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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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De Desnos à Koltès, un théâtre riche d’émotions

La scène hexagonale explose de spectacles de grande qualité. Des planches du Français à celles de la Comédie de Saint Étienne, de Chaillot à L’épée de bois, de l’Odéon au Dejazet, de la Comédie des Champs-Élysées à L’Atelier… A l’affiche, Strindberg et Koltès, Desnos et Vinaver, Miller et Molière, Morel et Michalik : que du beau monde au balcon !

 

 

 

Ils sont là, les deux « monstres sacrés », comme les surnomme avec affection Arnaud Meunier, le jeune metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne. Planqués derrière la façade de la maison, prêts à s’étriper dans le jardin, Catherine Hiegel et Didier Bezace ! Deux bêtes de scène qui s’emparent avec gourmandise et gouleyance du « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, un frère et une sœur qui se disputent la propriété du lieu sur fond de guerre d’Algérie, dans une ambiance familiale qui fleure bon la province profonde, au cœur d’une société de petits bourgeois parvenus et bien décidés à défendre leurs intérêts dans une cité et une France dont les certitudes se fissurent au cœur d’un conflit

Co Sonia Barcet

Co Sonia Barcet

fratricide : Français de métropole et Français d’Algérie, autochtones et immigrés, européens et arabes… Les répliques fusent, les claques pleuvent, l’OAS veille, la folie squatte le plateau, les cafés arabes explosent, l’humour aussi !
Koltès connaît bien son petit monde, lui l’enfant de Metz et fils de militaire. « J’avais douze ans au temps de la guerre d’Algérie, mon collège était au cœur du quartier arabe », raconte le dramaturge. C’est à cet âge que tout se décide, « en ce qui me concerne, c’est probablement cela qui m’a amené à m’intéresser davantage aux étrangers qu’aux Français. J’ai très vite compris que si la France vivait sur le seul sang des Français, cela deviendrait un cauchemar, quelque chose comme la Suisse ». Un an avant sa mort, il écrit en 1988 « Le retour au désert ». Une œuvre montée aussitôt par Patrice Chéreau, son compagnon de route artistique, avec Jacqueline Maillan et Michel Piccoli : un triomphe ! Comme le sera, à n’en pas douter, la prestation du couple Hiegel-Bezace au cours de la longue tournée qui débute. Le génie de Koltès ? Avoir traité un sujet grave, l’accueil de l’autre ou de l’étranger, avec une incroyable et explosive dose d’humour. Une distribution éblouissante, une mise en scène étonnante, certainement l’un des spectacles majeurs de la saison.

pereAu même titre que « Père » d’August Strindberg, mis en scène par Arnaud Desplechin à la Comédie Française ! Encore une histoire de famille, et de militaire, où père et mère se disputent l’autorité et l’éducation de leur fille. Un huis-clos étouffant, dans cette version conjugale de « vipère au poing » avant l’heure… Là-aussi, les répliques fusent, assassines, là-encore la folie guette et s’abat sur les personnages. Folie d’une mère prête à tout pour faire valoir ses droits, étonnant plaidoyer féministe à une époque où l’épouse n’a que la liberté de vaquer au bonheur domestique, folie d’un père dont l’autorité absolue, plus que la virilité, est bafouée au plus intime de son être. Anne Kessler et Michel Vuillermoz, deux autres « bêtes des planches », sont pathétiques de vérité dans les rôles-titres. La salle retient son souffle, la scène balbutie d’émotion : sommes-nous encore au théâtre tant la réalité semble l’emporter sur la fiction, sommes-nous au cœur de déchirures contemporaines qui hantent bien des couples face à la dictature de l’enfant ou des parents ? Strindberg visionnaire de la libération des sexes et des mentalités, Desplechin chef d’orchestre éclairé des tragédies intimes dans la simplicité et la nudité du plateau.
Et un autre couple, Pauline Masson – Gabriel Dufay, embrase les planches de Chaillot avec leur « Journal d’une apparition » : c’est beau, c’est fort, l’amour proclamé de Robert Desnos à sa dulcinée ! Un spectacle ciselé à la perfection, un duo d’acteurs qui irradie de présence par la seule force poétique du verbe. Sensualité des corps, ivresse des mots, là aussi l’amour semble folie quand la passion est à ce point débordante et dévorante. Robert et Yvonne, Robert et Youki, le « Journal d’une apparition » et « J’ai tant rêvé de toi » : deux figures de femme déterminantes dans la vie de Desnos, deux recueils-poèmes qui proclament à tout va combien seul l’amour, conjugal-fraternel-filial, est moteur de vie. Amour réel, amour rêvé, chair ou fantôme ? Peu importe au final, dans un pas de deux enivrant, et d’une beauté presque indécente face à la laideur de nos faubourgs, Masson – Dufay nous emportent dans une cascade de délires et d’émotions. A y noyer toutes nos illusions, à irriguer nos plus intimes passions.

Co Thierry Depagne

Co Thierry Depagne

Alors que c’est une cascade de sang qui inonde au final la scène des ateliers Berthier, Porte de Clichy… Avec « Vu du pont » la pièce d’Arthur Miller écrite en 1955, retraduite et mise en scène par le belge Ivo van Hove, l’Odéon fait fort ! L’histoire de deux immigrés italiens qui, faute de travail au pays, entrent illégalement aux États-Unis pour tenter de survivre, une histoire dont la modernité résonne étrangement à nos oreilles en ces temps perturbés. Là encore, des couples d’acteurs à forte personnalité, d’une extraordinaire présence sur le plateau, en particulier Charles Berling et Pauline Cheviller, Eddie et Catherine, le docker de Red Hook à proximité de Brooklyn et sa nièce. Un attachement viscéral de l’un pour l’autre, qui tourne à la tragédie lorsque la jeune fille décide d’épouser Rodolpho, le beau clandestin. Une pièce qui, au cœur de sa temporalité – l’immigration outre-Atlantique dans les années 50 – et des spécificités culturelles transalpines – le code de l’honneur et le poids de la parole donnée -, nous plonge dans la modernité la plus tragique : l’accueil de l’autre, la fuite de sa terre pour survivre à la faim et à la misère, le choc des cultures. Une œuvre d’une rare intensité, servie par une pléiade d’artistes de grand talent. Dans un dispositif scénique original, qui nous permet d’appréhender la complexité des tourments et des sentiments de chacun des protagonistes sous toutes leurs facettes.
Pour le public français, d’un côté une œuvre de Miller à découvrir et de l’autre un texte à redécouvrir, « L’avare » de Molière mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Dejazet. Cet avare Harpagon, si avaricieux qu’il ne vous donne pas le bonjour mais vous le prête seulement, se présente sous les traits de Jacques Weber. Non pas donc un personnage chétif qui préfèrerait mourir de faim devant sa cassette plutôt que de s’en séparer, mais un maître de maison à la puissante carrure qui en impose à chacun par son physique… En élisant Weber dans le rôle-titre, étonnamment sobre à l’opposé de la démesure qui caractérise parfois son jeu, Martinelli porte un regard décalé sur cet emblématique personnage de comédie. Et si tout cela, en fait, n’était pas aussi risible qu’on le pense ? Avec, énigmatique baisser de rideau, cette volte-face qui bascule de la farce au tragique : la mort, au final, comme ultime remède à tous nos vices.

