Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.
Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.
Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).
L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…
Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.
Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »
En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva
Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).
Décédé le 06/09 à l’âge de 88 ans, Jean-Paul Belmondo recueille à juste titre l’inconditionnel hommage à la hauteur de son talent. Homme de théâtre autant que du cinéma, il s’imposa durablement dans l’imaginaire populaire. Sans jamaisrenier son attachement à ses convictions de jeunesse lorsqu’il fut élu à la tête du SFA, le syndicat CGT des artistes interprètes. La face cachée d’un immense comédien que Chantiers de culture se réjouit de mettre en lumière. Yonnel Liégeois
à lire :L’écran rouge, syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo, de Tangui Perron avec une préface de Costa-Gravas (éd. de l’Atelier, 240 p., 30€).
LA DéCLARATION du SFA :JEAN-PAUL BELMONDO, ARTISTE DRAMATIQUE… ET SYNDICALISTE !
Jean-Paul Belmondo a tiré définitivement sa révérence hier (le lundi 06/09, ndlr). Si les médias saluent son immense talent et sa riche carrière, nous ajoutons à ce flot d’hommages un aspect méconnu de sa vie : son engagement syndical, au service du SFA et de la CGT.
Sa carrière cinématographique a en effet démarré en 1957, dans un film réalisé par Henri Aisner et commandé par la CGT. Intitulé Les copains du dimanche (qui avait aussi au générique Michel Piccoli), l’objectif de ce film était de « célébrer la fraternité ouvrière », ainsi que le résumait Jean-Paul Belmondo lui-même.
Rapidement, il prend sa carte à ce qui était à l’époque le Syndicat français des acteurs (SFA), et participe en 1962 à son premier Gala de l’Union, pour l’Union des Artistes. En novembre 63, peu de temps après avoir tourné L’homme de Rio, il est élu président du syndicat, à l’unanimité. Voici ce qu’il déclara au sujet de son engagement : « Je m’étais toujours senti concerné par les combats militants, car il était question de défendre nos droits à une époque où les réalisateurs empochaient toute la gloire, et les producteurs tout le pognon. […] Ma considération pour le métier d’acteur était bien trop grande pour permettre sans broncher qu’on nous dévalue, nous spolie, nous maltraite. […] Il n’était donc pas question de combattre à distance, de loin, sans être immergé dans les préoccupations communes ».
Durant 3 ans, Jean-Paul Belmondo mit sa notoriété au service du syndicat et des artistes à la position moins assurée (…) Il démissionne de son mandat en 1966, trop accaparé par sa carrière à la croissance exponentielle. Il resta adhérent du syndicat de nombreuses années après, et continua encore, quand le temps le lui permettait, de participer aux Galas de l’Union. Nous adressons, au nom de tout le SFA, nos plus sincères condoléances à sa famille, et saluons encore une fois l’homme, l’artiste et le militant qu’il fut. Adieu, camarade.
Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, le Maitron, consacre à Jean-Paul Belmondo une notice fort riche et documentée, signée de la sociologue et chargée de recherche au CNRS Claude Liscia.
Fils du sculpteur Paul Belmondo (et de l’artiste-peintre Madeline Rainaud-Richard, ndlr), Jean-Paul Belmondo fut scolarisé à l’École alsacienne, une des meilleures écoles privées de Paris, dont il fut renvoyé pour indiscipline. Il réussit le concours d’entrée au Conservatoire national d’art dramatique dont il suivit les cours jusqu’en 1956.
Encore étudiant, il fut découvert par Henri Aisner, à la recherche d’un jeune comédien qui ne parût pas issu de milieux bourgeois, pour un film commandé par la CGT. Les Copains du dimanche fut ainsi tourné en 1956, au lendemain de l’invasion de la Hongrie par les chars soviétiques et du rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline. Confrontée à une forte baisse de ses adhérents, la CGT voulait que ce film constitue une propagande en faveur des comités d’entreprise, encore peu développés dix ans après leur création. Jean-Paul Belmondo incarna un ouvrier métallurgiste de dix-huit ans, ayant perdu son père à la guerre, travaillant 55 heures par semaine et habitant avec sa mère en banlieue ; son seul luxe : une guitare. Entraîné par un camarade dans la création d’un aéroclub ouvrier, le personnage se range du côté d’une jeunesse ouvrière honnête, laborieuse, solidaire, opposé à une jeunesse dorée, oisive et immorale. Le film décrit le double piège de division syndicale et de récupération patronale pour conclure en exaltant la force de l’union des syndicats et des générations.
Le film ne fut pas projeté en salles, car le syndicat des producteurs fit pression sur celui des distributeurs pour empêcher sa diffusion ; irrités par son plaidoyer en faveur de l’ouverture vers les autres syndicats, certains militants de la CGT n’en furent pas mécontents. Cependant le réalisateur Marcel Carné vit le film, y remarqua le comédien et le fit tourner dans Les Tricheurs, film sur la jeunesse dorée sorti en 1958. Rapidement, Jean-Paul Belmondo devint l’acteur fétiche des jeunes réalisateurs de la Nouvelle Vague en train d’émerger et qui devait marquer fortement l’histoire du cinéma français. En 1960, avec à bout de souffle de Jean-Luc Godard, il acquit une célébrité durable.
Comptant sur cette aura de modernité pour servir sa cause, le Syndicat français des acteurs (SFA) l’élut le 5 novembre 1963 à sa présidence pour remplacer Michel Etcheverry, qui assuma désormais avec Michel Piccoli la vice-présidence (…) à l’occasion de sa ré-élection en septembre 1965, il confia : « Si nous faisons tous partie de la CGT, c’est parce que c’est le seul syndicat qui nous soutienne ». Il se révéla peu disponible. Aussi Robert Sandrey, le délégué général, le tenait-il scrupuleusement au courant de la vie interne et externe du SFA, et lui soumettait-il lettres et documents à signer, insistant pour que le comédien ne soit présent qu’en cas de nécessité extrême — et n’y réussissant pas toujours.
