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Padura, au vent de l’histoire

Avec Poussière dans le vent, le romancier cubain Leonardo Padura signe une superbe fresque sur l’amitié, l’amour, l’exil, la révolution. Un roman à la fois épique, lyrique, historique. Une saga généreuse qui reste longtemps en tête, une fois le livre refermé.

Ce jour-là, ils sont tous sur la photo. Souriants ou grimaçants, ils prennent la pose, pressés de trinquer à la nouvelle année. Un rituel depuis leurs années d’étudiants. Nous sommes le 31 décembre 1989. Le mur de Berlin est tombé quelques semaines auparavant, mais aucun d’eux n’imagine les conséquences pour leur vie, leur pays. Sur la terrasse ombragée et parfumée de la maison de Fontanar, un quartier autrefois résidentiel de La Havane, les nouvelles du monde ne sont pas terribles, mais la joie de fêter ensemble une nouvelle année balaie les doutes et les craintes.

Sur cette photo sépia, il y a Clara, l’épicentre du groupe, et Elisa, Horacio, Irving, Dario, Bernardo, Walter, Liubia, Fabio, Joël. « Le Clan ». Des amis à la vie à la mort, nés la même année que la révolution. Ensemble, ils ont grandi, étudié, aimé dans cette île à la silhouette de caïman avec cette insouciance propre à la jeunesse, avec la conscience de vivre dans un pays différent, fiers de leur singularité, fiers de leur insularité, fiers de leur révolution, celle-là même qui leur a permis de devenir ingénieurs, médecins, architectes, professeurs, de lire toute la littérature mondiale, parfois sous le manteau, mais de lire…

L’île prise en étau

Ce 31 décembre 1989, le vent de l’histoire a tourné et souffle le froid. Le bloc socialiste s’effondre. Le blocus américain empêche tout commerce. L’île est prise en étau. Les slogans, aussi révolutionnaires soient-ils, ne suffisent pas à nourrir une population affamée. Pour beaucoup de Cubains, l’exil sera la seule issue possible, longtemps sans espoir de retour. Tous les membres du Clan finissent par partir, les uns après les autres, la mort dans l’âme. Seule Clara restera dans cette maison-refuge. « Putain, mais qu’est-ce qui nous est arrivé ? » Cette question, chacun des protagonistes va se la poser, sans cesse, tandis que Leonardo Padura déploie son roman comme une mappemonde déchirée dont il recollerait les morceaux.

De La Havane à Miami, de New York à Tacoma, de Madrid à Barcelone, Padura tire, tresse, démêle les fils d’une histoire puzzle où l’amitié, l’amour, l’exil racontent l’histoire de Cuba sur un demi-siècle à travers la destinée de ses protagonistes . Une histoire qui ne leur a pas fait de cadeau. Il signe l’un de ses plus grands romans, une saga dont la construction nous tient en haleine, où la complexité des hommes croise le fer avec le chaos du monde. Un roman d’une lucidité féroce et tendre qui conjugue idéal révolutionnaire, désenchantement, amour et amitié. Marie-José Sirach

Poussière dans le vent, de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis (éd. Métailié, 640 p., 24€20).

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Lawrence, prince d’Arabie

Jusqu’au 8/05, au Théâtre du Gymnase (75), Eric Bouvron met en scène Lawrence d’Arabie. La reprise d’un spectacle grand public, au succès mérité… Avec une incroyable économie de moyens, entre idéaux politiques et ironie de l’histoire, la magie du désert pour nous conter une extraordinaire épopée. Sans oublier Les heures terribles et noires du royaume de Castille au Théâtre du Soleil.

Le décor est planté. D’un côté le quartier général de l’administration anglaise au Caire, de l’autre l’immensité désertique qui exacerbe les incessantes querelles entre tribus arabes… L’histoire de Lawrence d’Arabie ne se déroule pas sur grand écran, même si l’imaginaire de chacun s’allume à l’évocation du célèbre film de David Lean ! Nous sommes bien au théâtre, celui du Gymnase à Paris, où Eric Bouvron met en scène avec grand talent l’épopée légendaire d’un obscur mais jeune et brillant archéologue anglais, Thomas Edward Lawrence. Qui décroche, fort de sa maîtrise de la langue arabe et de la connaissance du terrain, un poste d’officier du renseignement dans l’armée d’occupation. Molière du meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, le metteur en scène confirme un talent certain pour donner à voir et entendre ce qui relève des grandes épopées.

