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Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

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Les « Invincibles » de Lalande à Shanghai

Jusqu’au 31 décembre, la céramiste-plasticienne Sabine Lalande présente trois de ses « Invincibles » à la Tao Art Gallery de Shanghai. Lors d’une précédente exposition, Chantiers de culture avait déjà croisé la route de l’artiste. D’où ces trois regards, singuliers, sur une même œuvre : le consultant « Artravail(s) » Jean-Pierre Burdin, le journaliste Yonnel Liégeois, le critique d’art Alain (Georges) Leduc.

 

Sabine

 

S a b i n e Lalande

I n v i n c i b l e s (C é r a m i q u e s)

Sabine4Les « Invincibles » présente une armée de sculptures d’enfants à échelle humaine. « Ces enfants guerriers ressemblent », nous dit Sabine Lalande, « à des clones ou à des petits dieux archaïques ». Ils évoquent tout à la fois des personnages issus des mangas japonais ou des films fantastiques mais aussi et surtout une réalité de la guerre telle que nous la voyons dans les médias : enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient porteurs d’armes, enfants criminels, victimes et acteurs à la fois de la violence. Enfants engagés dans nos guerres d’adultes, emportés avec tout ce qui fait le monde de l’enfance, son imaginaire, ses jeux.

Ces enfants, de toutes les nations, incarnent une armée monstrueuse et pourtant touchante. Ils nous renvoient à un état d’innocence et à un imaginaire primitif. Cette œuvre nous renvoie à la totalité de notre monde. Ces enfants ne sont pas seulement d’ailleurs, ils sont, d’abord peut-être, de chez nous. Parce que le monde de l’enfance est universel bien sûr, mais surtout parce que, aujourd’hui, partout dans le monde, on joue avec les mêmes jouets, les mêmes poupées, les mêmes emballages, l’on consomme les mêmes produits, les mêmes images, davantage encore lorsque l’on est pauvre, justement et en guerre.

Cette cruauté, cette violence, ne sont pas seulement guerrières, elles font bloc avec les réalités économiques, sociales et culturelles ; forme de l’état actuel de notre mondialisation.
Ces enfants pauvres sont aussi des enfants rois. Mais le roi est nu et seulement paré pour la guerre de déchets et d’objets industriels standardisés, qu’il recycle et détourne. Sa couronne ? Un imaginaire dont Sabine Lalande révèle toute une puissance qui peut être tout autre chose que guerrière. Jean-Pierre Burdin

 

Les invincibles de Sabine

Sabine2« L’enfant ? C’est l’image de l’innocence, le temps de l’enfance renvoie d’abord à celui du jeu et de l’imaginaire », témoigne Sabine Lalande, « pas à celui de l’agressivité, de la violence et de la guerre ». Et pourtant, sous nos yeux, se déploie un bataillon d’enfants-soldats, quinze sculptures à taille humaine : pas des enfants miséreux mais des gamins bigarrés et multicolores, blancs-noirs-jaunes, qui expriment toute la palette de couleurs de l’univers. Toute sa violence et son horreur également : dans leurs mains, pistolets et fusils-mitrailleurs. Des jouets fictifs ou des armes réelles ? Là réside l’ambiguïté apparente du travail de Sabine Lalande : grès et céramique, les matériaux utilisés sont beaux et fragiles, la couleur explose au visage du visiteur.
La jeune plasticienne fait bien là œuvre d’art, qui nous interpelle sur ce que nous léguons aux générations futures. « Ces enfants ressemblent à des clones ou à de petits dieux archaïques », commente Sabine Lalande, « ils nous renvoient surtout à une réalité que nous découvrons chaque jour dans les médias : des enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient, porteurs d’armes et criminels, tout à la fois victimes et acteurs de la violence ». Avec cette question pertinente à la clef : comment parler d’éducation à ces enfants laissés à l’abandon ? Au cœur de sa démarche, la plasticienne se refuse à nous faire pleurer sur les misères venues d’ailleurs.

Ces enfants ne seraient-ils pas d’abord, peut-être, bien de chez nous, nous renvoyant ici et maintenant au quotidien des nôtres à l’imaginaire façonné par la violence du réel ou des jeux vidéo ? « Une réalité qui me révolte, au même titre que celle des inégalités sociales : n’est-ce pas un danger pour les années futures d’interdire à notre jeunesse d’être créative dans tous les sens du terme ? » La cruauté, la violence dont sont porteurs les « Invincibles » de Sabine Lalande font corps avec l’impitoyable vérité des réalités économiques et sociales.
L’enfant, des villes ou des jungles, se meurt. Notre enfance, surtout. Juste parée de la misère affective et sociale dont nous l’habillons, orpheline de cette part de rêve et de désir qui nous fait humain. Yonnel Liégeois
Née à Paris mais formée à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, Sabine Lalande n’est pas issue d’un milieu artistique. « Si mes parents ne m’ont pas donné une éducation culturelle, comme on l’entend, ils m’ont surtout transmis une éducation à la liberté ». Un héritage dont la jeune plasticienne, qui a fait le choix de travailler la céramique, nourrit son œuvre, ne cachant rien de ses moments de galère au sortir de l’école, diplôme national supérieur d’expressions plastiques en poche…
Après des performances réalisées dans les « Beaubourg » hollandais, à Amsterdam et Utrech, elle avoue préférer exposer en des lieux de vie plus que dans des centres d’art. Enseignante au lycée parisien Auguste Renoir, Sabine Lalande est régulièrement invitée en résidence artistique dans divers pays, particulièrement au Japon.

