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La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

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Chômage et violence économique

Bas les masques ! Loin d’être une fatalité, le chômage est un choix du néolibéralisme. Nouvelle démonstration avec Le Choix du chômage, publié aux éditions Futuropolis : une enquête illustrée implacable, pétrie de documents inédits. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, une B.D. signée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier.

La scène, vue à hauteur d’enfant, est marquante. L’illustrateur, Damien Cuvillier, ajuste son rétro, bondit dans son passé et se met en scène gamin. Une douzaine d’années au compteur, le voici, binocles sur le nez, tuant le temps en dévorant un Spirou. Il attend sa maman convoquée à l’ANPE : « Pendant huit ans, ma mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci par-là, avant d’être définitivement radiée en 2005 ». La petite histoire se mêle alors à la grande, abondamment documentée par Benoît Collombat. 

À  l’écriture du Choix du chômage,  le  journaliste d’investigation joue de multiples allers-retours chronologiques pour tresser un canevas solide autour de sa démonstration. Comment et pourquoi les politiques ont « remis les clés du monde à l’économie et à la finance » depuis des décennies, faisant du chômage de masse la pierre angulaire de politiques qui, faute d’être assumées publiquement, n’en sont pas moins avérées. Nous voici donc en 1944, la déclaration de Philadelphie énonce la plénitude de l’emploi comme un objectif. Mais voilà le tournant de la rigueur en 1982, puis en 1984 le chômage vécu « comme une chance pour les entreprises », dixit Yves Montand dans l’émission Vive la crise ! Et enfin, en 1993, le fameux « contre le chômage, on a tout essayé », de François Mitterrand. Les thèses des figures de la pensée néolibérale (Hayek, Lippmann, Friedman…) ont toutes leur rond de serviette à la table  des  politiques.  « Le  néolibéralisme, ce n’est pas l’absence d’État, c’est l’État qui doit se mettre au service du marché », nous rappelle-t-on. La gestion de la crise du coronavirus en étant un nouvel exemple édifiant.

Basé sur un impressionnant travail de recherche, assorti d’entretiens exclusifs avec des figures de l’époque (les ex-ministres Cresson, Chevènement…), des représentants du monde des affaires, des économistes, l’enquête se nourrit du décryptage d’experts, comme la philosophe Barbara Stiegler ou le juriste Alain Supiot. Au final, une plongée détonante et foisonnante dans notre histoire économique, riche en révélations : l’épisode secret  des  nationalisations  des  années 1980 vaut son pesant de cacahuètes… Foisonnante, aux accents parfois très techniques, l’enquête se lit aussi comme un polar. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, elle suit son fil rouge, implacable : « Si on veut que les actionnaires continuent de très bien gagner leur vie […] et si on veut que les salariés ferment leur gueule… il faut beaucoup de chômeurs et de précaires », résume le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Pierre-Édouard Magnan. Eva Emeyriat

Le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (éd. Futuropolis, 288 p., 26 €).

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La Commune de Paris, 150 ans (6)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

La vitrine de la librairie Libertalia à Montreuil (93)

LA COMMUNE, à MONTREUIL AUSSI

La municipalité de Montreuil (93), alors conservatrice, s’est efforcée en 1871 de faire la sourde oreille aux échos révolutionnaires venus de Paris. La ville a pourtant bel et bien été atteinte, même si la répression qui s’abattit sur les « communards » montreuillois fut sans commune mesure avec celle qui frappa la capitale.