Sans machinerie envahissante mais forts d’une imagination débordante, huit comédiens pour interpréter une soixante de personnages avec changement de costumes à vue, deux musiciens ( Raphaël Maillet au violon, Julien Gonzales à la batterie et l’accordéon) et une chanteuse ( Cecilia Meltzer à la voix envoûtante)… Il en faut peu pour nous conter, en des tableaux d’une vérité et d’une beauté saisissantes, les soubresauts d’une histoire qui débute en 1916, lorsque l’empire ottoman allié à l’Allemagne impose son joug en terre arabe. Le jeune Lawrence, investi de la confiance gagnée auprès des chefs de tribus, boute l’envahisseur hors d’Arabie et promet alors aux belligérants, groupés sous la bannière de Fayçal, la création d’une nation indépendante qui inclut Syrie, Jordanie et Irak des temps modernes. Las, la duperie est de taille : en un accord secret, faisant fi de la victoire des peuples autochtones, Anglais et Français se sont préalablement partagés territoires et zones d’influence.

Un spectacle de haute tenue qui, du premier au dernier tableau, tient le public en haleine. Porté par le convaincant Kevin Garnichat dans le rôle-titre, accompagné de son serviteur et aide de camp oriental d’un humour désarmant Slimane Kacioui ! Une page d’histoire formidablement bien illustrée, la première d’une série de trahisons des puissances occidentales éclairant les tragédies à venir dans l’Orient contemporain. Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Roland de Roncevaux, toujours vivant !

Ainsi en décide la reine de Castille en 1492, au lendemain de la victoire des Chrétiens sur l’occupant arabe en la bonne ville de Grenade : le chevalier Roland n’a pu être occis par les impies, il est toujours vivant ! En 1740, comme le colportent et chantent les troubadours, la troupe du Radis couronné reçoit mission d’illustrer à nouveau ce haut fait d’armes quelque peu surprenant et déroutant.

En dépit d’un titre ô combien convaincant (!), Les heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus, de rebondissements aussi divers que saugrenus, l’échec est patent, l’histoire têtue, à chaque tentative révisionniste Roland est bien mourant ! Même l’illustre Voltaire, convoqué en renfort de pertinence, ne parviendra à bousculer le cours des événements… Une pochade d’une truculente énergie, servie par de belles images animées et mise en scène par David Levadoux et Charlotte Andrès au Théâtre du Soleil, jusqu’au 20/03 à la Cartoucherie (75). Fort d’un humour foutrement déjanté dont le spectateur doit solidement tenir le fil, emporté par l’enthousiasme qui submerge le plateau, un spectacle dont chacun peut devenir chevalier servant. Y.L.

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Une BD coup de poing !

Aux éditions Marabulles, signé Chloé Célérien et Karim Nedjari, est paru l’album Générations poing levé. Une BD qui raconte le parcours de sportifs qui ont tout risqué pour défendre leurs convictions et combattre les conservatismes. Jusqu’à leur carrière !

Jeux de Mexico, été 1968, retentit l’hymne des États-Unis. Sur le podium, l’Américain Tommie Smith, qui vient de remporter le 200 mètres, brandit en silence son poing ganté. Imité par son compatriote John Carlos, médaillé de bronze… Ce geste de protestation contre la ségrégation raciale aux États-Unis a marqué le monde. Qui sait le prix payé par ces athlètes noirs pour avoir osé braver les forces réactionnaires de leur pays, alors qu’ils dominaient leur discipline ?

Rayé de l’équipe nationale, menacé de mort et considéré comme un danger pour l’État, Tommie Smith entamera une longue traversée du désert avant d’être réhabilité en 2016 par le président Obama. Portrait de dix légendes qui ont marqué leur discipline et risqué leur carrière sportive pour leurs idéaux, l’album Générations poing levé, signé par Chloé Célérien et Karim Nedjari, est bien plus qu’un livre de récits sportifs. La BD s’ouvre sur le plus contemporain d’entre eux. À l’ère des réseaux sociaux, le footballeur anglais de Manchester United, Marcus Rashford, a compris que son statut de superstar pouvait servir une juste cause. En quelques tweets, il réussit à faire plier durant la pandémie le gouvernement conservateur du pays en exigeant le retour des repas gratuits pour les enfants pauvres. Avant lui, d’autres « grands » ont osé mettre en jeu leur carrière. Le plus fameux ? Mohamed Ali, bien sûr. Au firmament, le boxeur préfère risquer la prison plutôt que de servir dans l’armée lors de la guerre au Vietnam. « Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de nègre », clame-t-il. Une prise de position qui lui coûte son titre de champion du monde mais le fait entrer dans l’histoire.