 

Des enfants déterminés
[SUR LES GRÈS DE SABINE LALANDE.]

Sabine5Il ne suffirait pourtant que de se couvrir les yeux des mains, les paumes plaquées sur les joues et les pommettes, les doigts écartés au niveau des paupières (regardant tout de même, en feignant de se cacher), il ne faudrait que s’abstraire (si faire se peut) du monde…
Mais qui n’aurait les yeux écarquillés devant toute cette splendeur et cette horreur du l’univers?
Oui, ce serait si simple de jouer à ces trois petits magots chinois, qui ne voient, ne parlent ni n’entendent.
Le conditionnel est souvent si simple, simpliste.
Alors que tant de choses nous dessillent les pupilles, brûlent notre conscience par je ne sais quelle cataracte de l’esprit.
Ainsi, du statut de l’enfant, considéré chez nous comme enfant-roi, consommateur, hyper-protégé (l’émoi naturel que suscite la pédophilie en témoigne) : si en France, contradiction oblige, il n’y a plus de gamins de neuf ans travaillant dans les puits de mines, la législation permet de nouveau que des adolescents de quinze ans marnent de nuit, ailleurs – loin, au Maroc, en Afghanistan, en Thaïlande – ce sont des petites mains, des petites tisserandes, de petits prostitués qui sont encore sauvagement embrigadés.
Misère sexuelle, misère affective, misère économique : nous déportons notre Mal.

Mais réduire un objet d’art, une œuvre, à son seul sens apparent, fut-ce le plus flagrant, serait les amoindrir, les rabaisser.
Les sujets que façonne Sabine Lalande sont glorifiés par le choix du matériau qu’elle emploie. Si ces enfants guerriers représentent en effet une certaine réalité, ils sont à la fois sacralisés (c’est elle qui utilise ce terme) par la matière – le grès – dans laquelle ils sont fabriqués, et les ornements « décoratifs » dont ils se parent. Car le grès offrant la propriété d’être aussi bien lisse que rugueux, des parties sont par endroits très brillantes, leur donnant l’aspect de petites poupées de porcelaine, tandis que par ailleurs, en opposition, le grain, la texture leur confèrent comme un aspect minéral, quelque chose de sophistiqué, qui monterait du riche Occident à la surface des choses, par contraste avec ce côté déshérité, ramené à sa plus simple expression, archaïque.
Aussi ces sculptures sont-elles simultanément très lourdes et très fragiles. Autant de « blocs », résistants, que meut une espèce de force qui peut durer, énorme. On a envie de prendre, d’empoigner cette matière à la fois solide, mais précieuse, dont la taille (l’échelle humaine) invite au corps à corps.
Ces enfants ne sont nullement martyrisés; ils sont forts. Ils font « face ». C’est pour cela qu’ils s’appellent des « Invincibles ».
Des statues que leur auteur voit comme des petits dieux, et qu’elle transfigure, ainsi que le ferait une mère.
Traversant le temps, inaltérables.

Sabine Lalande, dans sa pratique, s’imprègne de cette réalité complexe. Elle dit ces gosses en haillons, ambitieusement campés dans la poussière ocre. Tout autant enracinés que déterminés. Ils ont tous des pieds chaussés (si on observe attentivement), bien ceints par de grosses chaussures.
Par le truchement d’armures dérisoires, d’heaumes, de genouillères, de carapaces, de boucliers, elle fait de ces bambins joufflus les jouets de nos propres guerres. Sosies de Goldorak ou pseudo-robots déshumanisés, ils expriment une ambivalence, comme les flabelli vénitiens de Brustolon ou les magnifiques « nègres » d’Alfred Auguste Janniot, qui décoraient notamment la façade du palais de la Porte dorée à Paris.
Balbutiements de vies bafouées, volées. Que l’on incendie et que l’on calcine, leur ôtant à jamais la part du rêve, de l’innocence et toute possibilité de réinsertion, de formation, d’éducation.
Sabine3Voilà ce que cette jeune artiste, qui a pratiqué la performance et pratique la peinture, s’attelle aujourd’hui à exprimer avec ses céramiques, même si ce sont surtout ici des formes qui se mobilisent.
Des formes justes, dans leur nécessité intérieure.
L’art, lorsqu’il s’abstrait (je ne dis pas lorsqu’il s’abstractise, car l’art abstrait, dans le sens de ses différentes acceptations historiques est un regard sur le monde et la condition humaine), l’art, lorsqu’il s’écarte et s’éloigne des choses, du cours, bon ou mauvais que prend cette petite planète qui est la nôtre, ne peut guère être que décor ou colifichet. Car sa fonction principale est d’être porteur de sens.

Alain (Georges) Leduc, romancier (Prix Roger-Vailland 1991), critique d’art (membre de l’AICA, Association internationale des Critiques d’Art).

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Arles, orpheline de Clergue

L’académicien et photographe Lucien Clergue, l’un des fondateurs des Rencontres photographiques d’Arles, nous a quittés. Le 15 novembre, à l’âge de 80 ans…Il nous laisse le souvenir ému d’un artiste pétri de talent, conjugué à la modestie et à la sincérité du citoyen. Nous avions rencontré Lucien Clergue en juillet 2014, Chantiers de culture vous propose de le retrouver à travers l’article qui lui était dédié. Demeurent ses œuvres et l’extraordinaire rétrospective que le musée Réattu d’Arles lui consacre, jusqu’en janvier 2015, en son bel écrin.