La mort, la fin d’un temps, la nostalgie de l’enfance… Avec « Hyacinthe et Rose« , l’un qui était coco et l’autre catho, François Morel nous plonge avec délices en cette époque insouciante où les enfants partaient encore en vacances chez leurs grands-parents ! Un regard amoureux, mais non sans guerres picrocholines, sur ces adultes déroutants pour le petit d’homme. Un spectacle plein de fraîcheur et de saveur, une adaptation du beau livre au titre éponyme que l’ancien de la bande aux Deschiens a publié quelques années auparavant. Un spectacle à voir en famille, au même titre que « Le cercle des illusionnistes » sorti de l’imaginaire fantasque d’Alexis Michalik et couronné depuis par trois Molières ! Une troupe virevoltante d’énergie, avec changements de costumes et de décors à vue, pour nous conter les tribulations de deux génies hors du commun, le magique Robert Houdin et son compère d’un siècle finissant, Georges Méliès. On saute à pieds joints, et avec grand plaisir, dans ce cercle des illusionnistes qui nous conduit de l’ère du kinétographe à l’invention du cinématographe. Avec tours de magie sur scène et projection de quelques films d’époque à la clef.

PhotoLot LaDemande21

Un moment de théâtre festif, avant de retrouver les tracas quotidiens et « La demande d’emploi » pour certains. Écrite à l’aube des années 70, la pièce de Michel Vinaver n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire, dans la mise à nu qu’il orchestre sur les planches de L’épée de bois, l’un des hauts lieux de la Cartoucherie si convivial et chaleureux avec les théâtres de l’Aquarium, de la Tempête et du Soleil, le metteur en scène René Loyon en dévoile les subtiles richesses et questionnements : comment vivre et réagir, se reconstruire et non se détruire, lorsqu’on est soumis au feu des questions incessantes d’un chasseur de têtes sans scrupules ? Chômage, perte d’emploi mais bien plus encore : perte d’identité et d’estime de soi, perte des repères et du goût à la vie… Dans un chassé-croisé infernal, les répliques fusent et s’emmêlent à l’identique de la vie des trois protagonistes, père-mère-fille, percutés en pleine crise économique autant qu’existentielle. « Cette pièce est une tentative pour faire sourdre l’évidence, tant en ce qui concerne l’individu que la famille, qu’il n’existe pas un dedans distinct d’un dehors, qu’il n’existe aucune intégrité possible », écrit Michel Vinaver en 1973. « L’homme n’atteint, à la limite, l’intégrité que dans le passage à la folie, au suicide, lorsque, la contradiction devenant insoutenable, il craque, il vole en morceaux ». Propos prémonitoires à une réalité aujourd’hui tragiquement coutumière, de la belle ouvrage scénique à voir de toute urgence.
Yonnel Liégeois

Le partenariat entre la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) et l’UFM-CGT, l’Union fraternelle des métallurgistes, se poursuit en cette saison 2015-2016. Avec, pour l’heure, trois spectacles à tarif préférentiel (8€, au lieu de 14€, en déclinant à l’accueil le mot de passe UFM) : « Soulèvement(s) », « Sem’elles » et « Kyoto forever 2 ».

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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La bonne, les brutes et les croulants

Avec « Pour vous servir, les tribulations d’une gouvernante chez les ultra-riches », Véronique Mougin signe son premier roman. Drôle et mordant. La journaliste nous embarque dans le quotidien des domestiques et des ultra-riches.

 

 

Cyrielle Blaire – Comment est né « Pour vous servir…« , ce roman dont l’héroïne est une gouvernante?
Véronique Mougin – J’avais écrit pour le magasine Marie-Claire un papier qui s’appelait « le monde des riches vu de la chambre de bonne ». Des gouvernantes m’avaient raconté tellement d’anecdotes aussi incroyables que marrantes que j’ai trouvé dommage de m’arrêter là. richesCe roman, c’était l’occasion de parler des survivances des relations de classe, des inégalités sociales, des collusions entre riches et même du droit de cuissage. En France, on a toujours eu des riches et les riches ont toujours eu besoin d’être servis. Les gouvernantes doivent être dans l’anticipation permanente des désirs de monsieur et de madame, être psychologue, avoir une forte résistance au stress. Ce sont des métiers d’excellence, avec des exigences très élevées. Quand la maison est parfaite, la réception réussie, on ne voit pas le boulot.

C.B. – Cela se traduit par des journées sans fin ?
V.M. – On n’a jamais assez d’heures dans la journée pour terminer le travail à faire. En plus il leur est très difficile d’avoir une vie personnelle, car les gouvernantes sont logées chez leur patron. Les domestiques sont payés pour être invisibles, pour servir sans se faire remarquer. Ce sont des feuilles de plastiques : souples, transparentes et muettes. Le patron peut se défouler sur eux, les maltraiter verbalement, il faut absorber et attendre que l’orage passe. Ce métier, ça peut être le paradis ou l’enfer, et souvent c’est entre les deux. Quand cela se passe bien, les gens de maison se sentent honorés de défendre une certaine excellence. Et de temps en temps, des patrons font hériter des gens de maison. Sauf qu’il y a beaucoup plus de chances de se faire virer parce qu’on a abîmé l’argenterie de Madame que d’épouser Monsieur. A part le père de Liliane de Bettancourt qui a épousé la nurse anglaise, des contes de fée, je n’en connais pas. Dans une interview, Liliane Bettencourt a d’ailleurs dit qu’elle voulait faire exhumer la dépouille de la gouvernante pour la renvoyer en Angleterre. C’est dire la haine…

C.B. – Il y a un certain mépris de classe ?
V.M. – Il y a les remarques condescendantes, le mépris de classe. Certains patrons n’adressent jamais la parole à un employé. Et il y a des choses que je ne pouvais pas inventer dans mon roman : la réalité dépassait la fiction ! Comme ce patron, revenant tout trempé et plein de boue de la chasse, qui se déshabille entièrement devant la gouvernante comme si elle était un meuble. Cela rappelle ce que disait la Pompadour à sa gouvernante : « Le Roi et moi, on se sent tellement bien avec vous, vous êtes comme un chien ou comme un chat ».

C.B. – Dans votre roman, certains employeurs apparaissent en décalage complet avec le réel…
VéroV.M. – Une dame qui ne sortait jamais du château était extrêmement fière de raconter à tous ses visiteurs qu’elle était allée au marché et en avait ramené un pot de confiture. C’était si « exotique » ! Ces gens là vivent dans un milieu très fermé, les seuls gens de milieu modeste qu’ils sont susceptibles de fréquenter sont leurs employés. Les grandes fortunes sont des catalyseurs de folie, elles font fleurir tout un tas de névroses. Une gouvernante m’a raconté que dans une maison, il y avait des caméras de vidéo partout. Il y a chez les puissants une peur qu’on les vole, qu’on les trahisse, qu’on les arnaque, que tout ça se retourne… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
Du « Journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirbeau (1900) aux « Bonnes » de Jean Genet (1947) tiré du drame des sœurs Papin, les domesticités ont inspiré les romanciers du siècle dernier et captivé l’attention du public. Au cinéma de nombreux films – « Gosford Park » de Robert Altman, « Les blessures assassines » de Jean-Pierre Denis ou encore « La cérémonie » de Claude Chabrol – s’en sont fait écho. Père de la psychopathologie du travail, Louis Le Guillant publiera quant à lui en 1961 une étude de référence sur le pouvoir pathogène de la condition domestique.

