actes, qui s’apparentent à l’aide à domicile, désormais prohibés… Avant même la remise du rapport classé W, « des consignes ont été données, des avertissements se sont multipliés (…) pour produire de l’inquiétude, une peur sourde et freiner les belles âmes, décourager les vocations« . Pour faciliter la tâche des policiers en charge des arrestations en flagrant délit, une fiche technique du « maniaque » des services rendus à ses congénères a même été adressée à tous les commissariats. « Les flics les plus rétifs se dirent qu’il y avait du vrai. On ferait le boulot sans discuter » !

Entre Orwell et Huxley, tragique et pathétique, Emmanuelle Heidsieck brosse avec humour et dérision le tableau d’une société libérale à son paroxysme : éliminer de tout rapport social le geste gratuit et bénévole, circonscrire au secteur marchand le moindre acte solidaire. Sous couvert de bonnes intentions, comme il se doit, sous un régime autoritaire : développer l’emploi, faire fructifier ce qui peut être tout bénéfice pour les accros de la finance et de la rentabilité ! Plus que dans ses précédents romans, « Notre aimable clientèle » et « Vacances d’été« , qui déjà nous mettaient sur la piste de la dénonciation d’une société aux rapports de classe exacerbés, l’auteure pousse ici la logique jusqu’à son terme. Toujours avec ce même style dépouillé, une finesse d’écriture qui nous rend crédible et plausible l’enfer qui nous guette demain si nous n’y prenons garde. Emmanuelle Heidsieck, une fois encore, s’empare avec talent de la réalité sociale la plus anodine pour la transformer en un riche matériau romanesque. Alors, un seul mot d’ordre, tous au « Rapport », à lire d’urgence avant qu’il ne soit trop tard ! Yonnel Liégeois

« A l’aide ou le rapport W », d’Emmanuelle Heidsieck. Ed. Inculte, 142 p., 14€90.

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Texier, le swing sous le bonnet

Bonnet ou béret toujours vissés sur le crâne, malgré ses airs de dandy à la barbe poivre et sel, le contrebassiste Henri Texier a vraiment une tête de parigot ! Normal pour un môme natif du quartier des Batignolles…

 

 

Texier1L’homme, d’ailleurs, est fier de ses racines. Fils de prolo, fils de cheminot, ça laisse des traces à défaut d’emprunter ensuite la même voie… Se souvenant encore aujourd’hui des propos de sa maman l’incitant à jouer du piano, elle qui s’avoua toujours frustrée de n’avoir jamais appris la musique… Henri Texier, las, le reconnaît sans détour : il détestait le piano ! Pour la bonne cause : avec des copains de lycée, grâce à la radio et à un tonton, pas flingueur mais chauffeur de bus et surtout batteur à ses heures, il avait déjà découvert le jazz et Sydney Bechet. Il s’essaye alors à tous les instruments. Pour s’amouracher de la contrebasse et ne plus jamais s’en lasser, « une révélation » selon ses dires. À défaut de réviser et réussir son bac, il épluche alors les petites annonces à la rencontre d’autres musiciens, sème la panique dans le quartier quand sa chambre d’étudiant est élue lieu de répétition, participe à ses premiers concerts où il découvre les musiciens de jazz antillais.

Au début des années 60, repéré par Jef Gilson, il enregistre aux côtés de Michel Portal, commence à franchir les portes des clubs parisiens, accompagne Bud Powell et Bill Coleman, participe à de nombreux festivals et fonde son premier groupe. Sa conviction est faite : il sera musicien professionnel ! Une évidence formulée avec audace en 1967, lors de son incorporation, face à l’adjudant-chef qui lui demande la nature de sa profession… Le choc, pourtant, un an plus tard, lorsqu’il se rend aux États-Unis pour le festival de Newport : il découvre, avec stupeur, qu’il n’est ni noir ni américain ! Que faire, sinon d’être soi-même ? “ Je me retrouvai devant un grand vide, seul face à la création. Pourtant, je dois l’avouer, je n’ai jamais douté de mon avenir ”. Et nous non plus, près de cinquante ans plus tard ! De l’Afrique au Japon, de New York à Hong Kong, il n’y a guère de salles de spectacles ou de clubs de jazz où l’homme n’a point fait entendre sa petite mélodie. Les « festicultivaliers du jazzcogne » d’Uzeste sont nombreux à échanger les souvenirs de soirées à n’en plus finir avec Texier et son pote Bernard Lubat. « Vraiment un festival inspirant, et inspiré, où l’on est dans une autre relation avec le public, je suis un fervent militant d’Uzeste« , confesse l’artiste.

texier2Qu’on se le dise : Texier et sa contrebasse, c’est un pic, c’est un roc, c’est un promontoire ! Un virtuose “ phénoménal ” où musicien et instrument ne semblent faire qu’un, où l’archet glisse des mains pour s’en aller caresser les cordes avec tendresse et sensualité. Depuis lors, il ne cesse de se produire au côté des plus grands noms du jazz, qu’ils soient français ou étrangers. Formant son propre groupe et jouant en quartet, quintet ou sextet au gré des concerts et des enregistrements, telle cette “Alerte à l’eau » parue chez Label Bleu, mieux encore son dernier CD, At « L’improviste« , sorti en mars 2013. Avec, dans la formation, Sébastien Texier, le fiston dont il ne craint la concurrence : il s’éclate à la clarinette et au saxophone alto plutôt qu’à la contrebasse !