 

 

Souffle saccadé en raison de quelques soucis respiratoires mais esprit toujours aussi vif, Lucien Clergue se souvient. « Van Gogh avait réattu5l’habitude de venir poser son chevalet près des berges du Rhône mais il était si mal vêtu que les enfants lui jetaient des pierres. Quelques décennies plus tard, alors que je vaquai à faire quelques photos, il m’est arrivé la même mésaventure ! ». Coïncidence, prémonition faisant se croiser le destin commun de deux futurs grands artistes ? L’œil du photographe pétille de malice à l’évocation de semblables souvenirs, nul orgueil en bandoulière cependant : juste une façon polie de rappeler à son auditeur qu’il est un enfant du pays, la ville d’Arles est bien « sa » ville » ! Et c’est encore au contact de Van Gogh, à l’âge de 17 ans, lors d’une exposition au musée Réattu d’Arles en 1951 qu’il éprouve son premier grand émoi esthétique, « un choc pour l’éternité ».

Né dans une famille modeste en 1934, Lucien Clergue travaille d’abord en usine pour subvenir aux besoins familiaux. Il se prend de passion pour la photographie en 1949, toujours à la recherche de sa voie. Il fréquente dès 1953 le photo-club d’Arles, reçoit les encouragements d’Izis, le grand photographe qui symbolisera au côté de Doisneau et Ronis le courant de la photographie humaniste à la française. Surtout, cette année-là, il fait une rencontre capitale, déterminante pour son avenir. Lors d’une corrida aux arènes d’Arles, il croise Picasso et se lie d’amitié avec le Maître, ce « dieu vivant de l’art » auquel il présente son travail. Qui l’encourage, montre ses photographies à Jean Cocteau… Les images de cette époque, au lendemain de la guerre ? Arles en ruines, les charognes, les cimetières, les « Saltimbanques » qui impressionnent le peintre de Guernica … Dès ces premiers clichés, Clergue impose sa griffe : par le cadrage, la mise en scène, l’esthétique. Influencé toujours

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

en cette année 1953 par la photographie de l’américain Edward Weston, « Nude », qu’il découvre à la une du magazine Photo Monde : une révélation, une composition graphique et picturale qui le convainc et l’incite dès lors à promouvoir la photographie comme un art à par entière ! En 1957, il publie chez Pierre Seghers « Corps mémorable », une suite de quatorze poèmes de Paul Eluard avec douze photos de nus, un poème de Cocteau et un dessin de Picasso. Pascale Picard, la conservatrice du musée Réattu, est catégorique, « sur les traces de Man Ray, le photographe arlésien ouvre là l’un des plus grands corpus de sa carrière qui le conduira à l’éloge du nu ». Suivront en effet « Née de la vague » en 1968, puis « Genèse » en 1973 qui accompagne des poèmes de Saint-John Perse. « En dépit de mes réserves de principe contre la photographie, j’ai été si enthousiasmé par cette extraordinaire, vraiment extraordinaire réalisation », écrit le prix Nobel de littérature à Gaston Gallimard, « que j’aie de tout cœur autorisé, et même encouragé, l’artiste à une publication de l’œuvre avec son choix épigraphique de citations d’Amers ».

La force de l’image, sa puissance esthétique ? Deux convictions que Lucien Clergue ne cesse de professer et de mettre en œuvre, de cliché en cliché… Demeure la question essentielle : comment les faire partager à un grand public ? La réponse lui est donnée en 1961, lorsqu’il est invité à exposer au musée d’Art moderne de New York par Edward Steichen, le directeur du département d’Art photographique. « Une révélation !

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Imaginez, traverser des salles où sont accrochées des photographies pour aller admirer Guernica de Picasso… Pour moi, c’est la consternation autant que la jubilation : une grande institution reconnaît le statut de la photographie en tant qu’authentique objet d’art ! ». De retour en terre arlésienne, il confie sa stupeur et son bonheur à Jean-Maurice Rouquette, un ancien copain de collège devenu conservateur au musée Réattu et lui propose d’ouvrir un département Photographie. Avec quoi, comment faire sans collection ? « C’est alors que j’écris à une quarantaine de photographes du monde entier que j’admirais pour leur demander de faire un don. Le premier à répondre fut Paul Strand. Le musée d’Arles devenait ainsi en 1965 le premier musée de France à ouvrir un département Photographie ! Aujourd’hui, la collection approche des cinq mille épreuves, dont d’exceptionnels Weston ». Mais aussi les tirages originaux de Clergue, portant au revers l’estampille du célèbre musée new-yorkais… A l’affiche de la première exposition organisée au Réattu, « dans une ambiance survoltée mais sans vrais moyens » ? Robert Doisneau, Cartier-Bresson, André Vigneau…
Le mouvement est lancé, Clergue voit encore plus loin, plus grand. « C’est au lendemain des événements de mai 68 que nous décidons de prendre le pouvoir culturel ! « Avec quelques amis, nous organisons en 1970 le Festival pluridisciplinaire de l’été où je tente timidement d’y introduire la photographie au côté des peintres et sculpteurs. Avec Michel Tournier, nous organisons ces fameuses soirées qui se tiennent désormais au Théâtre antique. C’est le triomphe, immédiat ». Qui ne se dément pas, 45 ans plus tard : les « Rencontres d’Arles » étaient nées. Forte de ses rencontres-débats, de sa soixantaine d’expositions organisées dans les lieux mythiques de la ville, l’édition 2014 espère bien encore accueillir pas moins de 100 000 visiteurs !