Véronique Mougin n’est pas une inconnue pour les lecteurs de Chantiers de culture. Journaliste, elle est l’auteure de documents remarqués, et fort bien documentés, sur le monde de la pauvreté et ceux que l’on nomme SDF. Elle a signé l’émouvante biographie de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui se retrouve à la rue du jour au lendemain. Une plume attachante et juste, sans le pathos convenu qui pervertit tant de récits et témoignages. Une romancière, désormais, qui n’a pas le sentiment de trahir sa parole en quittant le monde des petits et des pauvres pour s’aventurer du côté des riches et des grands. Et nous en dresser un tableau épique et cocasse. Qui nous révèle surtout, dans « Pour vous servir… », une facette cachée de son talent : une plume alerte et d’une force comique irrésistible pour nous narrer les tribulations de Françoise, une gouvernante aux propos vraiment décapants. A lire au salon comme à l’office ! Y.L.

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Le petit bouquiniste du bout du monde

À Vialas, un village de 450 habitants suspendu aux pentes du Mont Lozère, Dominique Delafontaine nous accueille dans sa « Petite Bouquinerie ». Il feuillette pour nous quelques pages d’une vie marquée par l’amour fou des livres et de la lecture.

Il ne supportait plus de vivre en ville. Son travail au sein d’une association au service des personnes handicapées le comblait pourtant. Il s’y donnait à fond, avec bonheur ! Mais la ville ! La grande ville ! Décidément, ça ne passait pas. Aussi, un matin dont il ne précise pas s’il était beau, bref, un certain matin, Dominique Delafontaine se décide. À tout quitter. DSCN1055C’est à Vialas, dans les Cévennes, qu’il installe ses pénates et sa bibliothèque personnelle qui compte à l’époque mille ouvrages. Ceux qu’il a dévorés depuis sa première rencontre avec un roman trouvé au hasard d’une visite dans une librairie, quand, encore tout jeune homme… « C’était 37,2 le matin de Philippe Djian », se souvient-il. « En format de poche. Ce livre a changé ma vie. Il a déclenché en moi une soif inextinguible de lecture ».

Un bonheur de lire qu’il a enfin la possibilité de transmettre. « Devenir bouquiniste, c’était une façon pour moi de rendre au livre ce qu’il m’avait offert ». Huit ans plus tard, 15 000 titres s’entassent, impeccablement classés sur les rayons de sa « Petite bouquinerie », au premier étage d’une maison de pierre, au centre du village. Ou dans des cartons empilés jusque dans son salon. Certes, trop peu de visiteurs se risquent à grimper l’escalier de bois. Dominique dispose toutefois d’une fenêtre large ouverte sur le monde, grâce à Internet. Il réalise par ce biais 80% de ses ventes.

D’ailleurs, cet après-midi -là, le récit qu’il nous livre est soudain interrompu par le téléphone. L’appel vient de Turquie. Là-bas, une lectrice vient de recevoir le livre commandé. Elle s’exprime dans un français presque parfait. « Le livre est magnifique. En le feuilletant, j’y ai trouvé des fleurs séchées. C’est très émouvant, c’est très beau. Je tenais à vous dire merci ». Ému, Dominique raccroche. En souriant, il reprend ses explications. DSCN1108Outre ses ventes via les réseaux du livre d’occasion – passage obligé –, il pose ses tréteaux sur les marchés. On le croise à Vialas, à Génolhac, Villefort, Pont de Montvert, Bessèges… Aux habitués, aux fidèles s’ajoutent, l’été, les lecteurs en villégiature. Tous font leur miel de polars et de thrillers, de romans de science-fiction, d’histoires d’amour et d’auteurs cévenols à la plume trempée dans les guerres de religion, l’épopée des Camisards ou plongée au plus profond de l’histoire de la mine.

Bien que passionné de polars et de littérature contemporaine, Dominique n’a pas souhaité se spécialiser. Rayons et cartons recèlent donc bien des surprises. Des livres qu’il recherche et acquiert, comme c’est l’usage dans la profession, en fonction des demandes des lecteurs. «J’ai aussi la chance que des gens me donnent des livres », confie-t-il. Il insiste, « c’est peu fréquent en ville. Mais ici, sans doute parce que les habitants me connaissent et m’apprécient, je crois, cela arrive souvent ». Ces « dons » sont une bouffée d’oxygène pour son activité qui demeure fragile. Ainsi, la récente augmentation des tarifs postaux a sérieusement amputé ses ressources. « Les sites de vente en ligne ne tiennent pas compte de ces changements », déplore-t-il, inquiet à la perspective d’une nouvelle augmentation annoncée pour janvier prochain.

Il n’en prépare pas moins ses trouvailles pour les prochains lecteurs et les prochains marchés, heureux qu’un temps estival se maintienne sur le massif des Cévennes. Si loin de la grande ville ! Marie-Claire Lamoure

La petite bouquinerie, Rue haute, 48220 Vialas. Courriel : lapetitebouquinerie@orange.fr

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A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

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Le poème élargi de Miguel Gomes

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

D’où vient que lorsqu’on voit un film l’on sait, dès la première image, que ce sera un film fort, que l’on ne l’oubliera pas de sitôt ? Qu’il vous fait violence et qu’il vous fera vivre, qu’il changera votre rapport au monde, aux êtres, à l’espérance ? Et que l’on se trompe là-dessus presque jamais, tant c’est certain. Comme une rencontre ! Ainsi en va-t-il avec « L’inquiet » de Miguel Gomes, le premier volume de sa trilogie des « Mille et une nuits ».