Face à la crise de l’intermittence, Henri Texier avoue d’ailleurs ses craintes pour l’avenir. “ Beaucoup de jeunes et bons musiciens sortent des écoles : où vont-ils pouvoir s’exprimer demain ?, comment vont-ils pouvoir vivre de leur métier ? Quand je regarde en arrière et compare à l’aujourd’hui, on ne trouve pas plus de boîtes ou de clubs de jazz. Hier, on y passait plusieurs semaines d’affilée, aujourd’hui c’est au maximum deux ou trois concerts pour les musiciens de notoriété ”. Yonnel Liégeois

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Le retour des rentiers, selon Piketti

C’est, en cette rentrée, un beau pavé dans la mare. Renouant avec son champ de recherche privilégié, l’étude des revenus, des patrimoines et des inégalités, l’économiste Thomas Piketti nous livre un ouvrage de pas moins de huit cents pages qui devrait faire date. Sous un titre ambitieux, « Le capital au XXIème siècle« , le propos ne l’est pas moins.

 

CapitalThomas Piketti se propose d’analyser la dynamique de la répartition des revenus et des patrimoines du XVIIIème siècle à nos jours et tente d’en tirer des conclusions prospectives pour le siècle à peine entamé. Rien de moins ! Disons-le d’emblée, l’entreprise est une réussite. D’abord parce que l’ouvrage mobilisant théorie économique, connaissances historiques mais aussi littérature et séries télévisées se lit comme une formidable histoire de l’argent et de ses représentations. Ensuite, parce que loin de la leçon économique de haute chaire, sûre d’elle-même et dominatrice, il souligne l’imperfection de ses données et analyses, la fragilité de ses prévisions et plaide pour une approche pluridisciplinaire qui ne laisse pas l’étude de l’économie aux seuls économistes…

Car la dynamique de la répartition des richesses met en jeu de puissants mécanismes qui vont bien au-delà de ceux généralement analysés par la science économique. Pour le dire autrement, la répartition des richesses ne répond à aucun déterminisme économique, son histoire est avant tout politique. Piketti montre ainsi ce que la réduction des inégalités observées au cours d’une partie du XXème siècle doit aux deux guerres successives, à la crise de 1929, aux politiques publiques qui en ont résulté et aux luttes sociales qui les ont accompagnées. Plus généralement, cet immense travail statistique qui couvre, sur plusieurs siècles et dans le détail, les cas de la France, du Royaume-Uni et des Etats-Unis, permet de mesurer combien les institutions politiques et économiques locales, mais aussi les représentations que se font les acteurs de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, jouent un rôle essentiel dans la dynamiques des phénomènes sociaux. Car chaque pays, selon son histoire et ses compromis démocratiques, va répondre différemment à une loi essentielle du capitalisme de marché qui pousse à la concentration des patrimoines.

Cette loi est simple : sur le long terme, un siècle et davantage, le rendement du capital après impôt est de l’ordre de 4 à 5% par an quand la croissance moyenne des pays riches est de 1 à 2%… C’est cette dynamique, accentuée par les déréglementations fiscales et financières , qui creuse à nouveau les inégalités et qui pourrait bien être le scénario des décennies à venir, consacrant le retour des rentiers et redonnant à l’héritage l’importance qu’il avait, ou peu s’en faut, au temps de Balzac…

pikettiReste que s’il est tentant d’interpréter l’état actuel des sociétés développées sous les espèces d’un spectaculaire retour en arrière – les inégalités de revenus, et plus encore de patrimoines, ayant presque retrouvé leur niveau d’il y a un siècle – la rupture qui est à l’oeuvre ne saurait, nous semble-t-il, s’appréhender comme une simple répétition de l’histoire. C’est en effet, et l’Europe en est un saisissant exemple, le coeur même de la fabrique de nos sociétés démocratiques qui est aujourd’hui menacé par le retour du creusement des inégalités et la montée en puissance de nouvelles représentations du juste et de l’injuste qui l’accompagne. En ce sens, l’ouvrage de Thomas Piketti, qui présente avec clarté et intelligence l’ensemble des données et qui avance des préconisations – certes discutables – pour que le XXIème siècle ne soit pas celui du triomphe des inégalités, est un puissant appel au développement du débat. C’est le plus bel éloge que nous puissions lui faire. Jean-François Jousselin

« Le Capital au XXIème siècle », de Thomas Piketti. Ed. du Seuil, 800 p., 25€.