Lorsque Paris s’enrhume, sa banlieue se doit d’éternuer. Et ceci d’autant plus que le siège de Paris concerne au moins autant Montreuil que la capitale, avec l’ennemi prussien à ses portes. Quoique n’ayant droit qu’à 125 grammes de viande et une livre de pain par jour, les 12000 Montreuillois recensés à l’époque sont mieux lotis que leurs voisins parisiens. Néanmoins, conscients de l’effort de guerre à consentir, ils ont souscrit à hauteur de 1370 francs à la fabrication d’un canon chargé de défendre la ville, évidemment baptisé « Le Montreuil ». Canon qui deviendra, comme ceux de Montmartre ou de Belleville, l’un des enjeux des luttes des Versaillais pour sa reprise. Une opération qui tourne au fiasco quand le 88ème bataillon, et les chasseurs de l’armée versaillaise qui en sont chargés, mettent la crosse en l’air.

C’est avant tout autour des bataillons de la Garde nationale que se joue l’implication de la banlieue de l’Est parisien. L’épuration effectuée sous la IIème République avait supprimé le bataillon montreuillois de la Garde nationale, et ses effectifs avaient été incorporés au 48ème couvrant Rosny, Villemomble et Montreuil. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, change la donne et incite l’exécutif à développer cette Garde nationale, supplétive de l’armée. Ainsi naît un 210ème bataillon, de Montreuil celui-là. Le 3 mars 1871, le choix est laissé aux bataillons d’adhérer ou non à la Fédération, celle qui proclame son adhésion à la République et impose le choix de ses dirigeants. Le 210ème bataillon y adhère, au contraire du 48ème, qui estime devoir suivre « les consignes de la municipalité, qui n’apprécie guère l’appel aux travailleurs à se gouverner eux-mêmes ».

Le refus du conseil municipal conservateur de se soumettre aux injonctions de la Commune de Paris est pour le moins paradoxal. Dans une délibération du 23 octobre 1870, il vote à l’unanimité la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire, qui figureront au nombre des mesures prises par l’exécutif de la Commune. En revanche, il s’oppose à ce que le 48ème, qui dispose d’armes à tir rapide, soit désarmé au profit du 210ème. Il s’oppose encore à cette note de la commission de la Guerre de la Commune, qui demande au maire Théophile Sueur d’organiser les bataillons de la Garde sous son autorité en compagnies de marche et de les envoyer dans leurs anciens casernements des portes de Montreuil et de Montempoivre. En clair, d’aller renforcer les gardes fédérés parisiens.

L’imperméabilité de la ville à la révolte parisienne n’est bel et bien qu’apparente. Les 13 et 14 mai, 18 hommes du 210ème bataillon gardent l’hôtel de ville sous le commandement du lieutenant Pierre Givaudan. Des hommes qui, dans le civil, sont ouvriers ou journaliers. Ces fidèles de la Fédération décident de hisser le drapeau rouge sur la mairie et en demandent la clé au gardien, lequel refuse. S’ensuit une déposition au commissariat de Vincennes: « De 5 à 6 heures du matin, un garde national fédéré vint à la mairie me sommer de lui donner les clés, en même temps que d’autres gardes fédérés venaient pour envahir la mairie et me faire un mauvais parti. Ne pouvant lutter contre ces forcenés, je me réfugiai d’abord dans un grenier où je cachai les clés sous un tas de copeaux et je tentai de m’évader en escaladant trois murs… ».

Les gardes du 48ème bataillon viendront dégager le gardien. Les suites sont judiciaires : Pierre Givaudan est condamné aux travaux forcés à perpétuité le 20 avril 1872, Jean Brouche à cinq ans de réclusion et Pierre Gendreau à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alain Bradfer

La Commune en province

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune : Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse… Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts.

Avec 1871, Les Limousins et la Commune, Georges Châtain conte par le menu l’agitation qui secoua la capitale limougeaude. « à l’instar de sept autres villes françaises, la fièvre sociale explosait à Limoges et se propageait jusque dans les bourgs les plus éloignés », rappelle le journaliste. « Le Limousin, archétype d’une terre paysanne immuable, a vécu intensément la Commune de 1871. On ne le sait pas, les ouvriers limousins ont payé un lourd tribut. On ne compte ni les morts sur les barricades, ni les fusillés, ni les emprisonnés, ni les déportés en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. On les a presque oubliés ». Un texte bref mais incisif, empreint d’empathie pour cette tranche d’histoire provinciale. Yonnel Liégeois

1871, Les Limousins et la Commune, de Georges Châtain (Le Puy Fraud éditeur, 123 p., 12€).