mille1« L’inquiet » est le premier volume, sorti en salles le 29 Juin, de la trilogie des « Mille et une nuits », de Miguel Gomes. Les deux films suivants sont attendus pour juillet et août. Dès le premier plan du film, l’on est saisi. Saisi par l’énergie rassemblée, condensée. Ce film est une arme. Il nous met en éveil et nous arme pour penser.
D’emblée, l’annonce du déploiement. Pareil en musique lorsque l’accord d’attaque installe au fond, avec autorité, un silence. Mobilisation immédiate de toute l’oreille pour la révélation de la promesse. Non pas que le film soit parfait. En tout cas, son accomplissement n’est pas de l’ordre de ce que l’on entend généralement par là. Non, le collage est rugueux. Il accroche et écorche. Le montage ne s’articule pas selon la belle harmonie sucrée, mélodieuse à laquelle nous sommes habitués. Cela parait souvent être de guingois, peut-être même maladroit. En fait, tout cela se cherche et c’est ce qui nous touche. C’est cette esthétique-là qui émeut et parle. Émergent en nous de nouvelles émotions qui fondent un être-au-monde nouveau. « L’inquiet » ne fait pas croire que ce nous voyons paresseusement à l’ordinaire est le réel. Il ne nous installe pas dans nos évidences. Il détache notre regard de visions aux perspectives trop bien assurées, aux cadrages propres. Il cherche la forme cinématographique apte à nous faire toucher du doigt la plasticité de la mécanique du monde pour en dégager la puissance. C’est fragile, incertain, mais tellement encourageant, tellement mobilisant. Ici, le poème jaillit du documentaire. Mieux, le documentaire est poème.
C’est le travail de la fiction, soutenu par la structure narrative du conte des « Mille et une nuits » qui n’est en rien -faut-il le dire- son illustration, qui permet l’émergence d’un documentaire de cette trempe. Cette volonté fictionnelle structure le film, en libère la pensée en approchant une forme qui le rend présent aux injonctions du réel. Que demander d’autre au cinéma que de nous donner des ressources pour penser et agir, non pour geindre, gémir, pleurer avec les endeuillés enterrant leurs morts. En fait, ce film nous ressuscite. Ce sont des « Magnifiques » que nous croisons. Sortie du tombeau.

mille2« L’élargissement du poème » de Jean-Christophe Bailly… Voilà ce que je lisais comme en écho ce mercredi-là en me rendant voir ce film. Je voulais d’abord échapper à la canicule oppressante qui s’installait sur Paris. Fuir cet enfer dans une salle obscure et fraiche, comme un égaré en proie à un délire mystique ! Difficile de ne pas établir des correspondances subjectives entre le film que je voyais et le livre dont je venais juste de suspendre la lecture. Parler d’un livre c’est inviter à le lire et me voilà bien embarrassé craignant que sa lecture, non pas déçoive, mais déconcerte trop.
Bref, je crains qu’il demande trop d’endurance, de ténacité à un moment où nous aspirons tous, légitimement, à des lectures certes stimulantes mais plus récréatives, exigeant une attention moins soutenue. Ou bien même que certains soient encore en recherche d’écrits plus instructifs et plus utiles car plus en prise avec une actualité qui sollicite beaucoup, et en urgence. De toute évidence, ce livre ne relève pas de ces catégories. Il peut donc décevoir des attentes, brouiller les pistes et faire qu’on en abandonne la lecture. Il est donc hélas toujours possible qu’au hamac l’ouvrage fasse passablement bailler. Pourtant, sa lecture croise des préoccupations communes et des engagements envers la société des hommes, leurs travaux et leurs jours où nous sommes souvent camarades.

On y retrouve « l’aimable simplicité du monde naissant » (Fénelon), et le monde n’a jamais fini de naître. Peut-être alors que cette proximité, cette présence au monde motiveront suffisamment pour tenir ferme le livre ouvert et l’esprit en alerte jusqu’au bout.
« L’élargissement du poème » résulte d’une reprise d’articles et de différentes contributions de l’auteur. Le livre n’a pourtant rien d’une simple compilation. Il forme un écheveau dense mais souple à délier. Il développe des cohérences, tresse des parcours erratiques possibles. Cette écriture appelle à revenir, parfois de façon aléatoire, au texte déjà lu pour en dénouer la chevelure, trouver des richesses de lectures insoupçonnées ou passées inaperçues au premier balayage des yeux. Idées seulement entrevues, pas encore assimilées, ni même pensées. Il faut s’attarder. Il s’agit d’entrer en méditation (faire son chemin). Au fond, ce livre est un exercice de ralentissement. Un chapitre d’ailleurs en dit un peu la méthode. Et la vacance, n’est-ce pas ralentir pour laisser venir à soi l’étendu ? Avoir une lecture appliquée. Pour autant, il faut consentir à se perdre dans ses méandres, sans raidissement de la nuque. Cette disposition d’esprit n’est pas donnée, il faut la conquérir. Cette nonchalance est une exigence qui a ses contraintes. Gagner cette espèce de dessaisissement pour se laisser dépayser se révèle presque un effort ascétique ! On ne nage pas facilement en eau profonde. La récompense spirituelle est à ce prix.

Petite citation. « Dans le Bartleby de Melville, dans les personnages de Walser, dans les héros de l’Amérique de Kafka, dans ceux du Tchevengour de Platonov, c’est-à-dire aussi bien dans l’univers capitaliste que dans ce qui s’est retourné contre lui, nous voyons passer ces figures de cancres obstinés et de rêveurs souverains. Peut-on fonder sur eux une politique ? Je ne le crois pas, ils sont hors de la fondation, de toute fondation, et pour eux ruine et chantier sont synonymes. Mais mystérieusement, ce sont nos guides, car c’est sous leur pas que le monde revient comme cette brillance aveugle où l’homme, presque indument est admis ». Il n’est toutefois pas nécessaire d’avoir lu toute cette littérature pour comprendre ce que dit Jean-Christophe Bailly ! Et encore, la quatrième de couverture : « Élargir, c’est agrandir, mais c’est aussi libérer ce qui était détenu. mille7A partir de la « poésie élargie » de Novalis ce livre forme une boucle dont le poème est le nœud. Ce qu’il envisage, c’est une sortie hors des limites, non seulement du poète et de la littérature, mais aussi des hommes confinés dans des enclos qu’ils se sont donnés. L’indice et l’écho, le ricochet, la connexion, la résonance et l’évasion -tels sont les mots clés de cet élargissement proposé ici comme méthode ». Un moine poète, ailleurs, pas dans ce livre, parle lui d’alpage, de lecture d’alpage : « S’interdire de lire toute page qui ne soit pas un alpage; n’appeler page que celle-là qui est aussi alpage, qui en procure tout ensemble l’altitude, l’espace et la diversité ».