Malgré tout, dans ces limites-là, Jean-Paul Belmondo se plia au jeu, défendant publiquement le syndicat, le mentionnant dans ses interviews. Ainsi s’exprimait-il en décembre 1964 dans l’hebdomadaire de la CGT, La Vie ouvrière : « C’est un syndicat comme les autres. Je sais que vous allez penser aux vedettes, aux gros cachets… Nous sommes quoi, une dizaine peut-être ? N’en parlons pas, car là il ne s’agit plus à proprement parler de notre métier d’acteur. Nous sommes traités à ce niveau non pas comme des comédiens, mais comme des marques de pâte dentifrice. Ce n’est pas ça le spectacle. Le spectacle, ce sont les quelque vingt mille comédiens, acteurs de cinéma, de théâtre, de télé, qui travaillent quand on veut bien leur en donner l’occasion et dont beaucoup ont bien du mal à vivre de leur métier, ce métier qu’ils ont choisi et qu’ils aiment. Et ceux-là, je vous assure, ils ont besoin d’être syndiqués et de se battre pour la vie. J’ai des tas d’amis qui travaillent trois mois par an et moins parfois. Mais il faut manger pendant douze mois. Les sources d’emploi, voilà le problème ».
Car, en ces années, le souci majeur du syndicat était l’exploitation des comédiens par la télévision, qui n’était pas encore astreinte à la législation du travail en vigueur dans le cinéma et le théâtre ; aussi, des pourparlers furent-ils engagés pour assurer aux acteurs un paiement en cas de rediffusion. Le déclin du théâtre, concurrencé par le cinéma et la télévision, constitua une autre préoccupation du syndicat qui, pour y remédier, apporta son soutien au Comité de sauvegarde du théâtre. En 1965, Jean-Paul Belmondo fut reconduit à la présidence du SFA tout en demeurant très sollicité par le cinéma et par son propre vedettariat. Son absentéisme chronique finit par générer une certaine amertume. En particulier, il fut critiqué — sur la forme plus que sur le fond, lui précisa Robert Sandrey — à la suite d’un entretien avec Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, où il se montrait caustique à l’égard du Conservatoire d’art dramatique.
Le syndicat lui demandant un rectificatif, il refusa ; peu après il annonçait sa démission, rendue officielle en septembre 1966 : « La profession dans la période de trouble si grave qu’elle traverse, disait-il, avait besoin d’un président plus actif, et surtout plus présent ». Dès lors, il poursuivit une carrière de premier plan.
Décédé le 2 septembre à Athènes, Mikis Theodorakis était âgé de 96 ans. Résistant face au nazisme puis face aux colonels, l’homme fut durablement engagé politiquement. L’immense compositeur grec a écrit moult opéras, oratorios, musiques de chambre ou de variété.
Sa vie est une odyssée peuplée de tempêtes, de fantômes, de pièges et de lumières. Devant l’immensité de son œuvre, protéiforme, impressionnante, devant son engagement politique, on ne peut que s’incliner devant un homme, un artiste qui, contre vents et marées, a redonné à son pays, la Grèce, la place qui lui revient dans le concert des nations.
Une vie orchestrée avec fougue
Mikis Theodorakis a été de tous les combats, orchestrant sa vie avec cette fougue, cette joie que l’on retrouve dans ses musiques. Jamais dans la demi-mesure, toujours dans l’éclat d’un opéra, d’un oratorio, d’une symphonie où les percussions rythment des mélodies d’une richesse musicale infinie. Il est Zorba, cet homme qui au bout du désespoir danse le sirtaki sur une plage en ruines parce que « l’homme doit avoir un grain de folie, ou alors il n’ose jamais couper les cordes et être libre ». C’est Zorba qui lance cette phrase à son jeune ami anglais dans le film de Michael Cacoyannis. Peu de monde se souvient de l’histoire mais la mémoire populaire a retenu cette scène finale où Zorba, Anthony Quinn, apprend à son compagnon d’infortune à danser le sirtaki, une danse qui n’existait pas et spécialement créée pour le film. Les deux hommes se tiennent par les épaules et entament une danse de tous les diables pour conjurer leur échec et défier la fatalité. Zorba est Mikis. Mikis est Zorba. Une espèce de folie, une soif d’écrire et de composer, de diriger les plus grandes formations symphoniques du monde, des chœurs majestueux, comme d’écrire, avec la même passion, des chansons populaires inspirées du folklore de son pays.
Écoutez la musique de Serpico, le film de Sidney Lumet réalisé en 1973. Écoutez Alone in the Apartment… Un vieil air de jazz new-yorkais joué par un orchestre de bal fatigué, un peu comme Serpico (Al Pacino). Écoutez, regardez, observez sa direction du Canto General, cet immense poème épique de quinze mille vers écrit par Pablo Neruda qui raconte l’histoire de l’Amérique latine joué à Santiago du Chili en 1993. Mikis, la chevelure grise en bataille, dirige avec un plaisir contagieux cet oratorio. Celui-là même qu’il avait dirigé sur la grande scène de la Fête de l’Humanité en 1974, soit un an après le coup d’État militaire de Pinochet au Chili. Peut-être existe-t-il des images de ce moment, qui sait… Ceux qui y étaient s’en souviennent.
On ne peut dissocier l’artiste de l’homme politique. Alors qu’il donne son premier concert à l’âge de 17 ans, il s’engage, dans un même mouvement, dans la résistance contre le nazisme. Nous sommes en 1941. Un an après, Theodorakis est arrêté une première fois, torturé mais parvient à s’échapper. À la Libération, il est de tous les combats contre les royalistes grecs. Sauvagement battu lors d’une manifestation populaire en 1946, il sera déporté deux fois à l’île d’Ikaria puis transféré dans un « centre de rééducation » sur l’île de Makronissos. Il survivra aux pires châtiments et parviendra à sortir vivant de cet enfer à ciel ouvert.