Ce récit de « poings » ne s’arrête pas aux figures masculines. Qu’elles s’appellent Nadia Comaneci, Megan Rapinoe ou Caster Semenya, des sportives ont aussi marqué leur temps en affrontant les conservatismes et en refusant l’assignation faîte à leur corps : jugé trop masculin, hors norme, pas de la bonne couleur… Souvenons-nous de la jeune prodige française du patinage, Surya Bonaly, capable d’enchaîner des sauts d’une incroyable difficulté. Cette surdouée a toujours échoué au pied des podiums. Les juges lui reprochant d’être trop musclée, pas assez artistique… En réalité, dans le contexte des années 80, la présence d’une patineuse noire sur la glace ne passe pas. « Le problème ? Surya peut faire tous les efforts du monde, elle ne peut pas changer sa couleur de peau », écrivent les auteurs. Sans jamais se renier, à sa manière, elle a malgré tout ouvert une autre voie. Cyrielle Blaire

Générations poing levé, par Chloé Célérien et Karim Nedjari (éd. Marabulles, 160 p., 17€95).

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Ouvrier, écrivain à l’œuvre

Aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éliane Le Port publie Écrire sa vie, devenir auteur. Docteure en histoire contemporaine, elle analyse les trajectoires et le travail de création d’écrivains-ouvriers. Ses travaux articulent l’histoire culturelle, sociale et politique de l’écriture à celle des représentations des mondes ouvriers.

Jean-Philippe Joseph – Comment est né ce projet d’étudier les écritures ouvrières ?

Éliane Le Port -Le point de départ était un projet de recherche sur la souffrance ouvrière dans l’espace de travail. En me documentant, j’ai découvert une somme de récits importante, des écrits très riches. Le sujet s’est alors déplacé vers les écrits de témoignage. D’autant que les rares études qui existaient sur l’histoire des récits ouvriers mettaient en avant l’écriture au nom d’un groupe, une écriture de militants… Or, dans ce que je lisais, je voyais aussi des gens qui écrivaient pour se raconter. En outre, personne ne s’était vraiment intéressé au phénomène d’écriture lui-même : la trajectoire des auteurs, le moment choisi pour écrire, les pratiques d’écriture, la posture de témoin, le processus de publication… La plupart des auteurs ont installé la lecture très tôt dans leur vie, l’écriture est venue ensuite « naturellement », comme certains le disent. La culture livresque a été fondamentale dans leur formation, les ouvrages politiques – Marx et d’autres -, mais pas seulement, la littérature, aussi.

J-P.J. – À quelles catégories appartiennent les textes réunis pour votre étude ?

É. L-P. -Il y a une grande diversité, à la fois dans les genres et dans les manières d’écrire. Cela va du roman au journal, de l’autobiographie à la poésie, du tract au récit collectif. Les auteur.e.s pouvant maîtriser plusieurs genres. Ils témoignent des conditions de vie à l’usine, à la mine, sur les chantiers. En parallèle, j’ai mené une quinzaine d’entretiens pour comprendre les processus d’écriture et de publication des ouvrages.

J-P.J. – Pourquoi avoir choisi des écrits datant d’après 1945 ?

É. L-P. -La période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1970 est marquée par la centralité ouvrière. Les ouvriers comptent politiquement à cette époque, et les éditeurs ont des attentes fortes par rapport à un supposé potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. La deuxième sequence, qui commence au début des années 1980, est celle d’une disqualification des mondes ouvriers. Au point que certains théorisent leur disparition. S’opère à ce moment-là un tournant mémoriel. Les récits de mineurs, qui jusque-là, n’intéressaient plus le monde de l’édition, sont recherchés. Chaque époque porte en quelque sorte des attentes : la souffrance au travail dans les années 1990, les témoignages d’enfants d’ouvriers au début des années 2000 (ceux de Martine Sonnet et Franck Magloire, par exemple), le tertiaire ouvrier aujourd’hui…

J-P.J. – Malgré les discours tendant à effacer le groupe des ouvriers, vous montrez que ces derniers n’ont jamais cessé de publier…

É. L-P. – Oui. Il y a autant de récits, depuis les années 1980, qu’entre 1945 et 1970. À la différence près que le roman, qui était une façon pudique de dire des choses relevant de l’intime, disparaît à mesure que l’autobiographie s’impose dans l’espace littéraire.

J-P.J. – Vous évoquez dans votre livre le fossé qui peut exister entre le « je » intime et le « nous » privé…

É. L-P. – L’écriture ouvrière se fait souvent au nom d’un groupe. Mais il existe une perméabilité permanente entre le « je » et le « nous » au moment de l’écriture. Le « nous » privé fait que des choses sont partagées sur la vie des uns et des autres au sein de l’atelier, mais elles ne sont pas censées en sortir. En parler dans un récit est un arbitrage qui est du ressort de l’auteur. Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray, ou Ouvrière d’usine, de Sylviane Rosière, ont ainsi été très mal reçus par leurs pairs. Comme Enfin, c’est la vie ! de Colette Basile, qui a parlé de la violence des réactions dans un second témoignage. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Écrire sa vie, devenir auteur, par Éliane Le Port (Éd. EHESS. 400p., 23€)

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur » ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau… Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors toute connivence théâtrale manifeste, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Italie, la rancune morbide

Les 5 et 12 janvier, la justice française doit examiner les demandes d’extradition de dix anciens militants italiens accusés de terrorisme dans les années 70, dites « années de plomb ». Dans les colonnes du quotidien Le Monde, le grand écrivain Erri De Luca, lui-même ancien de Lotta continua, dénonce cet acharnement judiciaire.