mille3« Soleil sur fond bleu » de Christine Spianti peut se lire comme un exercice de poésie pratique qui, me semble-t-il, n’est pas sans lien avec la méthode proposée par Jean-Christophe Bailly. Où, comme sur le bleu du ciel s’accrochent les nuages, sur le texte se brodent des images. Le texte dialogue avec elles pour fixer la pensée et faire poème. Oui, fixer la pensée, comme au temps de l’argentique où, après le bain de la révélation, se fixait le tirage sur le papier. C’est ainsi que s’agencent sur la page textes et images pour donner à voir la pensée. Pour autant, ce livre n’est pas ce qu’on appelle communément un livre d’art. Il se reçoit comme on recueille la parole de l’ami.
On entre en partage. Nous croiserons là, parmi beaucoup d’autres, Walter Benjamin, Pierre-Paolo Pasolini, Paul Klee, Giuseppe Penone, Breton, Piero de la Francesca, des enfants. Une lecture vagabonde, à la cuisine on imagine, en épluchant les légumes, d’une page du Corriere della Sera. Magdalena et Jean-Sébastien Bach mis en miroir avec la « Fiancée » du tableau de Rembrandt. Le même ciel vu de la même fenêtre, décrit chaque jour durant plusieurs semaines à différentes heures. Deleuze, les fusillés du Mont Valérien, Joseph Beuys, Georges de la Tour, Miro, François Maspero. Nicolas de Staël et Van Gogh. Christine Spianti ne parle pas sur eux, ni non plus tellement d’eux. Elle nous fait partager l’intimité d’une conversation qu’elle entretient avec eux. Elle se met dans leurs pas, marche à leur souffle, épouse la sinuosité de leurs sentiers de création.
Voilà ce qui la relie au tout-monde, et de l’écrire sans crainte d’abuser de la pensée d’Édouard Glissant. Voilà ce qui la solidarise. Subversion du temps et de l’espace par l’écoute du silence qui s’instaure alors en elle et en nous. La joie spacieuse. Ce chemin qu’elle se fraie dans la toile, qu’elle tisse avec sa récolte de pensées/images sauvages, qu’elle confronte à son quotidien, c’est le poème. Une citation ? Arbitraire d’une citation : « En formation de CAP au CFA de Vesoul, une apprentie esthéticienne refuse de serrer la main des puissants (Président de la République, ministres et intendants en visite). Il lui tend la main et cette petite fille-là, tout d’un coup, se retourne et s’écarte. Elle remet tout en ordre, le réel apparait avec le refus. Haut courage de fille du peuple, courage ordinaire. Toute seule. Désapprouvée. Elle avait du se le promettre très fort. Elle l’a fait. Leçon d’intégrité ». Suit, après : « 09 h-37, ciel bleu troué de nuages s’épaississant ou descendant jusqu’à l’horizon des maisons où il devient mauve et un peu menaçant de pleuvoir ». mille5Juste avant un dessin colorié de Thomas Hirschhorn, « Crystal of resistance. 2011 » : « LOVE (acte symbolique) POLITICS (courage devant le puissant) AESTHETICS (esthéticiennes) PHILOSOPHIE (refus critique). Il y aussi la conviction, la précarité, l’urgence ». Suit alors une citation du Manifeste du Parti Communiste : « Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés… ».

« La Sapienza » : beauté, beauté inouïe, claire, lumineuse de ce film d’Eugène Green… Une esthétique sur le fil du rasoir, d’une pureté qui fait peur. On redoute tant que le réalisateur sombre dans le cliché du beau style, où de « subliminales » images « vulgarisent » en mirage d’élégants espaces italiens, marbrés, roses, bleus et dorés comme on en trouve congelés dans les catalogues de voyages. Pauvres images de nos pauvres rêves. Freud disait, lorsqu’il n’allait pas trop bien, qu’il avait besoin d’Italie ! Oui, mais de quelle Italie parlons-nous ? Où l’on voit ici que ces beaux cadres ne se réduisent pas à la seule ornementation qu’on leur assigne. Ils font « monde ». C’est l’architecture même d’une pensée qu’ils portent et dont ils deviennent la métaphore. Structuration de l’espace-temps par la pensée qui alors s’en échappe, ouvrant sur un ciel qui n’est pas une clôture mais la mesure de l’incommensurable. mille4Architecture, musique, mathématique. Nous voyons la pensée s’accomplir dans une sorte d’assomption.
Notre regard est lavé, débarrassé des clichés convenus qui nous prive de nous confronter au travail d’une pensée et en gomme la force subversive. Ces traces monumentales, ici baroques, témoignent, sont signes vivants. Le film est juste. Il nous met à l’épreuve. Il nous rend présent. Cet ordonnancement du monde nous parle encore. Cette parole est performante, elle nous dit des choses puissantes, irrigue encore mystérieusement nos vies d’aujourd’hui. Elle appelle le miracle, renouvelle la sagesse. C’est pourquoi ce film est beau et mystérieusement si nécessaire. Jean-Pierre Burdin

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Lucia Iraci, coiffeuse du cœur

Au cœur du Paris populaire du 18ème arrondissement, en 2011 Lucia Iraci a créé « Joséphine », le premier salon de coiffure solidaire. Son combat ? Prendre soin bénévolement des femmes démunies, les aider à retrouver l’estime de soi et le chemin de l’emploi.

 

 

Ne nous y trompons pas, l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » créée par Lucia Iraci est tout, sauf une entreprise futile ! Il s’agit bien au contraire d’enrayer le mécanisme d’exclusion qui les guette toutes : les femmes sans indemnité et en recherche d’emploi, celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale mais écrasées par la charge éducative et les soucis financiers, celles encore qui sont victimes de violences conjugales. Dans une telle situation de précarité, et souvent de solitude, la coquetterie n’est plus à l’ordre du jour. Les séances de coiffeur ou de shopping sont de lointains souvenirs. Pour des raisons financières évidemment, mais pas seulement…
« Je n’ai pas de travail ? A quoi bon me maquiller le matin… Je suis seule avec mes enfants et ne sors jamais ? A quoi bon faire un effort vestimentaire »… Et soudain, le reflet dans la glace interpelle : qui voudrait t’embaucher avec une tête pareille ? Comment veux-tu plaire à un homme, ainsi accoutrée ? Le cercle vicieux de la dévalorisation de soi est enclenché, il est bien difficile d’en sortir seule. lucia1C’est précisément là qu’interviennent les professionnels bénévoles du salon Joséphine en redonnant à ces femmes l’envie de prendre soin d’elles. Pour retrouver une image positive d’elles-mêmes, mieux affronter ainsi les difficultés de tous ordres.

L’investissement social de la belle Lucia est le fruit de toute une histoire. Elle quitte à quinze ans sa Sicile natale pour retrouver sa famille à Paris, apprend la coiffure sur les traces de sa sœur aînée prénommée…Joséphine ! Talentueuse, elle est vite remarquée et collabore pendant vingt ans avec des photographes et couturiers célèbres (Yves Saint-Laurent, Bettina Reims, Peter Lindbergh, etc…). Elle ouvre son propre salon en l’an 2000, crée sa ligne de soins mais en dépit du succès, elle s’avoue insatisfaite, « il manquait une dimension à ma vie ». Partant du constat que 80 % des pauvres sont des femmes, que l’apparence physique et la confiance en soi sont primordiales pour trouver un emploi, elle veut offrir aux plus démunies le moyen de cette reconquête. En 2006, Elle crée l’association « Joséphine pour la beauté des femmes », elle intervient bénévolement dans diverses structures avec le secret désir d’ouvrir un salon social associatif. Las, en butte à de nombreuses difficultés, elle abandonne provisoirement ce projet et décide d’ouvrir son propre salon un lundi par mois aux femmes en grande précarité. Pour son action, elle se voit honorée de la Légion d’honneur en 2009.
Deux ans plus tard, avec l’aide de partenaires et de sponsors, se matérialise le projet qui lui tient à cœur : en mars 2011, au cœur du quartier parisien de la Goutte d’Or, s’ouvre le premier salon de beauté social ! La plupart des femmes qui franchissent la porte sont envoyées par des associations partenaires, environ 70 % d’entre elles bénéficient du RSA. Une participation symbolique, 3 €, leur est demandée pour coiffure et maquillage, afin qu’elles se sentent aidées et non pas assistées. Elles peuvent aussi avoir accès à des soins de manucure et d’épilation, ainsi qu’à des séances de sophrologie et de yoga pour celles qui sont dans des situations de stress ou d’angoisse. Leur sont également prodigués des conseils de santé. luciaChaque cliente est reçue individuellement, en entretien privé et confidentiel, pour évaluer ses besoins prioritaires. Les premières années, ce fut Koura, belle jeune femme souriante qui y veillait, forte de son expérience comme coordinatrice de centre d’urgence du Samu social. C’est lors d’un projet pour les femmes de la rue, cherchant une coiffeuse bénévole, qu’elle croisa le chemin de Lucia… Depuis, d’autres ont pris le relais du sourire. En revanche Mehdi, qui participa à l’aventure dès le début, est toujours à ses ciseaux, prêt à rendre belles celles qui arrivent le visage chiffonné par la vie. Son CAP en poche, il a travaillé comme coiffeur-maquilleur de studio, chez Alexandre également, avant de mettre ses compétences au service du projet « Joséphine ». D’abord bénévole, il est aujourd’hui salarié.