À Paris, il suit les cours de Messiaen au conservatoire
En 1950, il obtient ce que les occupations allemande et italienne l’avaient empêché d’obtenir, son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Il a déjà composé une dizaine de musiques de chambre, fondé son premier orchestre et créé, à Rome, son ballet Carnaval grec en 1953. Un an après, il s’installe à Paris, suit les cours d’Eugène Bigot pour la direction et Messiaen pour la composition au conservatoire. Ses musiques de ballets, les Amants de Teruel, le Feu aux poudres et Antigone, sont auréolées de récompenses. Au total, il signera les bandes originales de plus d’une trentaine de films et autant pour le théâtre, des centaines de mélodies sur des textes de poètes tels que Georges Séféris, Iakovos Kambanéllis, Yannis Ritsos, Federico Garcia Lorca et, plus tard, Pablo Neruda…
Des « chansons populaires savantes »
Il retourne en Grèce en 1960 avec le projet de composer des « chansons populaires savantes » pour s’adresser au plus grand nombre. Compositeur prolifique et flamboyant, reconnu, admiré par ses pairs, croulant sous les récompenses, Mikis fut longtemps communiste ou compagnon de cœur et de route, on ne sait plus, ardent patriote, au sens noble du terme, pour défendre la Grèce face aux royalistes puis aux colonels qui voulaient faire main basse sur le pays. Toujours debout face à une Europe méprisante à l’égard de son pays, de son histoire. Ces dernières années, il s’était éloigné des communistes, puis de la gauche, s’était retrouvé ministre dans un gouvernement de coalition avec la droite. Il fut accusé d’antisémitisme pour ses prises de position en faveur du peuple palestinien, accusations instrumentalisées quelques années après en France par une droite revancharde. Le 27 juin 2012, l’Humanité publia un texte où il récusait avec fermeté ces accusations.
Malade, il vivait retiré de la vie publique, souvent hospitalisé. Il nous reste ses musiques, des milliers de partitions écrites par un homme révolté, un génie musical qui aura consacré toute sa vie à la musique, à la liberté. Marie-José Sirach
En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.
On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.
Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.
Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.
Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire
EN SAVOIR PLUS :
1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.
57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.
Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »…
Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).
Le monde littéraire est en ébullition ! 80 ans après leur disparition, refont surface des milliers de feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline. Un emballement médiatique qui semble faire bon marché de l’antisémitisme forcené de l’écrivain. Le commentaire du quotidien L’Humanité, publié le 13/08.
L’Atlantide engloutie remonterait-elle du fond des mers qu’elle ne susciterait pas autant de remous. Le Figaro salue sur une page la « découverte exceptionnelle de manuscrits inédits ». Le Monde consacre trois pages à « des trésors retrouvés ». Libération, avec la une et quatre pages, évoque un « trésor à crédit », qualifié « d’inestimable » dans l’éditorial. Diable ! Mais de quoi s’agit-il ? En résumé, écrit le Monde, qui a ouvert la partition : « Disparus en 1944, des milliers de feuillets inédits de l’écrivain, auteur de Voyage au bout de la nuit, viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes. » Le journal aurait donc remonté la piste, façon polar ou film de série B.
Sur la piste du « trésor »
Il est vrai que les faits, en eux-mêmes, interrogent. Dès le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, Céline comprend que le vent tourne. Il a quelques raisons de s’en préoccuper. Il a fréquenté régulièrement les occupants, dont Otto Abetz, qui fait le lien entre le pouvoir nazi et les artistes et intellectuels français ouverts, si l’on peut dire, à des rapports de sympathie, il a aussi fait rééditer pendant cette période ses ignobles pamphlets antisémites, Bagatelles pour un massacre, l’École des cadavres, les Beaux Draps. Courage fuyons, donc. Le 8 juin, sa décision est prise. Il retire de la banque ses avoirs sous la forme de pièces d’or, que sa femme, l’ancienne danseuse Lucie Almansor, devenue Lucette Destouches – le vrai nom de Céline –, va coudre dans son gilet et, le 17, tous deux partent pour Baden-Baden et prendront plus tard le chemin de Sigmaringen, en Allemagne, où ils cohabiteront avec la crème délétère de la collaboration qui a suivi Pétain.
L’affaire au sens strict commence là. Il aurait laissé, dans son appartement, des milliers de pages, des lettres, des photos jamais retrouvées, jusqu’à ces derniers jours, quand un ancien critique littéraire et dramatique de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, révèle qu’il a en sa possession les fameux documents disparus. Ils lui auraient été remis il y a déjà quelques années par une personne tenant à l’anonymat, laquelle lui aurait demandé de ne rien révéler avant la mort de Lucette Destouches, intervenue fin 2019. D’où la question du polar. D’où viennent les documents et qui les a récupérés après le départ du couple ? Le nom d’un dénommé Oscar Rosemblyest avancé. Faisant partie des résistants de la 25e heure, il aurait mis à profit ses visites d’appartements des anciens collaborateurs pour se servir lui-même, au point qu’il est arrêté en septembre et incarcéré à Fresnes en raison de ses « agissements malhonnêtes ». Une autre piste est ouverte. Celle d’un résistant, un vrai celui-là, proche de Jean Moulin et qui aurait occupé l’appartement de Céline, réquisitionné pendant plusieurs années…
La découverte donne lieu, comme il se doit, à un imbroglio judiciaire. À qui appartiennent les documents ? À Jean-Pierre Thibaudat, qui les a en sa possession, ou bien aux ayants droit de l’œuvre de Céline, les dénommés François Gibault et Véronique Chovin, qui portent plainte pour vol et recel. L’enjeu se chiffre en dizaine de millions d’euros. Il y a une vingtaine d’années, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit avait atteint 1,8 million aux enchères. Les éditions Gallimard sont sur le coup et le « trésor », à ce point, apparaît plus financier que littéraire.
Mais qu’en est-il des documents eux-mêmes ? Il y aurait là, peut-être, le manuscrit d’un roman, la Volonté du roi Krogold, le manuscrit de Mort à crédit, celui de Casse-pipe, dont n’ont été publiés que de minces fragments, mais aussi un ensemble de lettres, dont celles échangées avec Robert Brasillach, qui n’était rien moins que le rédacteur en chef de Je suis partout, le journal phare de la collaboration et de l’antisémitisme, fusillé à la Libération après avoir été jugé pour « intelligence avec l’ennemi » et qui n’aura pas eu, à l’évidence, la prudence de son correspondant.
Un artisan du négationnisme
Car Céline, pour l’essentiel, va parvenir à se fondre dans le paysage. Revenu en France en 1951, il se construit à Meudon un personnage d’ermite en retrait des convulsions du temps, indifférent aux polémiques. À peine aurait-il eu quelques rencontres fortuites avec les occupants, loin de ce que le Monde, très curieusement, appelle sa « légende noire ». Singulière légende. En 2017, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, dans Céline, la race, le juif, en ont fait la démonstration. Céline ne s’en est pas tenu aux pamphlets. Il fut un collaborateur actif.« La légende d’un Céline qui n’aurait collaboré que par des mots et non par des actes, déclarait alors Annick Duraffour dans un entretien de l’Express, a perdu toute crédibilité : le prohitlérien déclaré a donné dans la délation. Et il faudra bien qu’un jour les biographes de Céline se soumettent aux faits. » Il sera aussi après-guerre un des artisans du négationnisme, allant jusqu’à ironiser sur « la magique chambre à gaz ». Le trésor redécouvert devant des yeux émerveillés est celui d’un salaud.