Il s’agit d’une poignée d’Italiens, français de cœur depuis plus de la moitié d’une vie, qui défendent leur cause auprès de la magistrature française. Ils ont été accueillis en France dans le lointain XXe siècle à la condition de dire un adieu définitif aux armes. Ils l’ont respectée. Ce ne sont pas des clandestins, ils ont une résidence légale. Ils ont été accueillis par le président Mitterrand car il existait une loi spéciale en Italie selon laquelle la seule déclaration d’un délateur, appelé collaborateur de justice, suffisait pour être arrêté et soumis à une détention préventive pouvant aller jusqu’à cinq ans, sans procès. Aucune preuve de ces dénonciations n’était requise. En outre, on était condamné pour délit d’appartenance à un groupe armé, sans entrer dans les responsabilités individuelles. Une personne qui avait hébergé un fugitif partageait la même responsabilité. J’arrête par manque de place.

Le président Mitterrand et ses successeurs ont confirmé le droit à la résidence des réfugiés italiens. La France a confirmé son statut spécial de nation d’accueil des réfugiés politiques. C’est sa supériorité morale et mondiale qui en fait une terre d’asile. En Italie, on entend souvent parler du droit des parents des victimes à voir punis les responsables de leurs deuils. Ce droit leur a été refusé par l’Etat italien. Deux collaborateurs de justice, par exemple, l’un appartenant aux Brigades rouges et l’autre à Prima Linea, ont avoué être coupables d’une vingtaine d’homicides. Dès qu’ils ont été arrêtés, ils ont dénoncé tous les deux des dizaines de membres de leurs organisations. Tous les deux ont été intégrés dans des programmes de protection sans purger de peine de détention, mais au contraire rétribués et pourvus d’une nouvelle identité.

Rancune morbide

Les parents des victimes de ces homicides ont constaté la bienveillance de l’Etat envers les artisans de leurs deuils. A plus grande échelle encore, les membres de ces organisations ont eu de fortes remises de peine, profitant de la formule de dissociation, une simple abjuration. L’éventuelle extradition de ces vieux réfugiés en France n’a rien à voir avec le mot justice. En Italie, nous souffrons encore d’accusations embaumées conservées comme des reliques d’une époque lointaine. Les vies d’une dizaine de personnes âgées, d’environ 70 ans, ont leur place dans notre musée de cire, non dans une procédure judiciaire. Je ne crois ni ne veux croire que l’Etat de droit français consente à entretenir la rancune morbide d’un pays qui s’obstine à tenir en suspens des comptes clôturés et apurés depuis des décennies. Erri De Luca, photos Daniel Maunoury

Justice et trahison

Le napolitain Erri de Luca, ancien ouvrier immigré du bâtiment et emblématique auteur transalpin, ose un original et déconcertant détour sur son passé révolutionnaire avec Impossible. Sur un sentier des Dolomites, deux hommes : l’un chute, l’autre donne l’alerte… Membres du même groupe terroriste quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et ses camarades à la police ! Mort accidentelle ou meurtre prémédité ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, « de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie », un face à face qui se joue en haute montagne.

Un interrogatoire musclé qui se mue en un virulent dialogue empruntant les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté, justice et trahison. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils. Yonnel Liégeois

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La Commune de Paris, du Berry en Calédonie

Dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36) a récemment consacré une soirée à Alfred Huet. L’enfant du village de l’Indre, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne.

Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile cependant, une forte tête, semble-t-il : insoumis, il est condamné à la prison par un conseil de guerre en juillet 1856. à Mézières, il exerce le métier de cordonnier. En 1871, direction Paris pour trouver du travail… Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend le commandement de l’artillerie de Neuilly le 14 avril, le 29 il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante.

Arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. D’autres dans la résistance et la lutte, comme Louise Michel…

Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie, c’est le cas de leur fils Andronie. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertit à une autre activité professionnelle. Il achète l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné », sa fille Mathilde prend place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclare Chantal Kroliczak, la présidente de l’Association Culture Macérienne et coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant  pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, elle est contrainte dès l’âge de 16 ans de partir à Paris, où elle retrouve des gens du pays et du travail. En 1870, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante où Maurice meurt fusillé le 26 mai. Marie fuit Paris, c’est le début d’une longue errance.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises », raconte Jean Annequin, le président du comité du Berry des Amies et amis de la Commune. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante.

Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble.

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin Pierre-Philippe Lebeau, arrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal à la répression et à la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune et qui composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département parmi les insurgés* : maçons, menuisiers, charretiers, terrassiers, entre autres…

Toutes et tous venus à la capitale d’abord pour des raisons économiques, forts aussi d’une volonté de résistance à l’envahisseur prussien, porteurs enfin d’aspirations à une République sociale. Philippe Gitton

* Ce nombre correspond seulement aux gens fichés et connus, arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont pas inclus les morts aux combats et fusillés, jetés dans des fosses communes. Selon de premiers travaux de recherche qui s’appuient sur  les listes de chaque bataillon de la garde nationale, on estime le nombre de morts pour l’Indre entre 700 et 1400.

Le Berry et la Commune de Paris

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des Communards. Ils reconstituent, notamment, des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150ème anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.

« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami a été associé par deux fois. Quatre établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’Etudes Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».

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Trovel, en quête d’humanité

Jusqu’au 17 décembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) accueille En quête d’humanité. Une exposition des photographies de Pierre Trovel, reporter au quotidien L’Humanité durant 35 ans. Une formidable plongée dans l’espace et le temps.

L’exposition des photographies du reporter-photographe Pierre Trovel, En quête d’humanité, est un échantillon du formidable fonds photographique que ce dernier a déposé en 2015 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. Soit 382 000 clichés, pris entre 1960 et 2014. Après avoir été présentée en janvier 2020 dans les locaux des Archives, l’exposition se tient au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en écho aux représentations de la pièce, Huit heures ne font pas un jour alors à l’affiche, tirée du feuilleton réalisé en 1972 par Rainer Werner Fassbinder.

Alors que le réalisateur dépeignait la classe ouvrière allemande, le photographe couvrait pour le journal l’Humanité les nombreuses grèves accompagnant la désindustrialisation en France. Une effroyable saignée quand on sait que rien qu’en Seine-Saint-Denis, entre 1976 et 1984, 38 000 emplois furent supprimés. Mécano, Cazeneuve, Talbot, Alsthom… à travers une soixantaine de photographies noir et blanc, on retrouve ainsi les ouvriers de Renault-Billancourt, le portrait d’un mineur marocain de Courrières, les ouvrières de l’usine Pilotaz de Chambéry, l’imprimerie Chaix d’Issy-les-Moulineaux détruite ou encore les sidérurgistes occupant le toit de l’Opéra Garnier.

Des clichés-témoignages

Images fortes, souvent terribles quand on sait que les combats âpres furent rarement glorieux, elles témoignent des années de transformation économique où des milliers de salariés se sont retrouvés sur le carreau. Ces  clichés peuvent être étonnants comme celui des ouvrières occupant l’usine Bertrand-Faure fumant leurs clopes allongées sur les rouleaux de tissus, parfois drôles telles celle nous montrant une manif de l’Union des vieux de France s’abritant sous un store siglé « Pieds sensibles médical »… Après avoir été photographe à la mairie de Saint-Denis de 1967 à 1975, Pierre Trovel intègre la rédaction du quotidien l’Humanité jusqu’à sa retraite en 2010. Autant dire qu’il en a mis en boîte des conflits, jusqu’à ceux de Longwy ! Là, une photographie d’une arrière-cour avec les hauts-fourneaux en toile de fond, ici, un slogan sur une palissade « Par la lutte, Longwy vivra ».

Au-delà des luttes, le reporter photographie aussi la banlieue en mutation : des minots près d’un toboggan faisant face à la cité des « 4000 » de la Courneuve, la silhouette d’un jeune se détachant d’une vue des tours de Fontenay-sous-Bois, l’immense chantier du RER de Marne-la-Vallée ou encore la liesse des gamins de Saint-Denis lors de la victoire des footballeurs français en 2000… On suit aussi le quotidien d’une époque : des enfants entassés dans un 9m2 rue du Paradis (quelle ironie !) à Paris, un groupe de jeunes hommes dans un café en Moselle ou un couple souriant et dansant dans un café du côté de la gare du Nord…

Une formidable plongée dans le temps et dans l’espace, à ne pas manquer. Amélie Meffre

Une partie des photographies numérisées de Pierre Trovel sont consultables sur le site des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. En quête d’humanité, exposition des photographies de Pierre Trovel, jusqu’au 17/12 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis.

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Condor, l’envol des bourreaux

Jusqu’au 28/11, la metteure en scène Anne Théron propose Condor à la MC93 de Bobigny. Créée au TNS de Strasbourg, la pièce de Frédéric Vossier dissèque jusque dans l’intime les ravages de cette guerre sans nom orchestrée au Chili par Pinochet et la CIA.