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Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

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François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

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Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

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Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

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Balade au Louvre-Lens

En décembre 2012, sur l’ancien carreau de mines, était inauguré le Louvre-Lens. Entre Paris, Ostende et Bruges, ou plus simplement sur la route de Lille et de la côte d’Opale, Lens se révèle une belle étape estivale. Pour découvrir le pays minier et cette nouvelle aile du  musée national.

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Que l’on y vienne par route ou chemin de fer, ce qui  frappe  d’emblée, pourvu qu’on l’approche à pied, c’est l’intimité avec laquelle le tout nouveau Louvre-Lens s’inscrit dans cet espace qui depuis tant d’années semble avoir été oublié. Plus vraiment regardé, lu et aimé. Cela est particulièrement sensible lorsqu’on y descend, venant de la gare, par le chemin piétonnier aménagé sur l’ancienne voie ferrée par laquelle les wagonnets acheminaient le charbon extrait de la fosse et qui maintenant nous amène doucement vers le parc.

terrilD’un peu haut, en léger surplomb, se présente alors, à terre, comme une flèche brisée dont les différents segments s’articuleraient les uns aux autres, figurant encore des embarcations flottantes, légèrement aboutées les unes aux autres, au cœur d’un marécage  noir et vert. Acide. Autre figure, celle  de l’aile argentée qu’un ange aurait perdue en chutant  là, trouvant son écrin et telle  une aiguille légèrement aimantée, oscillerait, cherchant son nord et son heure, là-bas au loin, vers les deux terrils jumeaux de Loos noirs profonds et, certains jours d’hiver, mouchetés de neige. Ils paraissent hauts. Horizon ainsi fléché.

 Apparemment aussi mal agencé que les pièces d’un jeu de dominos, le tout se présente comme aléatoire, hésitant. Cela n’est pas vraiment construit, c’est juste posé. Cela repose, tout simplement, délicatement et participe de la même humidité, du même humus. Humilité de ce lieu. Et maintenant que nous y sommes, que nous sommes en bas, impression que cela nait du terrain et de l’atmosphère. Pas d’idée de pesanteur, mais au contraire, de flottements, de pulsations. Les matériaux, le verre et l’aluminium anodisé, véritable peau se combinant pour jouer d’effets et de reflets font que l’on hésite entre transparence et miroir. Tout renvoie à la luminosité des ciels et de la terre d’ici. Et ce doit être beau en toutes saisons. C’est la lumière « juste » qui est rendue, rehaussée finement, par touche, d’un ton de gris. Cette peau est elle-même une toile de peintre. Cette  lumière « naturelle » claire, douce, extrêmement douce, qui ne produit pas d’ombres sur les œuvres, nous la retrouverons dans le bâtiment principal, juste soutenue par l’apport d’un éclairage très discret.

Tout cela est extrêmement beau, délicat, fragile, fluide, léger. Rien de prestigieux, d’intimidant. Aucune violence. Pas d’arrogance. Les architectes de l’agence SANAA, tous deux japonais, Kazuo Sejima et Ruye Nishizawa, ont finement et sensiblement compris ce territoire, son histoire, ils ont su faire oublier l’architecture pour servir le lieu qui l’accueille. Pourtant leur architecture est tout, sauf « minimaliste ». Elle est subtile et  résultat d’un long travail d’épure. Incurvation des surfaces. Choix des matériaux. Circulations limpides, fluidité des espaces. Jeux des transparences, des reflets, des arrêtes et des courbes. « Nous sommes fortement influencés par l’architecture japonaise. Nous avons juste essayé de ne jamais la citer directement ». Dans son apparente simplicité, le Louvre-Lens s’impose dans une élégante perfection. En parfaite osmose avec ce qui l’entoure, il compose une peinture à la respiration apaisante.

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Rien qui ne s’apparente, ici ce serait odieux, à une autre beauté que celle là. Ce serait alors une beauté faite pour un autre pays que celui-ci. Le pays minier, l’agglomération de Lens étaient structurés socialement, culturellement par la mine. Le charbon. L’habitat, le carreau, le chevalement. Terril11_19_063Celui de Loos-en-Gohelle, voisin, est à deux pas. Il signe une autre présence artistique, plus ancienne, celle de cette fabrique théâtrale atypique « Culture commune », la scène nationale qu’anime Chantal Lamarre.  Qui mieux qu’elle connait ce territoire ? Elle qui s’emploie à recoudre le tissu social et culturel en puisant dans la mémoire et l’imaginaire pour venir à bout de tous les traumatismes et dépasser les visions trop souvent cataclysmiques que l’on a de ce pays. 