Oui, mais, et l’écrivain ? Voyage au bout de la nuit est un grand livre. Après-guerre, D’un château l’autre évoque les petites saletés, la cupidité, les bassesses et lâchetés des collaborateurs réfugiés à Sigmaringen autour de Pétain et qui ne songent qu’à sauver leur peau et leur argent. Mais le livre, comme le seront les livres ultérieurs de Céline, tel Féerie pour une autre fois, dont le titre n’est pas neutre, est construit sur un énorme mensonge par omission… Tous ceux qui sont là sont des criminels, complices d’une politique ayant conduit à 50 millions de morts et de l’extermination de plus de 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants…
C’est peut-être cela qu’il faut lire dans l’usage compulsif que Céline fait des points de suspension… Où est le trésor inestimable ?
En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jurica Pavicic à Véronique Mougin, d’édouard Glissant à Boris Vian. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de David Dufresne et Jacques-Olivier Boudon… Bonne lecture !
Un suspens oppressant, une intrigue foisonnante, un style éblouissant… On plonge dans L’eau rouge avec ravissement ! Pour ce premier polar disponible en langue française, le qualificatif de roman noir serait préférable. Un coup de maître sous la plume de Jurica Pavicic : la littérature croate nous offre bien plus qu’une nouvelle affaire de disparition inquiétante ! Silva, la jeune et belle aux tenues aguichantes, est introuvable dans la bourgade de Misto. « Cet instant où elle a dit Allez, salut ! et fait virevolter sa robe vers la sortie, c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue ». Vaines recherches, elle s’est volatilisée. Un jour peut-être, des décennies plus tard… Le talent de Pavicic ? D’un chapitre à l’autre de son imposant roman, orchestrer la tragédie familiale aux accents de la tragédie nationale, composer un sulfureux ballet où doutes et secrets intimes se brisent au fronton des fureurs collectives… La chute du mur de Berlin, la guerre des Balkans, la mort de la Yougoslavie.
Mate ne cesse de rechercher Silva, sa sœur jumelle. Aux quatre coins de la Croatie naissante, dans toute l’Europe dès que perce le moindre indice. Une quête qui s’avère bien vaine, l’une narguant toute réapparition, l’autre sombrant dans la dépression. Une famille, une cité, un état en perdition pour d’aucuns, en recomposition pour les autres lorsque le parfum des billets de banque supplante l’odeur des canons : affairisme immobilier, tourisme de luxe, plages bétonnées, mafias et nouveaux riches spéculant sur les atours de la côte dalmate… écrivain et scénariste reconnu en Croatie, Pavicic a le sens de la répartie et de la mise en scène. Des portraits superbement brossés, une intensité dramatique qui ne faiblit jamais, un phrasé élégant qui manie douceur et douleur avec le même doigté : voilà matière pour un prochain film à succès !
Comme pourrait le devenir ce désopilant Fils à maman, joliment troussé sous la plume de Véronique Mougin ! Une histoire de gamin tendrement couvé par une tyrannique mère, fermière de son état et peau de vache avec tous ses voisins… Madame Picassiette, l’héroïne de cette saga familiale en guerre ouverte avec son fils Charly ? « Une sorte de Geronimo en tablier à fleurs », commente l’auteure, « intimement liée à sa terre, prête à la défendre bec et ongles ». D’où sa colère et son entrée en résistance lorsque son rejeton, rêvant du prix Goncourt, entreprend la rédaction d’un livre qui égratigne la campagne de son enfance, Chandoiseau son village, ses quatorze habitants et ses trois chèvres… Véronique Mougin joue de la fourche et du stylo avec le même brio dans cette guerre des tranchées, parfois boueuse et pluvieuse entre mère et fils. Elle manie répliques et bons mots avec talent, ménage le suspens d’une intrigue à moult rebondissements. Un roman qui sent bon l’herbe mouillée et les pommiers en fleurs, une épopée campagnarde où l’humour le dispute à la tendresse, où bobos et néo-ruraux ont du mouron à se faire face à la vindicte paysanne.. à l’image d’autres mères d’écrivains célèbres qui fustigèrent les écrits de leur rejeton, qu’on se le dise et le lise, Jo la fermière se prépare à transformer sa verte chaumière en authentique poudrière. Jusqu’à ce que le bonheur soit enfin de retour dans le pré !
Du fils à maman aux enfants d’esclaves, une lecture follement enivrante que cesManifestes ouvrant à des propos autrement gouleyants. Nourris d’allégresse et d’espoir, forts d’un regard lucide et d’une réflexion profonde : c’est bonheur que de lire d’un même souffle, pour la première fois rassemblés, ces six textes signés Glissant et Chamoiseau ! « La capacité d’indignation d’édouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être », écrit l’auteur de Texaco, « dans le même balan, une actualité et une vigilance ». Et les deux compères, devant l’inacceptable d’une loi mortifère ou d’une politique ségrégationniste, de s’exclamer « on ne peut pas laisser passer çà ! », de tremper alors leur plume au même encrier pour s’insurger, coucher sur le papier leurs envolées poétiques, laisser courir leur imaginaire à la rencontre de « l’être-au-monde » qui est mondialité et non mondialisation, relation et non oppression… Pour qu’advienne ce « devenir-Tout-Monde », comme l’atteste Patrick Chamoiseau dans la préface à ce revigorant recueil de paroles fécondes, pour qu’advienne « dans les saccages, les humiliations, les écrasements, les injustices immémoriales… le mieux-humain à tout le moins très éloigné de ce que l’Occident capitaliste détient de virulent en absolus et dominations » ! De L’intraitable beauté du monde surgie en 2008 à l’heure de l’élection de Barack Obama à cet ultime Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, une envolée Caraïbe qui adoube l’archipel en continent, le créole en poétique universelle, l’esclave en humaine fraternité, l’étranger en tout-vivant.