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La Commune de Paris, 150 ans (5)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE ET LES FEMMES

Dans une série d’éclairages à l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture a passé en revue quelques idées reçues sur l’événement. Dont cette question : la Commune de Paris, une révolution féministe ?

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée, le mot « pétroleuses » qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) et puis… Les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

Une révolution féministe ?

Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment. Voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

« Citoyennes » sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant « citoyennes », et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d’où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution. Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges. Il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer.

Bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie, et qui justement passe par le travail, puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les « Pétroleuses », un stigmate

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les Pétroleuses pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières, vers des manifestes, vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l’événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (« la défense de Paris ») et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (« les soins aux blessés »). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. à l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux, dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu’elles travaillaient, le gros du travail féminin, et notamment les travaux d’aiguille, se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

L’égalité de salaire, pas pour toutes…

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., l’Association internationale des travailleurs, et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe), mais aussi dans le monde communaliste…

Thomas et Maitron

Ainsi Edith Thomas, y consacrant un chapitre dans Les pétroleuses, commence-t-elle par écrire : Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie. Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

à l’époque de sa parution chez Gallimard, son essai ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui-même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucune recherche ne s’y plongera explicitement pour poursuivre le sillon qu’elle amorçait en 1963.

Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (publié en 2013 par l’Association des amies et amis de la Commune, avec Les oubliées de l’histoire comme sous-titre emblématique), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français. Le seul pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges. Chloé Leprince

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Talma et le petit caporal

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, un singulier personnage fait de l’ombre au petit caporal : Talma ! Sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, Madeleine et Francis Ambrière lui ont consacré un volumineux ouvrage. Un grand tragédien, favori de l’empereur.

Sans entrer dans la polémique larvée sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’occasion est belle d’évoquer la figure de Talma (1763-1826), qui fut le grand acteur favori du « petit caporal » monté sur le trône. Madeleine et Francis Ambrière, sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, lui ont consacré un volumineux ouvrage, fortement documenté, qui ne laisse dans l’ombre aucun des aspects de la vie et de l’œuvre romanesque de celui dont Chateaubriand a pu dire : « Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il était passé ».

Fils de dentiste et dentiste lui-même, François-Joseph Talma joue d’abord en société, avant d’intégrer la première promotion de l’École royale de déclamation. En 1787, il débute à la Comédie Française dans le Mahomet de Voltaire. En 1789, il tient son premier grand rôle, Charles IX, de Chénier. En 1791, il entraîne une partie des comédiens français aux Variétés, devenues en 1793 Théâtre de la République, où ils jouent des pièces révolutionnaires. Après Thermidor, Talma devient un familier de Bonaparte qui, empereur, le fera jouer à Erfurt, en 1808, devant « un parterre de rois ».

Napoléon ne goûtait que la tragédie. « Moi-même », affirmait-il, « je suis assurément le plus tragique des personnages du temps ». Il prodiguait à Talma des conseils qui ressemblaient à des ordres : « Nous voyez-vous lever les bras en l’air, étudier nos gestes, prendre des attitudes, affecter des airs de grandeur ? Nous entendez-vous pousser des cris ? (…) Nous parlons naturellement comme chacun parle quand il est inspiré par un intérêt ou une passion ». Le succès magnifique du tragédien par excellence a perduré, à la Comédie Française ou en tournées harassantes, jusque sous la Restauration. Cent mille personnes suivirent son cercueil.