Le vaste terrain où nous sommes, vingt hectares, celui de la fosse de Lens 9-9 b, est légèrement rehaussé du fait de l’exploitation minière qui a cessé ici en 1960. La nature l’a reconquis, il est aujourd’hui  légèrement et parcimonieusement boisé. Ce parc, dessiné par la paysagiste Catherine Mosbach, se présente comme un poumon entre ville et musée. Pas vraiment des friches, c’est qu’elles sont ici en sous-sol. Remontant et trainant à la surface, crasses et déchets exposent  l’histoire géologique, l’exploitation minière et  industrielle du lieu. Ce qui apparait là, ce sont débris de pierres, de briques, de houilles, des schistes, des  poussiers, de la  terre noire, grasse, mouillée. Cela ne sera pas nié. Là, le musée étend son corps de  tout son long sur 360 mètres. C’est son lit somptueux.

Plus loin, alentour le cadastre est lâche, clairsemé, ce qui était actif semble à peine respirer, mais c’est en souffrance surtout. La mer s’est donc retirée laissant là en archipel terrils, maisons, corons, demeures de maîtres et des ingénieurs aussi. On a du mal à trouver du sens dans ce territoire brouillon qui pourtant séduit d’un coup lorsqu’on y décrypte en filigrane le signe des luttes qui fut les siennes et celui des solidarités qu’il a porté. Le Louvre-Lens, son architecture aide à cela.  On sent dans l’air la culture vive qui est la sienne. La vie est là. Cris des enfants, clameurs et chants des supporters du Racing club de Lens, le club aux écharpes Sang et Or.  Du stade Bollaert, le fameux  chaudron, montent souvent les rumeurs. Il est mitoyen.

La surprise ne vient pas d’abord des sublimes beautés des collections que la  nouvelle aile du Louvre offre ici en réparation à l’injustice faite à cette population : même quand le travail était là, elle en était écartée, alors qu’en d’autres lieux les biens culturels sont plus habituellement partagés. De cela, elle souffre encore pourtant. Pas seulement parce que privée des richesses artistiques. Non, c’est l’opprobre de cette mise en exil  qui perdure et qui fait mal. Cette impression d’être indigne, d’être mis au ban, relégué en banlieue, est si  intégrée que l’on entend  toute sorte de déclinaison du  « ce n’est pas pour nous ». Cette ouverture à l’universel, elle a su le trouver ailleurs en-elle-même et singulièrement par l’accueil vivifiant des cultures des immigrations. De cela, s’est nourrit la vie de l’esprit. Le premier miracle ? C’est l’architecture qui l’offre en donnant à voir magnifiquement le pays minier depuis la  splendide et  circulaire baie vitrée du  hall d’accueil central, en en proposant une image miroir sur  les murs d’aluminium  non pas enjolivée, lisse, mais aléatoire, embuée, troublant  notre perception. Nous cherchons à ajuster notre vue  en approchant le bâtiment. Juste une image qui « réfléchit » la beauté si singulière de ce territoire, comme l’a compris l’UNESCO en inscrivant le bassin minier à l’inventaire du patrimoine culturel mondial. Discerner à quel point c’est beau ici, si on sait y voir ! En ouvrant  sur  ce monde chaotique une large fenêtre, Le Louvre-Lens fait naitre un paysage commun. Il vient structurer l’espace, proposer du sens. Ce musée signe ce territoire. Il n’y avait plus vraiment de point de vue ici depuis le démantèlement du chevalement pour accrocher son regard, voir vraiment. Maintenant se dégagent des perspectives, bien horizontales, pour un regard aimant, caressant, qui ne domine jamais mais ouvre sur des triangulations.

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Avec  cette nouvelle aile, le Louvre trouve bien à Lens  le lieu approprié pour sortir  de ses murs et renouveler, consolider ses missions, comme le rappelait alors  Henri Loyrette, son Président-Directeur, en les confrontant à un nouveau terrain. Le Louvre-Lens est tout, sauf un dépôt d’œuvres. C’est l’approche des  collections, des actions d’éducation et de médiation artistique qui sont réinterrogées. La présentation des collections, ici temporaire, transversale, réunit ce qui à Paris est séparé en départements. En proposant un parcours chronologique construit à partir des collections du Louvre et très significatif de l’étendue de leurs richesses, la « Grande galerie du temps » témoigne de cette volonté. Cependant, le cheminement est sinueux et n’enferme pas dans la linéarité. Il s’agit d’une proposition artistique qui permet de conjuguer synchronie et diachronie. Il est toujours possible à chacun d’aller à son rythme dans ce grand espace, au gré de sa fantaisie, et de se laisser aller à des navigations imaginaires pour construire son propre musée. Pour autant, nous ne sommes pas sans carte. C’est un des apports majeurs du Louvre-Lens que d’offrir un parcours pédagogique structurant, n’enfermant pas mais faisant appel au savoir sensible  des visiteurs.  