Des paroles prophétiques que n’aurait certainement pas reniées Boris Vian, ce touche à tout de la création et de l’improvisation : littéraire, musicale, poétique, chansonnière ! Comme ses compères antillais, lui le trompettiste embouché au jazz afro-américain n’eut de cesse à réinventer le monde, provoquer le tout venant et bien-disant, s’insurger à l’encontre de tous les codes qui l’insupportaient. Nulle méprise, Vian ne se contente point d’aller cracher sur nos tombes, il s’obstine à vouloir ré-enchanter la vie, la sienne comme la nôtre. Avec les armes dont il fait bon usage : l’humour, la fantaisie, la dérision. « Son humour décapant n’a pas pris une ride », affirme Florian Madisclaire dans la préface à ce désopilant ça m’apprendra à dire des conneries ! Un petit recueil jubilatoire, à glisser dans toutes les poches, une recension de ces « mille et une facéties, mille et une merveilleuses conneries » dites ou écrites entre écume des jours et ratichon baigneur.
Après cette insolente balade en compagnie de Boris Vian, David Dufresne, quant à lui, nous propose « une virée avec Jacques Brel ». Pas n’importe où, à Vesoul très précisément, la cité de la valse-musette que chacun veut ou a voulu voir, allez chauffe Marcel, chauffe… Pour la quitter aussi vite parce qu’on n’a pas, ou plus, aimé la ville natale d’Edwige Feuillère, la préfecture de la Haute-Saône, non mais tout de même ! Si On ne vit qu’une heure, Dufresne prend toutefois son temps et multiplie les allers-retours sur les pas de son idole, de son maître chanteur. Qui conduit une véritable enquête policière à la recherche de celles et ceux qui auraient croisé les pas du natif de Bruxelles… Un alibi pour plonger dans ce qu’on appelle, parfois avec mépris voire condescendance, la France profonde, celle « des camions pizza, des usines oubliées et des centres-villes qui se recroquevillent des six heures du soir ». Un voyage en « terre brélienne », ces héros de l’ombre que chanta l’ami de Jojo et de maître Pierre, des ouvriers et paysans, bourgeois parfois sans le sou et commerçants de bistrots à la dérive que Dufresne entoure d’écoute et d’affection, autant d’hommes et de femmes au cœur brisé sur leurs ronds-points et pourtant brûlants toujours d’amour pour la Fanette ou la belle inconnue. Un regard original et tendre sur un Brel que l’on croyait pourtant bien connaître, un périple qui se clôt chez le regretté Marcel, l’accordéoniste de Vesoul, le grand Azzola.
De retrouvailles en retrouvailles, tandis que l’horloge ronronne au salon, il est des découvertes à peine croyables, l’histoire retrouvée d’un village français sous des planches de parquet ! Nous sommes au début des années 2000, les nouveaux propriétaires du château de Picomtal dans les Hautes-Alpes ont décidé de rénover leur demeure. Sous Le plancher de Joachim, apparaissent alors des inscriptions : le journal de bord du menuisier d’alors, narrant cent vingt ans plus tôt sa vie de labeur, ses soucis et ses amours, les cancans du village et les petits secrets des voisins. Le témoignage rare d’un homme du peuple, sans filtre ni interdit, à l’heure de l’arrivée du chemin de fer qui va bouleverser le quotidien des campagnes, quand sonne celle de l’avènement de la République. « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus », écrit Joachim Martin sur l’une des planches retrouvées. Une histoire incroyable qui refait surface et retrouve vie sous la plume de l’historien Jacques-Olivier Boudon qui la décrypte et la commente avec érudition et talent. Yonnel Liégeois
L’Eau rouge, de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lannuzel (éd. Agullo Noir, 384 p., 22€). Un fils à maman, de Véronique Mougin (éd. Flammarion, 352 p., 21€). Manifestes, d’édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (coéd. La Découverte-L’institut du Tout-Monde, 166 p., 12€). Ça m’apprendra à dire des conneries, de Boris Vian (éd. 1001 Nuits, 120 p., 4€50). On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel, de David Dufresne (éd. Du Seuil, 256 p., 19€). Le plancher de Joachim, de Jacques-Olivier Boudon (Folio histoire, 288 p., 8€10).
Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.
Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.
En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation.Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.
Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture
Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).
La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions essentielles dans le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.
Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.
On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.
Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han
Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).
à voir aussi :
– Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain.L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois
– Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce quiéclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 23/07, au lycée Mistral d’Avignon, Emma Dante présente Misericordia et Pupo di zucchero. Deux spectacles où il est question de féminisme, de féminicide, de maternité et de la fête des morts. Son théâtre convoque fantômes et fantasmes, et en appelle au pardon.
Cette année, il est beaucoup question de religion. Un air de rédemption semble flotter sur la ville, les spectacles. Qu’aurions-nous donc à nous faire pardonner ? Faudra-t-il, après avoir montré notre passe sanitaire, énoncer tous nos péchés ? Diable de mécréants que nous sommes…
Il y a quelques années, la grande chanteuse et ethnomusicologue Giovanna Marini, qui collecta et sauva des pans entiers de chants et contes populaires italiens, chantait une chanson écrite par les femmes pour célébrer un journal clandestin à destination des femmes diffusé en 1943 par la résistance italienne dans le nord de l’Italie. C’est grâce à ce journal que des femmes, analphabètes, apprirent à lire. Elles étaient ignorantes, n’avaient jamais mis les pieds à l’école. Elles ont grossi les rangs des partisans. Vingt ans après, Giovanna Marini retrouve la trace de l’une de ces femmes : dans sa cuisine, sur le réfrigérateur, trône, encadrée, une copie de ce journal. À gauche, le portrait de Jean XXIII. À droite, celui de Staline. « Tous les peuples du monde en un seul coup d’œil », précise, amusée, Giovanna Marini…
Cette chanson fait étrangement écho à Misericordia, le premier des deux spectacles que présente Emma Dante, la metteuse en scène et chorégraphe italienne, suivi de Pupo di zucchero (la statuette de sucre), qui forment un diptyque même si l’un peut aller sans l’autre. Sur le plateau, trois femmes, trois sœurs et un garçon, Arturo. Tous sont alignés, assis. Plateau nu, sobre, noir, d’une noirceur qui rappelle la crasse de la maison dont il sera question tout du long. Cliquetis des aiguilles à tricoter qui s’agitent frénétiquement, cris et mimiques d’Arturo, messes basses entre elles. Emma Dante ne tourne pas autour du pot. En deux temps trois mouvements, on saisit la situation. Les trois sœurs veillent sur leur neveu Arturo. On comprendra, plus tard, que c’est sous les coups de son conjoint que la mère est morte et que l’enfant est né, handicapé.