Talma, formé pour partie en Angleterre, révérait Shakespeare et soignait la mise en scène. Il a réformé les costumes avec l’aide du peintre David. Il avait toujours son mot à dire quant aux textes des auteurs d’alors, trop souvent médiocres. Travailleur acharné, riche, couvert de dettes, partagé entre plusieurs femmes, en rivalité permanente avec d’autres comédiens, il a traversé son époque, de Robespierre à Louis XVIII et Charles X, jugé par tous ses illustres contemporains et aimé par le peuple. Il fut le grand artiste d’une sensibilité neuve, héritière du XVIIIe siècle et préromantique. Jean-Pierre Léonardini

Talma ou l’Histoire au théâtre, de Madeleine et Francis Ambrière (Éditions de Fallois, 893 p., nombreuses illustrations, 29 €)

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La Commune de Paris, 150 ans (4)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Louise Michel, figure de la Commune

Née le 29 mai 1830 et décédée le 9 janvier 1905, Louise Michel est l’une des figures majeures de la Commune de Paris. Portrait de l’institutrice, écrivaine, révolutionnaire et féministe.

Née en 1830, fille d’un noble et d’une servante, « bâtarde », Louise Michel reçoit pourtant une éducation aimante et républicaine au château de Vroncourt (Haute-Marne). Son brevet d’institutrice en poche, elle commence par créer plusieurs écoles libres, parce qu’elle refuse de prêter allégeance à Napoléon III. Arrivée à Paris en 1856, elle s’avère une pédagogue hors normes, « elle adore son métier et l’exerce avec des méthodes originales, elle fait jouer des pièces de théâtre à ses élèves, elle leur montre des animaux. Ses élèves l’adorent parce qu’à ­Montmartre, c’est la misère terrible, ces petites filles ont faim et elle leur donne à manger en même temps », explique Xavière ­Gauthier, philosophe, auteure et spécialiste de Louise Michel, dans l’émission Autant en emporte ­l’Histoire de France Inter.

L’écrivaine

Les lettres qu’elle écrit toute jeune fille à Victor Hugo disent qu’elle veut être poète, qu’il est son modèle. « Toute sa vie, elle a écrit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, un opéra, des essais, le début d’une encyclopédie, tous les genres littéraires », explique encore Xavière Gauthier. Embarquée à bord du bateau Virginie pendant cinq mois – lors de sa déportation en 1873 –, elle échange des poésies avec le libelliste Henri Rochefort.

Une fois arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle noue également une relation épistolaire avec Georges Clémenceau qui l’a en admiration. Mais quand celui-ci lui offre de la faire amnistier, elle refuse de se dissocier de ses compagnes et compagnons d’infortune : « Faut-il le rappeler encore ? Arrière les lâches qui implorent, jamais, je ne sortirai d’ici qu’avec tous. »

La révolutionnaire

Institutrice à Montmartre, lieu de misère où s’organise la contestation, elle devient vite républicaine et préside le Comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Son engagement révolutionnaire éclate durant la Commune de Paris. Le 18 mars 1871, quand des soldats envoyés par Adolphe Thiers se disposent à aller récupérer les canons à Montmartre, au pied de la butte, elle alerte les femmes du quartier. Rattrapant les soldats sur la butte, celles-ci leur font face et fraternisent avec ceux qui sont censés leur tirer dessus. C’est le début de l’insurrection. Surnommée la « Vierge rouge » pour son inlassable activité, son énergie et son charisme, elle est propagandiste, animatrice d’un club politique, ambulancière…

Elle participe à la plupart des combats contre les troupes de Versailles. Arrêtée le 24 mai 1871, elle est jugée en conseil de guerre et condamnée à la déportation perpétuelle en Nouvelle-­Calédonie. Elle fut l’une des rares voix à dénoncer le sort réservé aux Kanaks, en 1878 elle soutient ouvertement leur révolte durement réprimée. En 1880, l’amnistie générale des « crimes commis » sous la Commune l’autorise à regagner la métropole.