La qualité de l’accueil est le point fort de l’initiative, sans doute la clef de son succès. Tous les témoignages recueillis sur place évoquent l’écoute bienveillante, la douceur des professionnels, salariés ou bénévoles, qui assurent les soins dans une ambiance chaleureuse où le rire est monnaie courante. Il n’en faut pas plus, parfois, pour redonner confiance à des femmes qui n’osaient plus se regarder dans le miroir depuis longtemps. « C’est comme si je me retrouvais vingt ans en arrière ! », confie l’une d’elles tandis qu’une autre, victime de harcèlement, l’affirme clairement, « c’est un retour à la dignité pour moi ». Lucia le constate, par les confidences de son équipe, certaines n’osent pas se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elles n’ont aucune tenue décente à se mettre, tout simplement. Qu’à cela ne tienne, activant son réseau de partenaires, elle met en place un système de prêt de vêtements, sacs et chaussures. Une sorte de formule « Dress for Success »… ! lucia3Tout est proposé pour tenter de faire barrage à l’implacable mécanique de l’exclusion. Les résultats sont là : de janvier à décembre 2012, le Salon Joséphine a reçu 1531 femmes, plus de 300 d’entre elles ont retrouvé un emploi.
Il n’en fallait pas plus pour doper l’optimisme de l’infatigable Lucia. Qui ouvre un deuxième salon à Tours, son rêve étant d’étendre le projet à l’échelon national… Pour satisfaire cette ambition, il faut des bras et surtout des compétences, non seulement techniques dans le domaine de la coiffure mais aussi psychologiques à l’écoute et au décryptage des besoins de chaque femme fragilisée par la vie. Lucia veut toujours offrir le meilleur et ne jamais courir le risque d’un service « au rabais », sous prétexte qu’il s’adresse à une population défavorisée.
Elle crée l’École française de coiffure sociale en janvier 2015 à Tours, où elle enseigne elle-même deux jours par semaine. Il s’agit d’apporter aux professionnels, déjà titulaires d’un diplôme de coiffure (CAP ou BP), une formation certifiante théorique et pratique. Y sont abordés différents domaines : psychologie, sociologie et médecine (dermatologie, cancérologie et psychiatrie). En ligne de mire, la reconnaissance du titre de coiffeur social au Répertoire national des certifications professionnelles afin que les diplômés puissent également intégrer à terme les équipes pluridisciplinaires des maisons de retraites ou des hôpitaux, là où les besoins sont considérables.

La dernière idée folle, et follement généreuse de l’association, qui confirme sa vocation solidaire, les « Perruques de Joséphine » ! Il s’agit de collecter des perruques auprès de femmes qui ont surmonté leur cancer. L’objectif ? En faire bénéficier d’autres qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Il est sûr que nous entendrons encore longtemps parler de « Lucia, coiffeuse du cœur ». Chantal Langeard

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Pouy, une plume en noir

Jean-Bernard Pouy, le créateur du « Poulpe » revient, en cette année de 70ème anniversaire de la Série Noire, sur l’évolution du roman noir français depuis 30 ans. Indissociable, selon lui, de la critique sociale.

 

 

Jean-Philippe Joseph – La Série Noire réédite un recueil de cinq de vos titres, « Tout doit disparaître ». Pour certains écrits en 1986 et 1990, en plein renouveau du roman noir français.

Jean-Bernard Pouy – Jean-Patrick Manchette a réveillé le polar français, il lui a donné une spécificité par rapport au polar américain.Mais celui qui lui a donné une légitimité, c’est Didier Daeninckx avec « Meurtres pour mémoire ». Tout d’un coup, il y avait un récit qui concernait l’Histoire de France, la société française, le massacre de plusieurs dizaines d’Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961, dont personne, sauf quelques journalistes, ne parlait. noir1Vingt ans après les faits, quelqu’un s’emparait de l’affaire et faisait toute la lumière sur le rôle de la police et du préfet Papon. La presse a encensé le livre, alors qu’elle tenait jusqu’alors le genre pour crétin. Le néo-polar français est né à ce moment-là, autour de 10-15 auteurs, certains tournés vers le social, d’autres vers le politique.

J.-P. J. – Et vous ?

J.-B. P. – Moi, c’était plus la déconne. Je suis attiré par la littérature jouissive. Il faut lire « Les enfants du limon » de Queneau. C’est à mourir de rire ! J’ai commencé à écrire parce que je devais du pognon à un type qui était éditeur. Il lançait une collection de romans. J’ai écrit « Spinoza encule Hegel ». Je me suis tellement marré en le faisant, que j’ai continué. Mon second livre a été pris à la Série Noire. C’était « Nous avons brûlé une sainte ». Le Front National commençait à l’époque à faire de Jeanne d’Arc son égérie, ça me faisait chier parce que c’est une héroïne qui n’a rien à voir avec ce que représente le FN.

J.-P. J. – Vous parlez de « déconner », mais vos romans sont très ancrés dans la réalité sociale…

J.-B. P. – C’est pour ça qu’on écrit : pour raconter des histoires d’aujourd’hui. Je suis un auteur de roman noir. Le roman noir est un roman de critique sociale. On peut y parler de lutte sociale sans que ce soit purement journalistique. L’idée, par exemple, que l’on se fait du travail, me révolte. Quand j’entends le patronat gueuler contre les 35 heures, quand je vois la manière dont on enferme les gens dans leur temps libre ou travaillé, dans leur fatigue… Sous De Gaulle et Pompidou, les conditions de travail étaient peut-être plus dures, les salaires peut-être moindres, mais le corpus social était plus solidaire, et surtout, les syndicats plus forts.

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Les vraies luttes se situent, à mon avis, au niveau du syndicalisme, je pense en particulier à Sud et à la Cgt. La vraie parole est chez les gens qui bossent, qui se font taper sur la gueule et cherchent à ne pas trop se faire arnaquer par le pouvoir et les patrons.