Emma Dante, dans un spectacle quasi mutique mais dansé, mimé, bruité, dresse un portrait de cette famille au bord du gouffre, sans le sou, à la manière du néoréalisme italien. Les trois sœurs sont à la fois des mères de substitution et des putains qui, la nuit venue, se métamorphosent en strip-teaseuses dans des bars interlopes pour gagner de quoi manger. Elles imploreront, le spectacle durant, le pardon, cette « miséricorde » qui seule peut les absoudre car elles vont confier leur neveu, qu’elles aiment, aucun doute là-dessus, à une institution.
Les femmes de Marini résistent, celles de Dante subissent
Dans un montage qui se joue d’une chronologie linéaire privilégiant les flash-back pour que le spectateur reconstitue le puzzle éclaté de ces vies de misère, Emma Dante nous demande de ne pas les juger, les blâmer. Qui sommes-nous d’ailleurs pour les juger ? Derrière cette intention, louable, demeure une autre question : le féminisme. Et c’est là où la chanson de Giovanna Marini vient percuter de plein fouet le spectacle d’Emma Dante. Chez la première, les femmes résistent, se rebellent. Chez Dante, elles subissent, saintes parmi les saintes, sans la moindre velléité de révolte et ne peuvent que demander le pardon. De quoi doivent-elles se faire pardonner ? D’être pauvres et maltraitées ? D’être femmes ?
Dans Pupo di zucchero, c’est la fête des morts que l’on célèbre. Un vieil homme aux allures de Gepetto (dans Misericordia, on entend ce petit air de tarentelle du Pinocchio de Comencini) sculpte en pâte à sucre un petit bonhomme. Une offrande pour les morts. Et les morts vont s’inviter, magnifiques pantins, cadavres momifiés que l’on accrochera, un à un, sur un rail jusqu’à former un retable… Emma Dante orchestre magnifiquement les mouvements sur un plateau, elle sait faire jaillir des images, nous embarquer dans des histoires toujours bouleversantes. Ses actrices, acteurs, danseuses, danseurs, performeurs sont toujours au diapason de ses visions scéniques et mystiques. Ces deux dernières créations, au-delà de leur grande qualité artistique, soulèvent toutefois quelques interrogations… Marie-José Sirach
Jusqu’au 23 juillet. Misericordia à 15 heures et Pupo di zucchero à 19 heures, au gymnase du lycée Mistral. Tournée en cours.
Né à Buenos-Aires en 1951, Ariel Goldenberg est décédé à Nîmes le 14 juillet. L’homme de théâtre a sillonné la planète avant de faire définitivement halte en France. Directeur de la MC93 à Bobigny puis du Théâtre national de Chaillot, il a promu des dizaines d’artistes qui lui doivent beaucoup.
Ariel Goldenberg est mort le 14 juillet à Nîmes. Il s’y était retiré après une existence intense en faveur du théâtre, et ce à l’échelle internationale. Si nombreux sont dans le monde les artistes aidés, accompagnés, promus, révélés par lui, que c’est comme une très grande famille qui est aujourd’hui en deuil d’un homme à sept vies, tels les chats. Né le 2 février 1951 à Buenos-Aires, il a le prénom du personnage ailé de la Tempête de Shakespeare. Magnifique juif errant, homme bon et rond, jovial, doté d’un sens de l’amitié universelle, il est polyglotte. Que de langues à son actif ! L‘espagnol – il a la double nationalité, d’Espagne et d’Argentine – le français, l’italien, le portugais, l’anglais, l’allemand, le yiddish, qu’il a enseigné tout en poursuivant des études de vétérinaire.
L’univers du spectacle au plus haut prix le happe dès ses 18 ans, quand il est nommé administrateur du Théâtre Payro de Buenos-Aires, avant d’y cofonder le Théâtre Margarita Xirgù – du nom de la fameuse actrice espagnole antifranquiste exilée en Amérique Latine – et de présenter Mikis Théodorakis à la capitale argentine. En 1970-71, il organise un cycle de la chanson chilienne en opposition à Pinochet (Isabel Parra, Quilapayun, Angel Parra, Inti Illimani…). De tout ce qu’il accomplit, impossible, en si peu d’espace, de dresser la nomenclature. Quelques pistes, néanmoins : 1972-75, actif dans les théâtres Payro et Lassalle (il en assure la programmation), il produit des émissions de télévision autour de musiciens brésiliens. Avec le Théâtre Payro, il tourne en France, en Italie, en Allemagne. D’abord invité, puis collaborateur de Jack Lang au Festival de Nancy, il en devient le prospecteur en Amérique latine et sélectionne des troupes européennes pour le Festival des Nations de l’UNESCO à Caracas, où il fera connaître Vittorio Gassman. Voyages en Afrique…
Entre Nancy et Caracas (en 1980-81), il collabore à la « Rasegna dei Teatri Stabili » de Florence. A Madrid, il met sur pied des Festivals internationaux, sans abandonner Nancy et Caracas… Le voici à Munich, responsable de la programmation de l’Alabama-Halle. Il fait tourner Dario Fo en Amérique du Sud. C’est vertigineux ! Tant d’heures en avion, tant de responsabilités menées à bien dans un grand rire, entre Munich, Madrid, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Afrique ; découvreur enthousiaste, organisateur infatigable. En mai 1989, il est nommé directeur de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (MC93 Bobigny). Il y succède à René Gonzalez. En mai 1992, reconduit à la tête de la MC-93, Ariel Goldenberg quitte la direction du Festival international de théâtre de Madrid, après en avoir piloté la XIIème édition. En 2016, il renonce au Festival d’Automne de Madrid, qu’il animait depuis 2000. De juin 2000 à 2008, il est directeur du Théâtre national de Chaillot.