La galerie est spacieuse et lumineuse, elle se donne à voir dans sa totalité d’un seul regard dés l’entrée et on y descend  très  agréablement. Encore l’idée d’archipel qui vient, mais d’un autre cette fois où, près des œuvres, des grappes humaines attentives circulent et se constituent autour d’accompagnateurs. Bien que les audio-guides soient remis à l’entrée, beaucoup préfèrent l’accompagnement de médiateurs dont la conviction réjouit. Ils communiquent mieux l’enthousiasme. Les questions fusent. On est curieux. Les yeux ne trompent pas. Ils sont admiratifs, de ceux qu’on ouvre aux feux d’artifices. On est un peu ébloui, étourdi. On poursuivra par un  parcours plus indéterminé. La muséographie permet de repérer au loin une œuvre qu’on approchera tout à l’heure. Au-delà du coup de foudre, il faudra d’autres promenades pour se livrer à des délectations plus tranquillement ! « Cet accrochage m’a réconcilié avec le Louvre », chuchote un visiteur déjà connaisseur du Louvre-Paris. « Là bas, avec tous ces départements je m’y perds. C’est trop vaste. Je n’arrive pas à embrasser le panorama des collections et à me situer. C’est un peu fastidieux de chercher à s’y retrouver. Ici, on comprend. On voit les choses dans le temps. La confrontation des civilisations différentes aide aussi ».

Sont là proposées, pour cinq années durant,  des pièces connues et maitresses du Louvre, comme la liberté« La liberté guidant le peuple » de Delacroix, peinture emblématique s’il en est, mais qu’on voit ici avec un autre regard. Sous l’éclairage d’ici, elle apparait alors plus pâle, moins brillante mais plus lumineuse. La mise en espace est bien différente puisqu’elle  clôt le parcours et ferme frontalement la perspective, qui est aussi celle de la période historique que recouvre le Louvre. L’interrogation sur la place centrale qui lui est ainsi donnée peut être légitime. Mais ici, à Lens, nous ne la contesterons pas, elle symbolise  artistiquement la force d’un peuple, lui permettant d’inscrire son propre chemin dans la grande histoire. Très précisément de faire peuple. En arrière de la galerie, le pavillon de verre attenant propose durant un an, comme en coulisse de la galerie, « Le temps à l’œuvre », une belle réflexion artistique sur la perception du temps.

Rubens_230dpi2Au pavillon des grandes expositions temporaires (deux par an), est présentée depuis mai « L’Europe de Rubens ». Plus de six mois après son ouverture, le succès du Louvre-Lens  ne se dément pas. Comme au stade voisin, c’est en famille et avec les amis qu’on vient. Dans le hall d’accueil sont projetées des vidéos renvoyant à l’histoire minière subtilement et sensiblement toujours présente. Il  offre des salons pour des rencontres, une salle hors-sac, un centre de ressources et à sa proximité, six laboratoires d’expérimentations pédagogiques. Au sous-sol, les réserves aux salles vitrées et transparentes sont ouvertes à la visite sous conditions. Des bornes et des établis-vidéo permettent d’approcher le travail muséal.

Jean-Paul  Decourcelles, élu à la Ville de Lens, naturellement se  félicite. « Avec plus  de 500 000 entrés dont beaucoup de Lens et de sa région, la population de Lens s’approprie le Louvre ». Reste une question : l’arrivée du Louvre-Lens suffira-t-elle pour  redynamiser l’économie de la région, revitaliser sa société ? Non, pense-t-il avec  Jean-François Caron, élu de Loos-en-Gohelle, « il faudra d’autres apports tout aussi déterminants, nous pensons seulement que c’est un point d’appui solide pour les trouver. Une force pour agir, donner confiance, nous réconcilier avec nous-mêmes ». Jean-Pierre Burdin

Le musée du Louvre-Lens est ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h (Dernier accès à 17h15). L’exposition « L’Europe de Rubens » se déroule jusqu’au 23/09. Accueil des groupes dès 9h. Accès par la rue Paul Bert ou par la rue Georges Bernanos
(Parkings stade Bollaert et Dumortier à Lens et parking Jean-Jaurès à Liévin).

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Pillon, le travail au corps

Si un soir ça vous fait « d’un coup mal de devoir toujours renfermer en vous-même ce que vous avez sur le cœur, prenez du papier et une plume »… Telle est, dans « La condition ouvrière », l’invitation lancée par Si­mone Weil, l’une des pre­mières intellectuelles, philosophe, à s’établir à l’usine pour en écrire les conditions de l’in­térieur. Dans « Le corps à l’ouvrage », Thierry Pillon tire instruc­tion d’un large corpus de textes relevant de cette dy­namique d’écriture.