En 1975, le général Pinochet est au pouvoir depuis deux ans à la suite d’un coup d’État qui met un terme à l’expérience d’un socialisme démocratique au Chili. Mais cela ne lui suffit pas. Les premières arrestations, les tortures, les assassinats dans son pays, rien n’assouvit sa soif d’éradiquer toute velléité révolutionnaire et syndicaliste. Il faut étendre la répression à l’échelle d’un continent. Avec l’appui des services secrets de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, le soutien financier et logistique des USA, l’opération Condor pratiquera en toute impunité une politique de terreur ciblée contre tous les opposants. La vérité éclatera en 1992 et sera confirmée en 2000, lors du déclassement des documents de la CIA concernant le Chili…

Frédéric Vossier a grandi avec la mémoire de cette histoire de ce côté-ci de l’Atlantique, quand de grands mouvements de solidarité avec les peuples d’Amérique latine étaient légion. Puis il s’est interrogé et a travaillé sur la mécanique à l’œuvre de ces politiques de terreur qui nécessitent de fabriquer des tortionnaires capables de torturer, d’assassiner de sang-froid, sans la moindre trace d’humanité. Si l’aspect historique est esquissé, Frédéric Vossier a délibérément choisi de recentrer son propos sur la mémoire traumatique. En mettant face à face, dans un huis clos terrible et oppressant, un frère – tortionnaire – et une sœur – torturée, violée –, il s’attache à éclairer la mécanique qui advient au cœur même de la cellule familiale quand les protagonistes ont choisi des chemins radicalement opposés.

C’est la sœur qui provoque la rencontre, quarante ans après, qui pousse la porte de cet appartement-bunker aux murs gris, à l’ameublement spartiate, où vit, terré, ce frère. Elle est fébrile mais ne tremble pas, trouve la force de lui faire face, de le regarder, sans ciller. Lui est droit dans ses bottes, un brin arrogant, toujours à l’affût, une arme à portée de main. Elle est une survivante, une femme blessée à la mémoire trouée qui voudrait se défaire de ce passé qui lui colle à la peau et ne cesse de la hanter. Entre cauchemars et réalité, elle avance à tâtons, avec ses blessures intérieures comme autant de cicatrices à ciel ouvert. Lui semble figé dans le temps, même posture dominatrice que d’antan, comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé, comme si rien, à l’extérieur, n’avait bougé. Elle aussi a une arme. S’en servira-t-elle ?

Plongée dans une mémoire en lambeaux

La confrontation, orchestrée de main de maître par la metteuse en scène Anne Théron, est d’une puissance hypnotique. Pour jouer cette partition, deux immenses acteurs, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens. Tous deux rendent palpable l’indicible, l’inaudible. Leurs voix, leurs intonations, les mouvements de leurs corps laissent entrevoir leurs déchirures. Les fantômes de l’Histoire planent tandis que des images brouillées surgies d’un autre temps sont violemment projetées sur le mur. Condor est une plongée en apnée dans une mémoire en lambeaux et entendre cette parole-là est nécessaire. Une parole qui permettra à la sœur de quitter ce bunker et « enfin écouter le chant des oiseaux sans que celui-ci soit l’annonce d’une nouvelle journée de sévices ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 28/11 à la MC93, à Bobigny. Du 26 au 29/04/2022 à l’Olympia, CDN de Tours.

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Le TNP, Vilar et Vitez

En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.

Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.

On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?

Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».

Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.

Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?

En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.

Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini

Les 100 ans du TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.

– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.

– À lire : Firmin Gémier et Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire, de Catherine Faivre- Zellner. Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini.

– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival. Yonnel Liégeois

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Climat, l’urgence d’une transition

Contre le réchauffement climatique, les engagements pris par les États, à chaque conférence de l’ONU, sont sans effet. La planète brûle. En vue de la COP26, la mobilisation de l’ensemble des composantes de la société civile, y compris des syndicats, doit les pousser à l’action. Et leur rappeler que, pour réussir, la transition bas carbone doit être juste.

L’été 2021 est un vrai coup de semonce pour les 195 États signataires de l’accord de Paris pour le climat (COP21 en 2015). À une centaine de jours de l’ouverture de la 26e conférence annuelle de l’Organisation des nations unies sur le climat (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni, du 1er au 12 novembre, d’exceptionnels phénomènes météorologiques ont dramatiquement rappelé que les effets du réchauffement climatique ne se conjuguent plus au futur mais au présent: inondations meurtrières en Allemagne et en Belgique, incendies historiques en Russie, en Grèce, dans l’Ouest américain, au Canada, en Espagne et au Maroc, famine à Madagascar, déluge en Inde et en Chine…