Dès lors, autour de la photographie et de l’engagement sans faille de

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue depuis plus de cinquante ans, la ville n’a de cesse d’asseoir son originalité et sa notoriété. Lors du vernissage de l’exceptionnelle exposition, « Les Clergue d’Arles », que le Réattu lui consacre jusqu’en janvier 2015 en l’honneur de son 80ème anniversaire, Hervé Schiavetti, le maire communiste, n’a pas manqué de le rappeler. « Sans le génie de Lucien Clergues, sa curiosité et son amour de l’image, il n’y aurait pas de Rencontres ni d’École nationale supérieure de la photographie, créée ici en 1982, qui forme les talents de demain » , soulignait à juste titre le premier édile. « Il a fait de notre commune une exception culturelle moderne et patrimoniale ». Et Pascale Picard, la conservatrice du Réattu de saluer « ce parcours formidable qui a permis de faire entrer à l’inventaire du patrimoine public une collection exceptionnelle ». Quatre vingt bonnes raisons pour tout amateur de la photographie, néophyte ou éclairé, pour tout amoureux de l’art et de la beauté, de faire escale à Arles. Yonnel Liégeois

« Les Clergue d’Arles »

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Au musée Réattu jusqu’en janvier 2015. Outre les 360 photographies, héliogravures et documents que Lucien Clergue a légués au musée, une fantastique exposition où le visiteur croisera aussi les plus grands noms de la photographie mondiale, d’hier à aujourd’hui. Avec un superbe ouvrage-catalogue, au titre éponyme, qui fera date (Gallimard, 200 p. et 200 photographies, 35€).

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Guilluy et sa France périphérique

Passant quelques jours en Bretagne et privé d’Internet (et de téléphone) par ces fameuses zones blanches dont la péninsule regorge, quoi de plus normal que d’y lire « La France périphérique« … Un ouvrage dont Marianne nous faisait l’éloge en septembre et que Laurent Joffrin dans un édito de Libération recommandait à « toute la gauche » de « lire d’urgence ». Sous-titré « Comment on a sacrifié les classes populaires », sa thèse principale est que le vrai peuple de France n’occupe plus les grandes villes ni leurs banlieues. Désormais relégué dans des zones périphériques et rurales, il est devenu invisible. Et délaissé par la gauche, il est aujourd’hui tenté par l’extrême droite.

PérifQuitte à passer pour archaïque et dominé par un affreux et durable surmoi marxiste, relevons tout d’abord que cette « géographie de la misère » que nous propose le géographe Christophe Guilluy relève aussi d’une insondable « misère de la géographie ». La critique des inégalités, fussent-elles de territoires, doit en effet, pour être rigoureuse, s’appuyer sur la définition de catégories sociales pertinentes susceptibles d’asseoir ses démonstrations. Certes, Christophe Guilluy nous propose une nouvelle classification. Fondée sur la distinction entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont les victimes, elle n’en débouche pas moins sur des ensembles bien flous. D’un côté, les habitants des métropoles, tous les habitants des métropoles ; de l’autre, tous les autres… Le premier ensemble, celui des profiteurs, est certes subdivisé en trois groupes apparemment distincts mais en fait complices : les élites dirigeantes, les « bobos » et les immigrés des banlieues… Quant au second, celui des victimes, il est composé de ce que l’auteur appelle les « nouvelles classes populaires ». Soit, pêle-mêle, les ouvriers et les employés, les petits paysans et les petits indépendants, les petits patrons et les petits fonctionnaires, les chômeurs et les retraités…

Sans rire, on dirait du Zemmour. La comparaison avec « Le suicide français » s’impose d’ailleurs d’autant plus que l’opposition spatiale entre le centre et la périphérie se double aussi chez Guilluy de ce qu’il faut bien appeler une opposition ethnique. Si les « profiteurs » partagent un mode de vie « hors sol » les « victimes » ont en commun d’être des Français, des vrais, qui se ré-enracinent pour ne pas « devenir minoritaires » face à la montée de l’islam… Toute description des divisions sociales – on le sait là aussi depuis Marx – engage toujours une orientation vers l’action, autrement dit une politique. La France périphérique n’échappe pas à la règle. Son auteur juge ainsi obsolète l’opposition entre la gauche et la droite, toutes deux aux mains d’une même élite qui entend promouvoir la « mixité » et le « multiculturalisme » au détriment du « modèle républicain ». Zemmour, vous dis-je…

Le problème est que « La France périphérique », censée nous apprendre pourquoi le Front National prospère, contribue assez largement, selon nous, à sa prospérité. Ce qui n’est pas sans soulever des questions quant à l’accueil que certains, à gauche, ont réservé à l’ouvrage. Comme si le projet d’unir toutes les victimes d’une exploitation, qu’elle qu’en soit la forme et quelle que soit la couleur de la peau ou la religion de ceux qui la subissent, était définitivement passé de mode. Et comme si on pouvait espérer endiguer la montée du FN en partageant, ne serait-ce que pour une part, sa vision du monde et ses catégories… Jean-François Jousselin

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Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

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L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

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Olivier Adam, un écrivain à la peine