 

 

9782234064010-GDes textes d’ouvriers mais aussi ceux de femmes et d’hommes venant d’autres horizons et qui, comme Simone Weill, témoigneront de façon poignante de la vie ouvrière et qu’on appellera « les établis » à la suite du récit de Robert Linhart. Animés de convic­tions politiques, sociales, philosophiques ou religieuses fortes, ils partageront l’expérience du travail ouvrier, éprouveront physiquement son évidence pour quelques mois durant, parfois plusieurs années voire leur  vie entière. Les textes retenus courent sur l’ensemble du XXe siècle, qui n’est pas si loin derrière nous.  Certains sont peu connus ou oubliés, ils proviennent du travail usinier ou minier, l’écriture fémi­nine y tient bonne et très souvent belle place. Ces écrits sont pris comme une source documentaire. L’auteur ne cherche pas tant à y retrouver le descriptif des conditions de travail qu’à y débusquer les notations sensibles. C’est là l’apport essentiel et la richesse de son étude.

Il ne s’agit pas d’une compilation faisant recueil exhaustif. Nous sommes face à des extraits courts, vifs, suggestifs. Se juxtapo­sant, s’imbriquant comme dans un puzzle et faisant dès lors comme un texte unique, collectif, se tissant de la subjectivité des té­moins sans rien perdre de la singularité des sensibilités et des écritures, selon la spé­cificité des métiers et des époques.Cette mise en re­gard des récits permet de lire ce qui se transforme à chacune des périodes du développement industriel, ce qui perdure tout du long. Gestes et postures, rêves, chaleur, bruits, attention, vitesse, intimité avec les outils, silence, milieu, odeurs, plai­santeries, désirs, initiations, plaisirs : tels sont quelques-uns des thèmes qui se font écho pour brosser comme une sorte de lexique du sensible des corps à l’ouvrage.

Tous ceux qui cherchent à comprendre vrai­ment ce qu’il en est profondément de l’être au travail, dans le « corps-propre » des travaillants, se plongeront avec passion dans cet ouvrage qu’ils liront sans perdre haleine. Jean-Pierre Burdin

« Le corps à l’ouvrage », de Thierry Pillon (Ed. Stock, 198 p., 19€).

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Le Louvre et les arts de l’Islam

Depuis leur ouverture au public en septembre 2012, les nouvelles salles du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre ne désemplissent pas. Il y a de bonnes raisons à cela : une architecture très réussie, une muséographie intelligente et des collections d’une richesse exceptionnelle. Petite visite guidée d’un lieu désormais incontournable.

 

Créé il y a dix ans, le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des huit départements du musée du Louvre. Jusqu’en 2003, les collections qui le constituent appartenaient au département des Antiquités orientales.

Le lion de Monzon Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

Le lion de Monzon
Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

N’était donc présentée au public, dans un espace réduit, qu’une sélection d’œuvres. La nouvelle présentation de ces collections permet enfin de découvrir l’un des plus riches et des plus remarquables ensembles d’œuvres issues du monde musulman : plus de 15000 objets, complétés par 3500 œuvres déposées par le musée des arts décoratifs. Il faut bien cela pour rendre compte de l’histoire d’un territoire couvrant trois continents, de l’Inde à l’Andalousie, entre le VIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et pour montrer la richesse et l’apport à l’humanité tout entière d’une civilisation.

 

Le monde islamique

Car c’est bien de l’Islam en tant que civilisation qu’il s’agit ici. Sophie Makariou, qui dirige le département y insiste : « En français, le mot ISLAM a deux sens : islam désigne la sphère religieuse et Islam évoque la civilisation. » À la question de savoir s’il fallait garder ce terme, au risque d’entretenir une ambiguïté, Sophie Makariou répond par l’affirmative : « Cette dénomination est aujourd’hui justifiée. En effet, l’«art musulman» désigne exclusivement l’art qui est destiné à la sphère religieuse. Cette définition est assez restrictive ; c’est l’art des mosquées, des copies coraniques, etc. Mais le monde islamique dans son immensité, de l’Inde jusqu’à l’Espagne, sur plus de douze siècles d’histoire, se compose-t-il uniquement d’art religieux ? Bien sûr que non. Il a largement produit des objets pour des élites, dont il n’est d’ailleurs pas toujours assuré qu’elles aient été musulmanes.