J.-P. J. – Ce recueil est préfacé par Caryl Ferey, auteur remarqué de « Utu » et de « Zulu ». Qui lisez-vous dans la génération actuelle ?

J.-B. P. – J’aime beaucoup Marin Ledun, qui s’est fait connaître avec « Les visages écrasés », un livre sur la violence à France Télécom, qu’il a vécu de l’intérieur pour y avoir travaillé, Nicolas Mathieu, également, qui a écrit « Aux animaux la guerre » sur les conséquences d’une fermeture d’usine dans les Vosges, ou encore Chantal Pelletier pour « Tirez sur le caviste ». Parmi ceux que j’ai lancés, il y a Tonino Benacquista, et plus récemment, Pascal Dessaint. J’ai particulièrement apprécié son dernier livre, « Le chemin s’arrêtera là », où il revient à des personnages cassés, limés par la société. C’est très, très bien écrit. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Ancien professeur de dessin, Jean-Bernard Pouy a publié son premier roman en 1983. Depuis, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des nouvelles (350), des pièces de théâtre ou encore des essais. Il est également le créateur du « Poulpe », collection démarrée en 1995 avec « La petite écuyère a cafté ». Défenseur du roman populaire, J.-B. Pouy aime à s’imposer des contraintes d’écriture et narratives, souvent imperceptibles du lecteur.

 

Les 70 ans de la Série Noire

Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, la collection s’impose d’emblée comme référence pour les amateurs de polar. Les premiers auteurs publiés ? Les américains Chase, Chandler, Hammett, Himes, McBain, Thompson et tant d’autres… Jusqu’à cette année 1971 où Jean-Patrick Manchette publie « L’affaire N’Gustro » qui signe la naissance du roman noir à la française : quand la description de la réalité sociale l’emporte sur la résolution de l’énigme ! Au point de faire école (Daeninckx, Jonquet, Pennac, Vilar…) et d’assister aujourd’hui à l’éclosion d’une nouvelle génération avec des auteurs tels Chainas, Férey, Leroy, Pécherot. Une véritable intrigue, une qualité d’écriture et un style qui n’ont rien à envier à la littérature « blanche », d’authentiques romanciers noir3qu’une factice classification en genre littéraire prétend reléguer trop souvent en seconde zone. Le roman noir est littérature à part entière. Pour preuve, deux nouvelles parutions à mettre en exergue en cette année anniversaire : « Or noir » de Dominique Manotti et « Pukhtu Primo » de Doa… L’une nous guide dans les méandres d’une nouvelle mafia marseillaise branchée sur les marché pétroliers, l’autre nous offre une plongée ahurissante dans cet Afghanistan en guerre où forces régulières côtoient milices et mafias de tout poil. Un roman de facture classique pour Manotti, un volumineux bouquin pour Doa dont la précision chirurgicale dans l’accumulation des références et descriptions, qui n’a d’égale que la justesse meurtrière des drones, ne doit pas décourager le lecteur… Deux ouvrages à lire d’urgence, deux grands romanciers couronnés en 2011 du Grand Prix de littérature policière pour « L’honorable société » écrit en commun. Y.L.

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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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Godot et les autres…

Nous attendions impatiemment l’ami Godot, au pied de notre arbre, lorsque sont apparus sur scène des personnages aussi disparates qu’Andromaque et Zazie, les amoureux de Marivaux, les morts-vivants d’Hanokh Levin et les vacanciers de Gorki. Non point une nouvelle querelle entre anciens et modernes, juste quelques belles propositions théâtrales qui interrogent notre temps.

 

 

 

Grecs contre Troyens ? Si le thème de la guerre, toile de fond de la tragédie racinienne, nous renvoie à des conflits contemporains de longue durée (Palestiniens et Israéliens, Kurdes et Turcs, Sahraouis et Marocains…), le metteur en scène Frédéric Constant a fait le choix de situer la temporalité d’Andromaque entre deux conflits, dans les années 20. L’amour peut-il être plus fort que la mort, la paix des cœurs peut-elle subvertir une illusoire « paix des braves » ? D’hier à aujourd’hui, l’histoire se répète, amère, lorsque le chantage d’une hypothétique alliance l’emporte sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, lorsque le discours des puissants à régenter et découper la carte du monde nie ou étouffe la parole des manants. Terrible constat, prélude à de nouvelles hostilités ou à une sempiternelle errance, magistralement orchestré sur les planches de la Maison de la culture de Bourges, un spectacle désormais en tournée…
Et quand il s’agit d’errance, Estragon et Vladimir en connaissent un rayon ! Au pied de leur arbre, chaque soir à la tombée de la nuit, les héros de Beckett attendent l’arrivée de l’autre, un certain Godot qui leur tendra EN ATTENDANT GODOTsûrement la main, qui leur offrira probablement un avenir meilleur, qui mettra certainement fin à leur histoire qui n’a pas de sens… Pourquoi revenir sans cesse au même endroit, sans jamais pouvoir l’identifier ou le reconnaître, sinon d’être mû par cet incroyable espoir d’un ailleurs autrement plus désirable ? « En attendant Godot résonne aujourd’hui avec une forme d’évidence », soulignent les trois metteurs en scène (Marcel Bozonnet, Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra), « en ces temps de flux migratoires où des populations entières cherchent à échapper aux guerres fratricides, aux famines, à la pauvreté, à l’absence concrète d’une possibilité d’avenir, ancrer la pièce dans la tragédie d’aventures humaines qui se déroulent à nos portes, et parfois sous nos yeux, nous permet de la faire entendre sous un jour nouveau à nos contemporains ». Une gageure parfaitement réussie entre humour et désespoir, avec une brochette de comédiens et comédienne absolument prodigieux, vraiment un Godot à ne pas manquer au Théâtre de l’Aquarium !

De l’errance territoriale à l’errance sentimentale, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Marivaux ! L’amour est encore aveugle en ce début du Siècle des Lumières qui, plus tard, écarquillera les yeux à plus d’un. Sous couvert d’une charmante badinerie entre Arlequin, Silvia et son Prince, l’auteur de « La double inconstance » met pourtant le doigt là où ça fait mal : le pouvoir absolu des puissants, l’inégalité manifeste entre hommes et femmes, la rouerie instituée comme art majeur de la séduction… De la comédie certes fine et légère pour mieux énoncer en fait, « soixante ans avant la période révolutionnaire et avec cet air de ne pas y toucher qui le caractérise », précise le metteur en scène René Loyon, « les signes avant-coureurs des idées nouvelles qui prendront corps dans les luttes contre l’arbitraire monarchique, les privilèges exorbitants des classes PhotoLot LaDouble29supérieures et les injustices en tout genre »… Des couleurs chatoyantes, des répliques cinglantes, un décor minimaliste, une interprétation fraîche et enlevée où la beauté de la langue le dispute à la cocasserie des ébats amoureux.
Une révolution des mœurs et des consciences qui a sonné, deux siècles plus tard, lorsque Zazie tente désespérément de prendre le métro ! Las, c’est jour de grève et toute tentative sera vaine… La preuve déjà que le peuple ne s’en laisse plus compter : l’imagination a pris le pouvoir, la révolte gronde, la liberté est en marche, la femme est devenue rebelle, mieux encore la folie s’est emparée du langage ! A l’image de Zazie, la gamine au parler vert et dru, l’enfance du monde se pare de nouvelles couleurs, l’échelle des valeurs est renversée : à l’absurdité de l’univers des adultes engoncé dans le monde des apparences et des faux-semblants, avec « Zazie dans le métro » paru en 1959, Raymond Queneau invite chacun, entre humour et cruauté, à bousculer les codes, tant de classe que de sexe, à réinventer son rapport à l’autre et au monde. Pour qu’émergent une parole nouvelle, un « être-au-monde » poétique et subversif qui n’aurait point déplu au regretté Édouard Glissant !