L’icône politique et féministe

« Vierge rouge », « louve avide de sang », « criminelle sanguinaire », « pétroleuse » ou « indomptable combattante du socialisme », « anticolonialiste », « féministe » « écologiste avant l’heure » : ses détracteurs l’ont caricaturée quand ses camarades, héritiers et héritières, ont loué la femme et ses combats. Une certitude, Louise Michel est l’une des figures qui incarnent la Commune de Paris dans la mémoire collective autant que dans les livres d’histoire. Femme lettrée, cultivée, libre et entièrement engagée en faveur de la révolution contre l’ordre établi par les puissants, elle est autant devenue une icône de la lutte en faveur de la justice sociale que de celle pour ­l’émancipation des femmes. En septembre 1904, elle fut initiée franc-maçonne à la loge La philosophie sociale. Au terme d’une série de conférences dans les Alpes, où elle contracte une pneumonie, Louise Michel meurt à Marseille le 9 janvier 1905.

Ses obsèques eurent lieu le 21 janvier et son cercueil, qui parcourut Paris de la gare de Lyon au cimetière de Levallois, fut suivi par une foule estimée à 120 000 personnes. Dans son film Louise Michel, la rebelle, qui se concentre sur sa déportation en ­Nouvelle-Calédonie, la cinéaste Solveig Anspach en fait un portrait complexe, mais absolu dans son engagement pour l’égalité de l’humanité. Elle conclut son récit par cette citation : « La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur ». Dominique Martinez

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La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

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La Commune de Paris, 150 ans (2)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Sonne l’heure du social

En moins de deux mois, la Commune a tenté de mettre en place une véritable démocratie au service d’un programme social en rupture avec l’ordre établi. Une expérience inédite brisée dans le sang.

Une République vraie, sociale et démocratique. Telle est l’ambition proclamée par la Commune. Le 19 avril 1871, elle s’adresse officiellement au peuple français. Voulant « que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée », la Commune entend que « Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit ». Elle déclare que « cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité ». En jeu, « la reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ».

Au-delà, affirment les insurgés, « la révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage ; la patrie, ses malheurs et ses désastres ». C’est donc une véritable rupture avec le monde ancien que prônent les Communeux, qui n’entendent pas pour autant l’imposer au pays mais souhaitent « l’autonomie absolue [qui] n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».

Un laboratoire de démocratie

En premier lieu, la démocratie : elle ne saurait se limiter à l’élection suivie de la délégation des responsabilités et pouvoirs des citoyens aux élus. Au contraire, ceux-ci doivent rendre compte et sont responsables et révocables, la souveraineté populaire ne s’effaçant pas entre deux élections. C’est aussi le cas au sein de la Garde nationale qui, organisée par arrondissement, se compose des citoyens de 17 à 35 ans avec des officiers élus et eux aussi révocables (ce qui posera le problème d’efficacité pour la défense militaire de la Commune). Dès le 20 mars, alors que le gouvernement a transféré à Versailles l’argent public et les timbres postaux (outre le départ de ses cadres), la Garde nationale prend le pouvoir en s’engageant à le restituer à l’issue des élections.

Dans ce cadre, les élus de la Commune, parmi lesquels 25 ouvriers, créent neuf commissions, qui seront considérées comme autant de ministères collectifs : commissions en charge de la Guerre, des Finances, de la Sûreté générale, de l’Enseignement, des Subsistances, de la Justice, du Travail et de l’Échange, des Relations extérieures, et des Services publics. Le 1er mai, est créé un Comité de salut public au nom de la défense de Paris. L’engagement citoyen pour la démocratie se manifeste aussi dans la multiplication des clubs, l’effervescence des débats dans les quartiers portant sur l’urgence du quotidien comme sur les projets politiques, ou par la diffusion, qui ne parvient guère à dépasser la frontière des fortifications, de journaux d’opinion.