La réalité a rattrapé le premier volet du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 9 août. Celui-ci conclut notamment que le dérèglement s’intensifie à un rythme très rapide et sans précédent dans toutes les régions du monde. Mais « l’espoir est maigre tant les États ne parviennent pas à prendre des décisions politiques ambitieuses et contraignantes », alerte l’instance onusienne. Fin février, parlant de 2021 comme d’une année « charnière » pour faire face à l’urgence climatique mondiale, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, avait non seulement rappelé que pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C – l’objectif vers lequel les signataires de l’Accord de Paris tendent – le monde doit réduire, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effets de serre de 45% par rapport à 2010, mais aussi que les plans de relance économique postCovid-19 offrent la possibilité de « reconstruire plus vert et plus propre ». Rien que les gouvernants ne sachent déjà. Las ! En juillet un rapport de l’AIE, l’Agence internationale de l’énergie, a établi que seulement 2 % des plans de relance mondiaux ont financé les énergies propres. De plus, il anticipe un record d’émission de CO2 en 2023, bien loin de l’objectif de neutralité carbone.

Une prise de conscience citoyenne

Décrits par le GIEC, les effets d’un emballement du réchauffement climatique sont connus : des forêts très vulnérables stockant moins de carbone ; le dégel du pergélisol (sols gelés en permanence) libérant virus, bactéries, dioxyde de carbone et méthane –gaz à effet de serre encore plus puissant que le CO2 ; la mise en péril de la riziculture dans 40 % des régions productrices par manque d’eau ; la malnutrition qui guette 180 millions de pauvres en Afrique et en Asie du sud-est ; le destin «lugubre» de nombreuses villes côtières… Déjà, les récifs coralliens dont dépendent plus de 500 millions d’habitants sont menacés, et l’élévation du niveau de la mer salinise les sols, provoque la disparition des mangroves et met en péril l’équilibre de vie – y compris humaine – sur de nombreux littoraux dans le monde. L’optimisme, rationnel, ne se trouve pas du côté des climatologues qui s’appuient sur des données scientifiques, mais chez les sociologues. Ils voient émerger ce qu’ils appellent un « point de bascule sociologique », c’est-à-dire le franchissement d’un seuil critique à partir duquel le mouvement en faveur de la lutte contre la crise climatique va devenir irréversible. Sur le plan économique, au-delà des promesses des grands producteurs d’énergie fossile sur leur future neutralité carbone, il s’agit, par exemple, de la réorientation de l’industrie automobile mondiale vers la voiture électrique ou bien, aiguillonnée par des groupes de pression, de la naissance et de l’influence grandissante d’une finance désengagée des secteurs polluants.

Sur le plan politique, c’est le retour de Washington dans l’Accord de Paris, puis l’annonce par la Chine de sa neutralité carbone pour 2060 mais, surtout, l’accélération de la prise de conscience de l’opinion publique, notamment grâce au mouvement planétaire de la jeunesse pour le climat. De plus, une gigantesque enquête menée pour l’ONU (The Peoples’ Climate Vote – le vote populaire pour le climat) par Stephen Fisher, professeur de sociologie politique à l’université d’Oxford, montre que la plupart des citoyens souhaitent clairement l’adoption de politiques fortes et d’envergure. Dès lors, il devrait devenir rationnellement difficile pour les décideurs, et plus encore pour les gouvernants, de faire l’impasse sur la transition bas carbone.

Une transition socialement acceptable

Plus de cinq ans après les engagements de la COP21, l’enjeu de la COP26 est le passage à l’action, d’urgence. D’ici à novembre, les États auront présenté leur nouvelle feuille de route. Ils devront alors se mettre d’accord sur un système mondial de taxation du carbone, la fin de la dépendance au charbon, la réduction progressive des combustibles fossiles, la fin des investissements dans l’économie brune (basée sur les énergies et les ressources fossiles sans tenir compte des impacts sur l’environnement). Un programme ambitieux. Toutefois, dans un contexte d’explosion des inégalités, exacerbées par la crise du Covid, un passage à une économie décarbonée, qui appauvrirait davantage les populations, susciterait à coup sûr leur hostilité, accentuant la déstabilisation des sociétés.

En France, le mouvement des Gilets jaunes, fondé sur le rejet de la taxe carbone sur le carburant, en a déjà fait la démonstration. La condition sine qua non de la réussite d’une transition bas carbone ? Qu’elle soit « juste » et socialement acceptable grâce à des politiques qui en minimisent les impacts négatifs – pertes d’emplois dues à la fin de l’extraction du charbon ou de la production de moteurs thermiques, coût des transformations à opérer individuellement telles que le changement de véhicule ou de système de chauffage. Ainsi, que ce soit pour renouveler le parc automobile, qu’ils veulent électrique, ou pour aider les entreprises les plus fragiles à se décarboner, les États doivent mettre la main à la poche. Et donner aux travailleurs des secteurs en restructuration, pour cause de transition, la possibilité de se convertir à de nouveaux emplois et de disposer d’une protection sociale adéquate. En cela, les réformes de la formation professionnelle et de l’assurance chômage françaises marchent à rebours. Nécessaires, ces politiques redistributives sont toutefois incompatibles avec les actuelles baisses constantes d’impôts, pour les plus riches et les sociétés, et avec les pratiques d’évasion fiscale.