De l’humour, encore et paradoxalement, avec le « Requiem » d’Hanokh Levin, l’ultime pièce du grand dramaturge israélien disparu en 1999. Et pourtant, qu’y a-t-il de drôle dans le périple d’un pitoyable fabricant de cercueils à l’heure de la mort de sa femme et de la sienne proche ? Sa mesquinerie, son égoïsme, son machisme, son avarice justement qui ont balisé le cours de sa piètre existence et dont il prend conscience à l’heure où sonne le gong… A la recherche d’un médecin, d’un sauveur pour sa femme et inconsciemment pour lui-même, sa quête se transforme en un authentique parcours initiatique, révélateur de la double face du monde : des putains qui puent le hareng, des aristos qui rotent le poivrot, des apothicaires qui suintent le barjot mais aussi un cocher qui parle à son cheval, des fleurs qui sentent bon, un tapis de plumes aussi doux que la neige, des anges qui descendent du ciel… Le double visage de notre humanité en fait, entre vie et mort, tendresse et cruauté, poésie et crudité, rire et tragédie ! « Avec cette pièce, nous sommes à la croisée des chemins », commente la metteur en scène Cécile Backès, « où le poète mêle les genres entre IMG_9591-Rfiction et propos philosophique ». Un théâtre de tréteaux où l’image donne à penser quand tombent les masques à l’heure de vérité, quand la féérie scénique transcende les plus sordides réalités, quand les senteurs de la vie repoussent les odeurs de la mort. A la rigidité cadavérique et à l’immobilité d’un cercueil, peut-être vaut-il mieux encore s’accrocher à la plus faible lueur d’espoir et caracoler derrière la carriole de « Mère Courage » ? De Brecht à Levin, la filiation semble évidente entre mystique et épopée existentielle.
Et c’est la vision d’un même monde qui s’effiloche sous le regard des « Estivants » de Gorki. Ces nantis, fonctionnaire – médecin – écrivain – rentier, ont l’habitude de se retrouver entre eux chaque été. Cette année-là, avant la révolution d’Octobre, un peu plus moite et poisseux qu’à l’ordinaire… Les amours se font et se défont à l’ombre des parasols, amitiés et inimitiés aussi, jalousies et rancœurs explosent, d’aucuns dénoncent cette vie insipide et oiseuse tandis que les autres se complaisent en bourgeois parvenus et véreux. Gorki a choisi son camp, sa démonstration est impitoyable, sans indulgence : sous les beaux habits et les bonnes manières, hommes et femmes ont sacrifié leurs idéaux de jeunesse sur l’autel de la suffisance, ils sont déjà vieux avant même d’avoir vécu… Dans cette micro-société que nous dépeint le dramaturge russe, là encore seules les femmes semble porter un regard d’espoir face à l’à- venir : Que faire ? Les mots ne suffisent plus, affirment à leur façon Maria et Warwara, les « Mère Courage » de Gorki, il est l’heure que le monde tremble et bouge ! « Les estivants » ? Superbement imagée par Gérard Desarthe sur les planches de la Comédie Française, la mise en scène d’une catastrophe annoncée ! Yonnel Liégeois

A noter aussi :
– Du 07 au 22/03, le 17ème Printemps des Poètes orchestré par l’infatigable Jean-Pierre Siméon, avec moult initiatives en France et dans le monde pour attiser l’insurrection poétique. Avec une mention particulière pour l’original « Ciné Poème » à Bezons, présidé par la comédienne Brigitte Fossey.
– Du 11 au 28/03, le Tarmac fête de « [D]rôles de Printemps » ! Performances, danse et théâtre en compagnie de six créateurs du monde arabe, trois hommes et trois femmes qui vivent et travaillent en Égypte, en Tunisie et au Liban.

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Sandra Aliberti, au pays de Ferré

Sur la scène, une voix s’élève. Douce et fragile. Piano et violon égrènent leur mélopée, le ton est donné. Le 23 janvier au Théâtre Traversière et au Forum Léo Ferré le 27 février, en compagnie de Sandra Aliberti, Ferré nous sera conté sur le mode de l’intimité.

 

 

 

Une voix comme chuchotante, que l’on croirait parfois murmurée à notre seule oreille… Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser la note juste sur le verbe poétique du rebelle. Chantés ou déclamés, les textes du grand Léo résonnent alors étrangement forts et limpides dans la bouche de Sandra Aliberti. Depuis l’enfance, elle se baigne à la source de cette « Mauvaise graine » plantée contre les maux de son siècle. « J’ai toujours aimé Léo Ferré », confesse l’interprète, « j’ai grandi, bercée par sa révolte. Sa lucidité âpre et sourde parlait à ma rébellion d’enfant, et plus tard d’adolescente. Depuis, il m’accompagne tout au long du chemin, avec lui je m’échappe dans des îles idylliques où n’abordent jamais les âmes des bourreaux ».

ferré1Aussi, aux lendemains de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition du poète, elle poursuit sa route sur les traces des « Morts qui vivent », alias « Monsieur William » et « Monsieur Tout Blanc » ! Avec « Des Voyageurs dans ta voix…Ferré. Chansons et Textes de Léo Ferré, Jean Roger Caussimon et Louis Aragon », un récital donné d’abord au Théâtre Traversière à Paris, ensuite au fameux et réputé Forum Léo Ferré d’Ivry… Un spectacle d’une rare sensibilité et d’un naturel gouleyant, servi par deux musiciens au talent confirmé (Lionel Mendousse au violon et Bertrand Ravalard au piano), de vrais complices en fait qui n’hésitent point à joindre leur timbre vocal au récital sensuel et velouté de leur comparse. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Ferré3« Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert », soulignait Jean-Pierre Burdin en ces colonnes-mêmes lors de la création du spectacle en Avignon. « Précisément, en nous prenant par la main, avec confiance Sandra Aliberti saura nous transporter, nous déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en l’imitant, grossissent le trait de l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer ». Et de conclure, enthousiaste, « Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins ».
Une certitude ? « Tu n’en reviendras pas, paroles d’Aragon et musique de Ferré », chante la subtile interprète. Nous non plus, après avoir écouté et applaudi Sandra Aliberti ! Yonnel Liégeois

Pour une première découverte du trio d’artistes : http://www.facebook.com/desvoyageursdanstavoix . Avec quinze chansons écoutables sur SoundCloud Widget et w.soundcloud.com

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Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

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De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »…
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

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Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

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