Avec « Peine perdue », son nouveau roman paru chez Flammarion, l’écrivain Olivier Adam signe le portrait d’une communauté désabusée. Un roman social qui nous plonge au cœur du désarroi français.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans « Peine perdue« , défilent tour à tour 23 personnages désemparés, qui ont arrêté d’y croire. La peinture d’un certain état de la France ?
Olivier Adam – Je considère que les romans doivent à la fois traiter de l’intime et du adamcollectif, de la condition humaine, mais aussi de l’état de la société dans laquelle on vit. Ma mission est de parler de cette France là, qui est le cœur majoritaire de la société française. Le cœur du pays, ce ne sont pas des gens qui bossent à la télé, les traders, les patrons ! Ce sont les classes populaires et les classes moyennes. Cette communauté, qui va de la femme de ménage à l’hôpital au saisonnier, est traversée par un désarroi face à la précarisation et à l’accroissement des inégalités, par cette impression qu’ils ne sont ni représentés ni entendus et que, pour la première fois de l’histoire, la génération qui arrive vivra plus mal que celle qui l’a précédée.

C.B. – Vos personnages sont aide soignante, maçon ou encore gardien de nuit… Dans votre livre, la question du sens et de la relation au travail est tout, sauf anecdotique ?
O.A. – La réalité de nos vies, c’est que les gens bossent, essaient de boucler leurs fins de mois, s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Pour donner à voir cette vérité, on ne peut pas faire l’impasse sur les questions liées au travail, aux frictions et à la violence sociale. L’usure d’une vie de travail, c’est une usure intime. A travers ce livre, mes personnages racontent ce qu’ils font de leurs propres difficultés, comment ils essaient malgré tout d’être de bons pères, de bons fils, les solidarités qui peuvent se déployer.

C.B. – Le récit s’ancre dans une station balnéaire de la Côte d’Azur, un lieu où vous écrivez que « le fric coule à flot ». Pas pour tout le monde…
O.A. – Je me suis établi en Bretagne, dans une ville de bord de mer où le contraste est saisissant entre ces familles très bourgeoises qui viennent l’été et les gens qui font tourner les stations. Une fois que les touristes sont partis, il reste ces femmes de chambre des hôtels, ces gens qui travaillent dans les bars, un monde réel de travail souvent manuel, de boulots sans gros salaires. Je suis issu de cette réalité. Mon grand père était cantonnier, mon père vient du prolétariat pur et dur, c’est ce qui m’a façonné et je n’ai jamais perdu le contact avec l’endroit où j’ai grandi en banlieue sud. Souvent, des gens me disent : continuez, car vous n’êtes pas nombreux à parler de nous.

C.B. – On parlait de désarroi… Dans « Les Lisières », votre précédent roman, le personnage du père de l’écrivain est tenté par le vote Front national.
O.A. – Je me suis inspiré de quelqu’un de très proche : ouvrier dans l’imprimerie,

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

syndiqué CGT et qui tient aujourd’hui des discours intégrant le « tous pourri » et l’idée que « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Dans une période de grande difficulté économique, il y a malheureusement des effets de crispation et de replis. Le sentiment actuel est qu’on demande aux gens des efforts insensés pour réduire une crise qui a été déclenchée par des instances invisibles guidées par la cupidité et le profit. A partir du moment où les hommes politiques qui avaient pour mission historique de réduire les inégalités sociales se sont trahis en professant qu’il faut « contrôler les chômeurs » ou qu’ils « aiment l’entreprise », je pense que cela participe aussi de ce désarroi. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :
Olivier Adam a un style sec et tenu. Au fil de ces romans, il s’est fait le scribe d’une certaine France : celle des marges, des périphéries, mettant en scène avec justesse leur quotidien. Il a notamment publié « Je vais bien, ne t’en fais pas » (adapté au cinéma par Philippe Lioret), « A l’abri de rien », « Les Lisières ». Il a collaboré à l’écriture du scénario de « Welcome », un autre film de Philippe Lioret.

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Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

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Khamissi, un cairote au volant !

Avec « Taxi » et « L’arche de Noé », l’écrivain et journaliste Khaled Al Khamissi s’impose comme une plume incontournable dans le monde arabe. Entre humour populaire et pamphlet politique, cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes qui s’expriment en roue libre, douze portraits d’égyptiens hauts en couleurs en quête d’immigration.

 

 

Sourire complice et regard malicieux, maîtrisant la langue française à la perfection, Khaled Al Khamissi use d’une liberté déconcertante pour taxi1dénoncer incuries et vicissitudes qui secouent l’Égypte. Depuis l’arrivée au pouvoir en 1981 d’Hosni Moubarak, au lendemain de l’assassinat du président Sadate, jusqu’à sa chute en 2011… « Depuis vingt ans, j’écris des livres dans ma tête en me posant toujours la même question : pourquoi écrire dans un pays qui s’enfonce doucement dans le sous-développement et la sous-culture ? », confesse avec humour le jeune écrivain. Un homme pourtant fier et amoureux du Caire, « ma ville, mes amis, mes amours », un homme qui n’admet pas de voir ce peuple au génie millénaire sombrer dans « la lourdeur psychologique et la laideur »… Parus respectivement en Égypte en 2007 et 2009, ces deux romans auguraient de manière prémonitoire le séisme politique et social qui allait faire trembler la terre des pharaons deux ans plus tard.