Si les États estiment qu’ils ne peuvent pas tout, ils sont en mesure d’inciter les établissements financiers à soutenir l’investissement des entreprises dans un outil de production décarboné, à orienter les capitaux vers une transition juste et à proposer des instruments financiers adaptés. Avec un bémol : les pays pauvres ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre budgétaires que les pays développés pour mener à bien ces nouvelles politiques. Face aux principaux responsables du réchauffement climatique depuis le début de l’ère industrielle, les notions de « solidarité climatique » et de « juste contribution » ont fini par s’imposer dans les négociations internationales. À ceci près qu’en dépit de leurs engagements chiffrés (Accord de Copenhague, 2009), les pays riches ont pris du retard dans le versement des sommes dues aux petits États insulaires et autres pays parmi les moins avancés qui paient déjà un lourd tribut au réchauffement climatique.

Emploi et conditions de travail

En pleine accélération, les déplacements internes de populations sont de plus en plus liés à des catastrophes environnementales. À 98% d’origine climatique, celles-ci sont responsables des trois quarts des départs (31 millions de personnes en 2020) et de la progression des nouveaux déplacements, estime l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC). Brutales (inondations, ouragans, typhons et autres tempêtes…) ou plus lentes (désertification et dégradations des sols, élévation du niveau des mers…), ces catastrophes empêchent souvent le retour de personnes qui, avec leurs familles, viennent gonfler les bidonvilles des grandes villes où elles sont exploitées. Les femmes représentent 80% des réfugiés climatiques et 70 % des personnes les plus pauvres de la planète. Elles sont aussi les principales victimes d’esclavage moderne.

Un autre phénomène qui prend de l’ampleur, le « stress thermique »… Il fait référence à la chaleur à partir de laquelle le corps humain peut subir un dommage physiologique (températures supérieures à 35°C avec un fort taux d’humidité). Dans un rapport publié en juillet 2019, l’OIT, l’Organisation internationale du travail, avertit que l’augmentation du « stress thermique » pourrait se traduire par une perte de productivité équivalant à 80 millions d’emplois d’ici à 2030. Soit, selon des projections établies sur la base d’une hausse des températures mondiale de 1,5 °C à la fin de ce siècle, 2,2 % du total des heures travaillées dans le monde qui pourraient être perdues en raison de températures élevées !

Si l’agriculture, la construction et les transports sont touchés en premier lieu, tous les secteurs d’activité le sont, entraînant un énorme coût économique qui accroît les inégalités entre les pays. L’OIT alerte aussi sur l’impact concernant le travail décent. Alors que ce phénomène de « stress thermique » est déjà palpable, l’étude des répercussions de l’augmentation de la chaleur sur le milieu du travail est récente (2007 et 2014, 4e et 5e rapports du GIEC). Outre le fait d’encourir le risque de perdre leur outil de travail à la suite de catastrophes naturelles, les travailleurs qui exercent en extérieur les métiers les plus physiques et les moins bien rémunérés, voient leurs conditions de travail devenir de plus en difficiles du fait de l’envolée des températures. Les multiples menaces auxquelles ils sont exposés ont été mises en évidence, que ce soit des risques pour la santé au sens large (déshydratation, malaises…) ou des accidents du travail en lien, par exemple, avec la baisse de la vigilance.

Quand les syndicats s’en mêlent

Lors de la COP21, les syndicats avaient obtenu que les gouvernements s’engagent à promouvoir le travail décent, les emplois de qualité, ainsi qu’à soutenir les travailleurs par des stratégies de transition juste. La question est de nouveau sur la table, une fois de plus les organisations de travailleurs fourbissent leurs argumentaires. Outre la Confédération syndicale internationale, la Confédération européenne des syndicats ou encore IndustriAll global union, 140 organisations syndicales et ONG issues de 50 pays se sont alliées dans ce but à l’initiative de la CGT. Une configuration inédite qui, en juin 2021, a tenu un « Forum syndical international des transitions écologiques et sociales » en visioconférence. L’objectif ? Parler, entre autres sujets, de la transformation du système énergétique, des transitions sectorielles et des stratégies de construction du rapport de force. Il s’est conclu par un appel unitaire en perspective de la COP26 de Glasgow, adressé aussi « à l’ensemble des forces sociales engagées dans la construction d’une transformation écologique et sociale ». Christine Morel

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