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

Et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir ; il est donc logique d’y appliquer le terme d’«islamique». De même, le monde islamique comprend des peuples non-musulmans, à l’instar de la Syrie, dont la population, au XIIe siècle, demeurait majoritairement chrétienne. Faut-il pour autant faire de la Syrie au XIIe siècle une province de l’art chrétien ? J’en doute. »

La vigilance est donc de mise, surtout que les risques d’instrumentalisation existent : « L’ISLAM fait beaucoup débat aujourd’hui. Pourtant, il faut accepter ce terme – ce que nous avons fait. Redonner sa grandeur à l’Islam et ne pas le laisser au djihadistes et à ceux qui le salissent est fondamental. » Le choix qui a été fait, explique Sophie Makariou, est de montrer dans toute sa diversité la civilisation désignée par ce terme d’Islam : « Bien évidemment, nous assumons ce mot, nous le portons, et nous avons fermement l’intention de le montrer dans l’immensité de ce qu’il recouvre, avec toutes les communautés qui ont constitué cette civilisation. Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’œuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), évêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe ; mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son œuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques. »

 

Un parcours en quatre étapes

Pour rendre compte de cette diversité, les nouvelles salles proposent au visiteur un parcours chronologique en quatre étapes. Les œuvres de la première période, qui va du VIIe au XIe siècle, sont présentées au rez-de-cour. Il s’agit du moment où naît un vaste empire, dirigé par la famille mecquoise des Umayyades, puis par leurs rivaux Abbassides. C’est une période marquée par un formidable essor des techniques et des recherches décoratives. En témoignent de nombreux objets de bois ou d’ivoire sculptés et de magnifiques céramiques. Parmi ces œuvres, l’une des plus admirables est assurément l’aiguière dite « du trésor de Saint-Denis ». Pièce d’une rare élégance, en cristal de roche taillé, sculpté et poli, elle a été créée en Égypte vers l’an Mil.

En descendant au second niveau, en sous-sol, baptisé « parterre », le visiteur découvre les œuvres de la seconde période, qui va du XIe au XIIIe siècle. Moment de bouleversements politiques, avec le début de la Reconquista en Espagne et les Croisades, c’est aussi une période de développement exceptionnel des sciences et des lettres en terre d’Islam. Parmi les pièces de cette période, on signalera tout particulièrement le globe céleste conçu et fabriqué en 1144 par Yunus ibn al-Husayn al-Asturlabi, astronome et facteur d’instrument iranien. Le globe en laiton coulé de 17,5 cm de diamètre comprend un décor sculpté et est incrusté de 1025 points d’argent plus ou moins grands, selon l’éclat de l’étoile qu’il représente.

La troisième période, qui s’étend du XIIIe au XVe siècle, va des invasions mongoles de Gengis Khan à la

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

chute de Grenade, en 1492, qui voit la fin de la présence musulmane en Espagne. C’est un moment où le monde musulman se morcelle en entités régionales plus ou moins durables. Parmi ces puissances, se distinguent les Mamlouks qui, de 1250 à 1517, règnent sur la Syrie et l’Égypte. L’une des œuvres les plus marquantes des collections du Louvre est précisément un porche qui ornait au Caire la demeure d’un émir de cette dynastie. Reconstitué à partir d’environ 300 pierres calcaires jaunes et blanches, ce porche monumental constitue un ensemble unique au monde.

La dernière période enfin, qui va du XVIe au XVIIIe siècle, est dominée par trois empires : les Moghols en Inde, les Safavides en Iran et le gigantesque Empire ottoman, qui comprend la Turquie, les Balkans et presque tout le monde arabe. Sur le plan artistique, c’est un moment de floraison de la céramique, comme s’en convaincra aisément le visiteur devant l’étonnant « mur ottoman » qui, sur 12 m de long, déploie un décor végétal d’un raffinement enchanteur.

Il faut signaler également la collection de tapis d’environ 200 pièces, d’une qualité et d’une variété exceptionnelles qui, à l’occasion de la réouverture du département, ont tous été restaurés.

La collection du Louvre est unique. Elle est désormais servie par une muséographie didactique et intelligente, qui permet au visiteur de découvrir les mille et un visages d’une civilisation encore très méconnue en France. Une invitation au rêve et à la réflexion. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

10746_m« Les Arts de l’Islam au musée du Louvre », sous la direction de Sophie Makariou (coéd. Musée du Louvre éditions / Hazan, 576 p., 440 illustrations, 49 €). Pour les enfants : « L’Islam au Louvre » de Rosène Declémenti, illustrations de Louise Heugel (coéd. Musée du Louvre éditions / Actes Sud jeunesse, 48 p., 8 €).

 

 

 

Un chef-d’œuvre architectural

Depuis Philippe Auguste, presque chaque siècle a apporté des modifications substantielles à l’architecture du palais du Louvre. La création des nouvelles salles du département des Arts de l’Islam constitueront

La verrière ondulante du département des arts de l'Islam

La verrière ondulante du département des arts de l’Islam

peut-être la réalisation majeure du XXIe siècle dans ce domaine. C’est en tout cas le plus grand chantier depuis les travaux du Grand Louvre. Il s’agissait de créer sur deux niveaux 2800 m2 de nouveaux espaces. La réussite des deux architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, est patente. Ils ont réussi à réaliser un espace à la fois spectaculaire et discret. Les nouvelles salles s’insèrent de manière très harmonieuse entre les façades très ornées de la cour Visconti, à l’architecture typique du XVIIIe siècle. Leur plus belle trouvaille est assurément la verrière, sorte de nuage doré flottant au-dessus de la salle du rez-de-cour. Cette structure, que Mario Bellini décrit comme une aile de libellule, mais en laquelle on peut aussi voir un tapis volant ou l’une de ces tentes comme en ont les nomades du Sahara, est un extraordinaire écrin de verre et de métal, d’une admirable légèreté (malgré ses 135 tonnes), pour les collections des Arts de l’Islam. Une réalisation qui, à elle seule, justifierait une visite.