« Je suis un enfant du Caire, j’ai toujours habité cette ville. Le taxi est un moyen de locomotion très développé dans notre capitale ». D’où l’idée en 2005, alors que le président Moubarak brigue un cinquième mandat, de donner la parole à la rue par l’entremise de ceux qui la pratiquent journellement et la connaissent le mieux : les chauffeurs de taxi de la mégapole égyptienne !  » Taxi  » ? Des « contes populaires Taxi2», des conversations qui lui permettent ainsi de libérer sa parole et sa plume alors que, embauché dans un grand quotidien de la capitale, le journaliste constate que ses papiers ne sont jamais publiés : une situation ubuesque pour le fringuant diplômé en sciences politiques de l’université du Caire, en relations internationales à celle de la Sorbonne ! « Moubarak, candidat à un cinquième mandat, vous imaginez ? Vingt-quatre ans au pouvoir, sans véritables avancées ni changements significatifs au quotidien pour la population ». Sous la plume de Khaled Al Khamissi, les bouches s’ouvrent, le petit peuple des rues du Caire prend la parole au grand jour ! Pour dénoncer l’incurie du régime, la corruption à tous les étages du pouvoir, le népotisme de l’administration et de la police, les difficultés de la vie au quotidien, les carences du système éducatif et l’absence d’ouvertures culturelles, le bradage de l’économie au capitalisme international… Et de récidiver avec « L’arche de Noé », livre-portrait de douze hommes et femmes, intellectuels ou fils du peuple dont les destins se sont croisés avant ou après avoir émigré – ou tenté de le faire – à la recherche d’un emploi.

« J’ai choisi une forme littéraire, la « magama » typiquement arabe. Une prose basée sur un échange entre quelqu’un qui connaît, le chauffeur de taxi ou l’émigré en puissance, et celui qui ne sait pas, le narrateur ». Des récits représentatifs de la société égyptienne, Taxi3réels mais fortement retravaillés pour devenir des fictions où chaque « témoin » décrit avec force détails tragi-comiques son quotidien parsemé d’embûches. « Depuis des décennies, nous assistons à l’échec absolu des politiques en tout domaine, l’Égypte se retrouve dans une impasse. Pourtant je l’affirme, le peuple égyptien est un grand peuple, un peuple de génie, un peuple d’une grande sagesse. D’où ma foi en la rue, pas en l’intelligentsia ». Sous couvert d’histoires croisées d’apparence anodine ou cabotine, Khaled Al Khamissi offre un authentique brûlot politique, une peinture au vitriol d’un pays confisqué par une caste de nantis qui pillent sans vergogne les richesses et les attentes d’un peuple besogneux presque revenu au temps de l’esclavage !
Entre fiction littéraire et enquête de terrain, entre lucidité et résignation, au souvenir de cette dictature politique qui avait confisqué biens et pouvoirs à son profit, au lendemain d’une révolution populaire confisquée par les islamistes puis de nouveau par l’armée, Khamissi garde une lueur d’espoir. « L’Égypte est sujette à un grand bouillonnement. À un réveil culturel et social, que l’intelligentsia continue d’ignorer mais qui est porté par les « petites gens ». Sur les berges du Nil, ce grand fleuve que l’on croyait dompté à jamais, des crues inédites pourraient poindre encore à l’horizon. Sans rapport avec le dérèglement climatique ! Yonnel Liégeois
A lire aussi, « Chroniques de la révolution égyptienne » d’Alaa El Aswany. L’auteur de « L’immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et best-seller international, nous propose une sélection de 45 articles publiés dans les quotidiens Shorouk et El Masri El Yom. Qui chacun se termine par la formule « La démocratie est la solution ». Une poignante photographie de l’Égypte d’avant la révolution, un regard lucide sur les contradictions et difficultés qui subsistent au lendemain de la chute de Moubarak.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

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Guédé, chevalier du « Mozart noir »

Journaliste au Canard Enchaîné et passionné de musique classique, Alain Guédé voue ses temps libres à réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George, le « Mozart noir » et « Nègre des Lumières » injustement ignoré des musicologues patentés. Au point de conter sa vie en un livre et un opéra, sous le signe de la liberté et de la dignité.

Yonnel Liégeois – Auteur déjà d’une biographie remarquée sur Saint-George, vous avez récidivé avec l’écriture d’un opéra qui narre la vie de ce fils d’esclave, musicien et compositeur. Vous êtes atteint de « Georgemania » ?
Alain Guédé – Non, pas vraiment ! Je voue une passion immodérée pour Mozart. Un penchant dont j’ai souvent discuté avec Henri Krasucki, l’ancien secrétaire général de la CGT… Cependant, encore imprégné de culture marxiste, j’ai toujours pensé que Mozart fut aussi le produit de la culture de son époque, qu’il avait subi les influences d’autres musiciens et compositeurs. Ainsi, lors de son troisième séjour à Paris en 1784, il s’est fortement imprégné du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne. Lors de mes recherches à l’occasion du guédé4bicentenaire, j’ai découvert ainsi en 1991 le Chevalier de Saint George, en susurrant et sifflotant ses partitions ! Jusqu’à l’écoute du premier enregistrement de ses musiques réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. La révélation, pour moi : une musique absolument magnifique, extrêmement expressive avec un sens de la ligne mélodique qui confinait au génie !