à Bobigny et Chaillot, il aura fait appel aux plus grands et aux plus prometteurs de l’époque : de Robert Wilson à Lev Dodine en passant, entre autres, par Georges Lavaudant, André Engel, Alfredo Arias, Peter Sellars, Robert Lepage, Deborah Warner, Philippe Decouflé, Frank Castorf, Mikhail Baryschnikov, Angelin Preljocaj, Bianco Li, Rodrigo Garcia, Heiner Müller, Bruno Bayen, Jean-Marie Patte, Simon Abkarian, Vincent Macaigne, Fellag, etc… Le lundi 4 octobre, hommage lui sera rendu à la MC93 de Bobigny. Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 29/07 au théâtre 11.Avignon, François Cervantes propose son Cabaret des absents. Une déclaration d’amour au spectacle vivant, celui qui nous a manqué lorsqu’il fut affiché inessentiel pour vivre. L’histoire d’un lieu aussi, le Gymnase à Marseille. Sans oublier la présence originale de la ville de Montreuil (93) en Avignon.
Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entrepriseporte bien son nom ! Le projet de la compagnie dirigée par François Cervantes ?« Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précise-t-il en exergue à la présentation de sa nouvelle création, Le cabaret des absents. De la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille lors de la création à celle du 11.Avignon, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. La magie du music-hall est au rendez-vous : plaisir des yeux, délices des chants et musiques, saveurs métissées d’interprétation…
L’argumentaire est simple : d’une histoire authentique, le sauvetage du Gymnasepromis à la disparition dans les années 70, le metteur en scène construit une belle fable, un joli conte où un enfant abandonné est recueilli dans les coulisses du théâtre. Lequel est invité à revivre les belles heures du lieu… Au temps d’un Marseille cosmopolite, où peuples et nations mêlent leurs langues à l’accent méridional : de l’Afrique du Nord à l’Asie, de l’Algérie au Tonkin, du bougnat au ch’ti ! Avec, à l’identique, un invraisemblable défilé de numéros sur les planches : chanteurs de cabaret, magiciens, danseuses à plumes, clowns et travestis. Tout un monde interlope à l’image d’une ville foisonnante, grouillante, bruyante aux rues chaudes et quartiers populaires où se croisent marins assoiffés, bourgeois égarés, filles en beauté, citadins endimanchés. Le spectacle du quotidien de la vie, du soir au matin, du coucher du soleil au pastis du midi.
Un cabaret où chaque interprète s’en donne à cœur joie entre rêve et réalité, une invitation lancée au public à se réjouir du plaisir retrouvé au rire et vivre ensemble. Un voyage hors du temps, embué de poésie et de nostalgie. Tel le music-hall d’antan où les absents d’hier, figures mythiques du théâtre populaire, reprennent du service grimés et déguisés pour l’occasion et ravissent de leur talent les vivants du XXIème siècle. Avec une conviction qui affleure du début à la fin de la représentation : que deviendraient au final nos vies, nos imaginaires, nos émotions et utopies hors ou sans les planches, hors ou sans la geste culturelle déclinée sur tous les modes et les tons ? Yonnel Liégeois
Outre le Nouveau Théâtre de Montreuil(CDN) et le Théâtre de la Girandole, la ville de Montreuil (93) est fière de ses trois théâtres municipaux (Berthelot, Les Roches, La Noue) et de ses 41 structures de théâtre amateur.Depuis cinq ans, elle soutient la douzaine de compagnies présentes au Festival d’Avignon. Sous le label « Montreuil en Avignon», elle les aide à se rendre plus visibles sur place. Elle marque ainsi son investissement dans une politique culturelle participant de l’émancipation humaine, individuelle et collective.. Prospectus et flyers sont imprimés par la ville et remis aux compagnies pour inviter le public à venir découvrir leurs spectacles. Le Théâtre Berthelot, quant à lui, assure leur visibilité sur les réseaux sociaux. Y.L.
Jusqu’au 25/07, sur les planches de La Manufacture d’Avignon, Laurent Vacher met en scène Presque égal à… Une pièce du suédois Jonas Hassen Khemiri, dont l’humour ne peut masquer la noirceur du système économique qu’il dénonce. Sous couvert de drame social, une belle leçon d’humanité.Sans oublier Un démocrate, au théâtre La condition des soies.
« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au théâtre, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, nous est proposée une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.
Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de la Manufacture en Avignon, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !
« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud… Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ».
N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 25/07, 15h50. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon.La salle Patinoire est accessible en navette. Rendez-vous au 2 rue des Écoles pour un accompagnement jusqu’au départ des navettes, Porte Thiers.
à voir aussi :
– Un démocrate : Jusqu’au 20/07, 12h45.Texte et mise en scène de Julie Timmerman. Théâtre La condition des soies, 13 rue de la Croix, 84000 Avignon. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Y.L.
Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromangers’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois
GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !
Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.
L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromangera conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…
« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…
« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’hommequi ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.
Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une myriade de couleurs qui explosent sur la toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !
Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.
Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.
De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert,d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois
À lire, à découvrir :
– Paroles d’artiste, par Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)
– Le 1-hebdo, n°100. Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)
Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.
Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre– et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !
Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.
En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…
Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? » « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.
Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde l’Écho des savanesoù il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours, Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach
Fait rare, le 3 juin, les francs-maçons du Grand Orient de France prennent la parole dans les colonnes du quotidien Le Monde. Pour réaffirmer leur attachement aux valeurs de la Commune… Georges Sérignac, leur grand maître, déplore en outre que le chef de l’état n’ait pas souhaité commémorer les 150 ans de l’insurrection parisienne. La Commune, selon son propos ? Un idéal et un combat.
à Paris, le 28 mai 1871, au cimetière du Père-Lachaise, 147 fédérés furent exécutés de façon sommaire puis jetés dans une fosse commune. Dans les jours suivants, les versaillais y ensevelirent également les dépouilles des autres communards morts dans les quartiers voisins sous les balles d’un pouvoir assassin. Chaque mois de mai depuis vingt-cinq ans, à l’initiative du Grand Orient de France (GODF), les francs-maçons célèbrent leur mémoire en se réunissant au mur des Fédérés, lieu de recueillement mais aussi d’espoir et d’exigence. Si cette manifestation est le signe de notre combat pour la République, pour une société plus juste, plus fraternelle, elle est aussi une ode à la mémoire et au temps long, le temps de la perspective, le temps du souvenir et de la mise à distance.