Travail et émancipation

Devant gérer l’urgence, notamment face à la menace militaire permanente et pour la subsistance de la population, la Commune se veut aussi révolution sociale au service de l’émancipation des citoyens. Dans le cadre de l’autonomie municipale, elle proclame le droit des étrangers à la citoyenneté (c’est la « République universelle »). Ainsi Léo Frankel, Hongrois, citoyen de la Commune, a-t-il en charge la commission du Travail. Dombrowski et Wroblewski, tous deux officiers polonais, sont deux généraux de la Commune. Celle-ci proclame aussi la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, la gratuité et la laïcité de l’enseignement pour les filles et les garçons, les unes et les autres devant pouvoir bénéficier de formation professionnelle. Elle promeut le « luxe communal » avec le droit d’accès de toutes et tous à la culture, pour lequel militent les artistes pleinement engagés dans le mouvement. Elle reconnaît de même les droits hors mariages, notamment pour les pensions des enfants jusqu’alors qualifiés d’« illégitimes ».

Dans le domaine social, outre le ravitaillement et le secours aux indigents, elle prend aussi de nombreuses décisions, telles que le rétablissement des moratoires sur les loyers et la réquisition des logements vides, la laïcisation des hôpitaux, l’organisation des services publics et la réduction de l’échelle de salaires des fonctionnaires… Tandis que la jeune Association internationale des travailleurs (AIT) prône « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », la Commune met en place les premières mesures de droit du travail : elle supprime les amendes et retenues sur salaires, interdit le travail de nuit dans les boulangeries, crée des bureaux de placement, décide de la réquisition des ateliers abandonnés, confiés aux associations ouvrières qui gèrent locaux et outils de production. Ainsi se mettent en place des ateliers pour la fabrication d’armes où est adoptée la journée de dix heures notamment pour donner du travail à ceux qui en manquent et où les travailleurs élisent leur encadrement.

Du succès à la chute

En moins de deux mois, de sa proclamation le 28 mars à l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai, la Commune aura donc entamé, quelles qu’en aient été les limites, une œuvre sociale, culturelle et politique considérable et sans précédent. Militants ou historiens ont beaucoup interrogé les raisons de la chute de la Commune. L’une des premières raisons tient probablement du rapport de force militaire totalement en sa défaveur, en nombre et en formation, tandis que Paris, à l’exception du soutien de plusieurs Communes en régions, était en outre isolé dans un pays encore rural où les notables présentaient la Commune comme un mouvement criminel de bandits et d’étrangers dangereux. Ses hésitations face à certaines initiatives lui ont probablement aussi coûté cher, telle la non-réquisition de l’argent de la Banque de France.

Dernier mouvement révolutionnaire du XIXème siècle écrasé dans le sang, la Commune restera, en tout cas pour le mouvement ouvrier, comme la tentative d’une alternative sociale et démocratique à l’ordre établi de la République conservatrice et libérale. Elle a « balbutié un système », dira l’historien Jacques Rougerie. Un balbutiement fondateur. Isabelle Avran

Les communeuses se mobilisent pour l’égalité

En 1868 déjà, la journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Béra), pour qui la République ne se fera pas sans les femmes, avait rendu public un manifeste pour l’égalité –sans qu’y soit mentionné le droit de vote. Cette revendication égalitaire sera l’un des fils rouges de la mobilisation massive des femmes dans et pour la Commune. Ouvrières, relieuses, institutrices, modistes… elles se nomment, parmi tant d’autres, Louise Michel, Nathalie Le Mel (militante de l’AIT qui a fait partie du comité de grève des ouvriers relieurs où elle défendait notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes), Victoire Tinayre, Eugénie Niboyet, ou encore Elisabeth Dmitrieva (dite Dimitrieff).