Y.L. – Une révélation musicale pour vous, au point d’entreprendre l’écriture de sa biographie ?
A.G. – Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite que je suivais pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour moi un choc terrible. Une profonde souillure, le symbole d’un terrible échec pour le mouvement guédé1antiraciste… Dès le lendemain, je décidai d’écrire : pour réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George d’abord, pour montrer ensuite qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! Un musicien, escrimeur, danseur, un révolutionnaire et citoyen engagé, une grande figure de son temps qui eut une vie et un itinéraire extraordinaires : un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents !

Y.L. – La création de l’opéra, « Le nègre des Lumières » : une étape, une consécration, l’apothéose ?
A.G. – Depuis l’année 2000, l’association que nous avons créée œuvre formidablement au rayonnement de la musique de Saint-George, désormais jouée et appréciée dans le monde entier. Las, les mœurs musicales font qu’un compositeur est unanimement reconnu dans le monde lyrique grâce à ses opéras. Or, de toutes ses œuvres, il ne nous reste que quelques airs des opéras de Saint George. D’où cette idée, qui me fut soufflée par le directeur de l’Opéra de Liège, d’écrire un livret sur sa vie, joué et chanté sur ses propres musiques ! Il n’est pas évident aujourd’hui de créer un opéra, cet art très populaire grâce à Verdi est imagesdevenu un genre ségrégatif. Or, la multiplication des concerts des œuvres de Saint George, tant en milieu scolaire qu’en banlieue ou dans les prisons, révèle combien sa musique et sa vie touchent un large public. Avec la création de cet opéra, nous renouons avec une longue tradition d’une culture libératrice, celle qui croit et affirme qu’un public populaire a droit lui-aussi à la beauté, à l’émotion. D’autant que cet opéra est porteur d’un formidable message de tolérance et d’humanisme. De belles valeurs que nous sommes fiers de partager avec Saint George, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Y.L. – Saint George hier, Obama aujourd’hui : la juxtaposition de ces deux noms fait-elle sens à vos yeux ?
A.G. – Cette Amérique que l’on dit raciste a acquis les droits de mon livre guédé3pour le cinéma, alors que la France s’y est toujours refusée ! Les USA ont fait un travail sur eux-mêmes bien avant la France des Droits de l’homme. La seule différence entre Obama et Saint Georges ? Le premier risque de décevoir son électorat, le second ne déçoit jamais son public ! Bien au contraire, il peut contribuer à l’éclosion d’un Obama à la française. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Natif du Mans en 1949, après des débuts journalistiques au « Maine Libre » et des études à Sciences Po, Alain Guédé intègre la rédaction du Canard Enchaîné en 1981. En 1999, il publie Monsieur de Saint George, le nègre des lumières puis crée en 2000 l’association « Le concert de Monsieur de Saint George » (22 rue des Archives, 75004 Paris. Tél. : 01.42.78.36.40).

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A chacun sa croix

D’un pas rapide, Patrick et Franck longent les grilles du square de la Madone. Patrick relève le col de son blouson.
square– « Ça s’est salement rafraichi d’un coup. La météo annonce de la pluie pour demain. Pour une fois que tu viens à Paris, tu n’es pas gâté »
– « Je ferai avec. Tu sais, je … »
– « Attends voir un peu, c’est quoi cet attroupement ? »

À quelques mètres des deux hommes, plusieurs personnes sont regroupées devant la porte d’entrée du square. Patrick s’approche. Trois Africaines se tiennent debout à l’intérieur du parc, les mains sur la grille fermée. « Que se passe-t-il ?, lance-t-il à la cantonade.

– « Ces dames ont été enfermées », lui répond une jeune femme. « Elles s’expriment difficilement en Français. Je suppose que le gardien du square ne les a pas vues. Cela fait trois heures qu’elles sont coincées là, d’après ce que j’ai compris »
– « Vous avez contacté la mairie ? »
– « Oui, le problème c’est que le service est fermé. L’accueil me dirige vers la police qui me renvoie sur les services municipaux. On n’en sort pas. Elles commencent à se plaindre sérieusement du froid. Nous leur avons apporté des boissons chaudes pour les aider à tenir le coup »
– « C’est dingue », constate Patrick
– « Je vais téléphoner de nouveau au commissariat », reprend la jeune femme.

Dix minutes après, à force de ténacité, elle obtient enfin l’engagement que des agents se déplaceront pour régler le problème. Elle raccroche. « Ce n’est plus utile que nous restions tous sur place. Je vais attendre la police. En tous cas, merci pour votre aide ». Sur ces paroles, la plupart des gens s’éloigne.
– « Je vais quand même patienter avec vous », déclare un homme
– « Je reste aussi, si cela ne vous dérange pas », ajoute Patrick, « on ne sait jamais ». Franck s’approche de Patrick.
– « Maman nous attend. Il ne faudrait pas trop tarder », lui glisse-t-il à l’oreille
– « Ne t’inquiète pas. Les flics ne devraient pas en avoir pour longtemps. C’est juste pour m’assurer que tout va bien se passer ».