Conclusion tragique de la Semaine sanglante, cette infamie reste emblématique de la violence dont est capable le pouvoir quand il n’a plus que la force des armes pour seul recours face à la remise en cause de l’ordre qu’il veut imposer. En écrasant par le fer et le feu cette insurrection révolutionnaire, Adolphe Thiers et les versaillais, qui pensaient l’anéantir et la précipiter dans l’oubli, lui ont donné l’éternité et la force du mythe. Par leur courage, mais également par leur action législatrice qui sera un déterminant républicain majeur malgré sa brièveté, les communards sont entrés en soixante-douze jours dans la mémoire collective.
La Commune décréta la séparation de l’église et de l’état, la suppression du budget des cultes, la laïcisation des services publics, et notamment des hôpitaux. Elle instaura les bases de l’école laïque, instituant la gratuité, le droit pour les filles à l’instruction laïque et à la formation professionnelle, créant les premières écoles primaires de filles. La Commune, c’est aussi l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, épouses et concubines, et l’abolition de la prostitution. On lui connaît de nombreux autres projets, pionniers de notre République, tels l’abolition de la peine de mort, la révocabilité des élus, la gratuité de la justice, le développement de modèles de coopératives de production, la réduction de la journée de travail, la suppression des amendes patronales.
Un idéal et un combat
La Commune exprime un idéal qui est celui du peuple français, une exigence d’égalité démocratique, de justice sociale et de solidarité. En faisant le choix de commémorer les 147 martyrs fusillés puis jetés dans une fosse commune, nous refusons d’oublier le combat pour la liberté et la justice. Peu à peu, loi après loi, entre avancées et reculs, le projet républicain démocratique, laïc et social s’est mis en place. Il reste encore imparfait, mais son modèle continue d’inspirer les peuples du monde, quoi que veuillent faire croire ses concurrents et adversaires. Pour autant, depuis quelques années, la vague républicaine s’affaiblit, laissant la place à un reflux risquant d’emporter avec lui nos valeurs les plus essentielles. La République recule, laissant s’accroître les inégalités et les fractures sociales. La Commune le portait déjà, il n’y a de projet républicain qu’avec un projet de justice sociale.
La Commune a été un moment fondateur et populaire, animé de l’enthousiasme que peut susciter la République quand elle accomplit l’authentique égalité démocratique et trouve son aboutissement dans la justice sociale, dans l’égalité, sans laquelle la fraternité et la liberté ne sont réservées qu’à quelques-uns. Se souvenir de la Commune, c’est faire vivre cet idéal de justice et de progrès. Se souvenir de la Commune, c’est se rappeler ses héros, mais aussi ses héroïnes, oubliées pour la plupart. Il y a Louise Michel, bien sûr, mais aussi Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, fondatrices de l’Union des femmes, Victorine Rouchy, Léontine Suétens, et les innombrables autres, condamnées, déportées ou mortes sous les balles des versaillais. Elles ont combattu pour leur émancipation, leur liberté, pour l’avènement de la République. Se souvenir de la Commune est plus que jamais une absolue nécessité dans le moment que nous vivons.
Le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec son cortège de reculs démocratiques et républicains, est dans tous les esprits. Sur la place publique, les discours de haine et d’exclusion dont beaucoup pensaient la nation prémunie se multiplient. En miroir de l’extrême droite et la renforçant, le surgissement au premier plan de revendications identitaires méconnaît le risque d’une fragmentation de la société en groupes rivaux, générant des replis communautaires porteurs de division et de violences civiles. Face à ces risques tous azimuts de dévoiement et de déchéance de la République, et alors que le chef de l’état n’a pas souhaité commémorer les 150 ans de la Commune, lui préférant d’autres symboles, nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux.
Si l’Histoire est mémoire et souvenir, elle est aussi espoir. Les républicains sincères ne peuvent oublier les héros de la Commune, non pas seulement le jour d’un hommage, mais à chaque instant de leur engagement. L’année des 150 ans de la Commune n’est pas terminée. Le pouvoir républicain peut encore choisir d’honorer cette héroïque page d’histoire. Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France
La franc-maçonnerie déchirée
La franc-maçonnerie fut largement représentée, active et influente au sein de la Commune de Paris. Moult francs-maçons s’engagèrent aussi dans les Communes de province, tant à Lyon qu’à Marseille ou Limoges… Un quart des élus de la Commune parisienne sont francs-maçons, dont Jules Vallès ! Le 29 avril 1871, pour la première fois de leur histoire, les bannières maçonniques défilent dans les rues de la capitale sous les applaudissements du peuple. Ils sont entre 10 à 15 000, maçons et ouvriers compagnons, à se rendre à Versailles pour exiger de Thiers dialogue et cessez-le-feu.
Échec de la délégation, le premier mort à la reprise des tirs le 30 avril : Claude Tuhot, un franc-maçon ! Après l’écrasement de la Commune, nombreux furent fusillés ou déportés, d’autres parvinrent à s’enfuir en Angleterre ou en Belgique. Des francs-maçons furent aussi présents à Versailles, jusque dans l’entourage immédiat de Thiers, dont Jules Simon très écouté du vieil homme d’État… Au sein de l’armée qui écrasera la Commune dans un effroyable bain de sang, nombre d’officiers étaient francs-maçons.
En ce temps de guerre civile, les « frères » se trouvaient donc dans les deux camps. « Une franc-maçonnerie déchirée », constate l’historien André Combes dans son ouvrage au titre éponyme. Avec des instances dirigeantes frileuses et inconséquentes, plus promptes à protéger ou sauver l’institution que leurs compagnons… « La franc-maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l’univers en couvrant Paris de sang et de ruines », déclare le 1er août 1871 le grand maître du GODF, le préfet Léonide Babaud-Laribière, « si quelques hommes indignes du nom de maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés » !
Les propos outranciers du grand maître, inaudibles pour la majorité de l’obédience, ne furent suivis d’aucun effet. Rares furent les frères exclus de leurs ateliers. Dès 1871, ils redoublent d’efforts pour venir en aide aux familles de maçons tués, emprisonnés ou déportés. Ils ne cessent de réclamer l’amnistie générale, enfin décrétée le 11 juillet 1880. D’anciens communards, en exil ou nouvellement libérés, furent initiés francs-maçons. Parmi les plus célèbres : Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément et Louise Michel. Yonnel Liégeois