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Le théâtre politique, selon Neveux

La France est terre de festivals. Il y a la musique, la danse, le cirque, les arts de la rue, le cinéma, le théâtre, l’opéra et les festivals du mélange… Avec une interrogation que pose Olivier Neveux dans son ouvrage, Politiques du spectateur : qu’en est-il du public ?

 

 

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Au-delà de sa contribution à l’activité festivalière, Avignon est un rendez-vous singulier. Pour la production du théâtre contemporain mais aussi pour les relations que la société entretient avec l’art et la culture en général. Un rôle emblématique qui doit beaucoup à son créateur. Jean Vilar, le fondateur du théâtre national populaire, avait en effet quelques convictions fortes. Ainsi disait-il que « si l’on ne peut plus imaginer une éducation qui ne soit nationale », lui ne pouvait « imaginer une forme de théâtre contemporain qui ne soit populaire ». Un théâtre national populaire donc, qu’il concevait comme « un service public au même titre que le gaz, l’eau, l’électricité »… On peut certes discuter et réinterroger sans fin l’appellation populaire. Tant au regard des publics et des fréquentations que de l’extrême diversité des créations. Reste que cette conception a profondément marqué l’histoire du pays. Elle est à l’origine de la décentralisation théâtrale et d’une certaine conception du rôle de l’Etat. Elle a nourri la notion « d’exception », comme elle a irrigué la revendication d’une véritable démocratie culturelle. Elle explique aussi la présence ininterrompue de la CGT en Avignon.

Mais cette aura qui entoure le festival tient aussi à la spécificité de l’art théâtral. A l’heure de la reproductibilité technique et désormais de la virtualité généralisée, quand la quasi-totalité des formes artistiques sont disponibles en mode séparé, individuel et portatif, quand nous pouvons télécharger la musique et les films, visiter le Prado, le Louvre ou voir la Ronde de nuit au Rijksmuseum d’Amsterdam sans quitter nos pénates, le théâtre continue de faire exception et d’échapper à cette dynamique individualisante qui pourrait bien être un signe des temps. Il y a là comme une anomalie, un anachronisme, un archaïsme même. Mais un archaïsme qui n’a rien d’une survivance incongrue ou nostalgique. C’est en effet une donnée constitutive du théâtre que de convoquer une assistance pour se donner en partage. Sans cette convocation point de représentation. Loin donc d’être une forme délimitée, un texte ou même un lieu, le théâtre est avant tout ce qui ne prend forme que dans cette relation qui associe le travail d’une troupe sur un plateau à une assemblée de spectateurs qui l’observe, le regarde, l’écoute…

spectateurD’où, sans doute, la dimension politique dans laquelle se déploie toujours l’opération théâtrale. C’est cette portée du théâtre qu’explore l’historien Olivier Neveux dans un essai, Politiques du spectateur, consacré aux enjeux du théâtre politique aujourd’hui. Sans prétendre assigner au théâtre de mission unique ou de le forcer à la politique – « Il est de nombreuse œuvres qui n’en ont pas le souci et qui sont passionnantes et essentielles » ‑, il y affirme néanmoins sa conviction que le théâtre, par sa relation au spectateur, laisse entrevoir une liberté à venir. Quand les grandes espérances politiques se sont absentées, quand triomphe la domination qu’elles prétendaient subvertir, alors le théâtre a un rôle majeur à jouer nous dit-il. « Dans le partage avec le public, il peut expérimenter les formes d’une mise en commun, manifester le désir d’un autre monde, d’un avenir différent ».

Autrement dit, par gros temps politique, loin d’être cet art de l’illusion que dénonçait Platon, le théâtre n’éloigne pas du théâtre des opérations. Au contraire, il y ramène. Jean-François Jousselin

« Politiques du spectateur, les enjeux du théâtre politique aujourd’hui« , d’Olivier Neveux (La Découverte, 280 p., 22€50). A lire aussi, « Populaire, vous avez dit populaire ? » (Cahiers Jean Vilar, N°115, 82 p., 7€50) et « L’économie du spectacle vivant« , d’isabelle Barbéris et Martial Poirson ( PUF, 128 p., 9€).

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Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

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