La très jeune Russe, à peine vingt ans, est fondatrice de l’Union des femmes, qui devient très vite la plus grande organisation de la Commune chargée, notamment, de la mise en place d’ateliers coopératifs. Défendant les canons, présentes sur les barricades, auprès des ambulances, dans les comités de quartiers, organisant des ateliers, participant à différentes commissions (Travail, Enseignement…), revendiquant l’égalité salariale (obtenue pour les institutrices et instituteurs) ou l’accès des filles à la formation professionnelle, les femmes seront – contre toute réalité – qualifiées de « pétroleuses » par les Versaillais lorsque, face au feu de la troupe, des communeux mettent le feu à des bâtiments publics parisiens. Nombre d’entre elles seront tuées, d’autres emprisonnées et déportées. Qui continueront le combat ou le reprendront au lendemain de l’amnistie générale en 1880. I.A.

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28 mai et l’épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Angela Davis, la traque

Au travers d’une plongée dans l’Amérique des années 1950 à 1970, Traquée raconte en bande dessinée l’incroyable épopée d’Angela Davis et son combat pour les droits civiques. Pas vraiment de l’histoire ancienne.

Birmingham, Alabama, quartier de Dynamite Hill, une nuit de 1949. Une petite fille noire étreint sa peluche. Crocs acérés, une meute de loup a surgi dans sa chambre. « Ce n’est qu’un cauchemar, les monstres n’existent pas », rassure son père. À travers les persiennes, on perçoit pourtant le vrombissement d’une voiture, bien réelle cette fois-ci. Son conducteur est coiffé de la capuche du Ku Klux Klan.

Pour narrer le combat d’Angela Davis, féministe, militante communiste et membre active des Black Panthers, l’auteur Fabien Grolleau s’est affranchi d’une stricte chronologie pour superposer divers tableaux de la vie de celle qui deviendra une icône mondiale des droits civiques. Dans Traquée, l’enfance y est décrite en uppercuts : à l’heure des jupes plissées et des rubans joliment glissés dans les cheveux, l’insouciance se fracasse contre la hargne d’une police devant laquelle il faut baisser les yeux, le spectacle de la maison des voisins incendiée par le Klan. Lynchages, exécutions, racisme systémique … La petite Angela Yvonne Davis grandira, le sentiment d’injustice chevillé au corps, dans un pays shooté aux slogans de carton-pâte glorifiant l’American Way of Life.

Les auteurs ont fait le choix de se focaliser sur un épisode particulier de la vie d’Angela Davis : la traque, l’arrestation, puis l’acquittement de celle qui fut l’une des dix personnalités les plus recherchées par la FBI dans les années 70, après qu’elle ait été accusée d’avoir fourni des armes lors une prise d’otages sanglante visant à libérer un membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de 17 ans pour un vol de 70 dollars. « J’ai souhaité décrire des années 70, loin de l’imagerie hippie Flower Power qu’on en a habituellement », explique le scénariste Fabien Grolleau. « Le sujet de ce projet est de montrer l’échec des dominants tout-puissants à écraser cette femme noire, féministe et communiste ».

Le dessinateur Nicolas Pitz use, quant à lui, d’un camaïeu de couleurs chaudes, tantôt sombres, tantôt rougeoyantes en écho aux exactions commises par le Klan. Des tons vifs et flamboyants qui rendent aussi hommage à la puissance de feu des mobilisations de soutien envers Angela Davis, devenue une égérie mondiale à Paris, Berlin, Cuba ou en Somalie. Dans ses vignettes parfois très chargées en personnages, se télescopent nombre d’acteurs de cette période clé de l’histoire, le président Richard Nixon, l’écrivain James Baldwin, le révérend Martin Luther King et même un certain Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, qui fera licencier Angela Davis de son poste d’enseignante à l’université de San Diego. Percutant, l’album se mue sur la fin en un passionnant jeu de miroirs questionnant une Amérique contemporaine plus que jamais en proie à ses vieux démons. Eva Emeyriat

Traquée, de Fabien Grolleau et Nicolas Pitz (Éditions Glénat, Coll. Karma, 152 p., 22€)

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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