square2Quelques minutes plus tard, une voiture de police se gare. Deux agents descendent et se dirigent vers les femmes.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ici ? », questionne sèchement l’un d’entre eux. « Vous ne pouviez pas faire attention aux heures de fermeture ? »
– « Ce sont des choses qui arrivent », s’indigne la jeune femme, choquée par le ton agressif du policier
– « Ouais, c’est ça. Vous croyez que nous avons que ça à faire ?
– « Vous pourriez au moins leur demander si elles vont bien, au lieu de les engueuler », coupe Patrick
– « On vous a demandé quelque-chose ? Vous feriez-mieux de rentrer chez vous »
– « Je vais où je veux, quand ça me plait. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous »
– « Papa, c’est bon », murmure Franck. Les deux policiers ouvrent la porte du square. « C’est bon pour cette fois-ci. La prochaine fois, on ne se déplacera pas. Que ce soit bien clair ».
– « Je le crois pas », s’écrie Patrick. « Si ça continue, ils vont leur mettre une amende »
– « Qu’est-ce que vous avez encore, vous ? »
– « Il y a que vous pourriez au moins être aimable avec ces femmes, faute d’être efficaces ».
– « Vous commencez à me chauffer, vous »
– « Ah ça fait plaisir. Y’en a au moins qui ont chaud ici », réplique Patrick en se dirigeant vers le policier
– « Putain c’est reparti », souffle Franck, désabusé.
– « Si vous insistez, vous aussi vous allez avoir chaud, parce que je vais vous embarquer au poste ».
– « Et bah allez-y. J’ai l’impression que ça vous démange. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des soucis, vous êtes contrarié ? Vous ne supportez pas de rendre service à des noirs, vous préférez leur cogner dessus ? »

Patrick prononce cette dernière phrase en toisant le fonctionnaire. Franck se précipite pour retenir son père, mais les deux policiers sont square5déjà autour de lui. Ils le ceinturent et tentent de l’entrainer vers leur voiture. Patrick se débat, hurle « Eh voilà, la répression. Comme d’habitude ! » Tandis qu’il continue à conspuer les policiers, Franck, la jeune femme et l’homme tentent de s’interposer pour calmer les esprits. Des passants s’arrêtent pour regarder la scène. Des résidents, alertés par les cris, apparaissent à leur fenêtre. Au même instant une autre voiture de police s’arrête. Trois hommes en sortent. Ils s’approchent du groupe.

– « Ah putain, encore lui ! », soupire l’un d’entre eux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demande-t-il à ses collègues. Renseignements pris, il invite deux d’entre eux à s’éloigner de quelques mètres. « Bon, écoutez, y’a pas de quoi fouetter un chat, je pense qu’il vaut mieux le libérer ».
– « Certainement pas », lui rétorquent-ils. « Pas question de se laisser emmerder comme ça, devant tout le monde. Il lui faut une bonne leçon »
– « Si vous avez envie de vous pourrir la vie, allez-y. Je le connais, le loustic. C’est un vieil anar qui cherche les embrouilles en permanence, il déteste tout ce qui est autorité. J’ai déjà eu affaire à lui lors d’un contrôle de SDF. On l’a embarqué ce jour-là. Il nous a fait un raffut du diable. On a eu droit à des articles dans la presse, des manifestations devant le commissariat. C’est qu’il est connu dans le quartier. Il milite dans des associations de défense des immigrés, de droit au logement et tout le tremblement. Ce n‘est pas facile de se maitriser avec des mecs comme lui, je sais, mais il vaut mieux le laisser brailler et qu’il nous foute la paix. Je vous assure. Regardez autour de vous. Il a déjà rameuté du monde. Et ce n’est que le début, si vous insistez ! »
Le ton persuasif du policier ébranle ses collègues. Après quelques minutes de palabres, ils finissent, bon gré mal gré, par se ranger à son avis. Patrick est relâché. Il se dirige vers les trois femmes, éberluées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
– « Vous voyez Mesdames, il ne faut jamais se laisser impressionner par la flicaille. Bonne soirée », lance-t-il en regardant les policiers.
– « C’est bon papa. N’en rajoute pas », lui susurre Franck.

Les deux hommes s’éloignent. Une vingtaine de mètres plus loin, square4Patrick se retourne de nouveau et hurle, le poing tendu, « Police partout, justice nulle part ».
– « Bon, ça va maintenant. Tu ne crois pas que t’en fais un peu trop », lui reproche Franck.
– « De quoi. Mais tu plaisantes ! Il faut les emmerder partout où c’est possible, ces putains de poulets. On vit dans une société fliquée. Les caméras, les cartes de paiement, Internet, les téléphones portables, les RG dans et hors des entreprises… Le pouvoir nous surveille en permanence. Mais c’est quand même ces connards qui sont le plus à son service. C’est le bras armé des capitalistes, je te dis. Et tu veux que je la boucle quand ils méprisent ouvertement des pauvres gens ? »
– « Je n’ai pas dit ça. Tu as raison d’intervenir, mais il y a des degrés dans la protestation. A t’entendre, on croirait qu’ils les ont tabassées »
– « Tu te ramollis, mon petit Franck. Je t’ai connu avec une conscience politique plus ferme. On doit s’opposer chaque jour à leur arrogance. Combien de vexations sans réaction, quand ils contrôlent des immigrés ? Moi en tout cas, je ne laisserai jamais rien passer ».

La dernière phrase est tellement sentencieuse qu’elle dissuade Franck de poursuivre la discussion. Il se dit que son père est trop enflammé pour qu’il entende ses arguments. C’est donc en silence qu’ils poursuivent leur chemin.
– « Je m’occupe du repas dans cinq minutes », crie Patrick à son épouse, à peine entré dans l’appartement. « Je prends une douche, histoire de me détendre. Tu peux servir l’apéro, si tu veux. »
square3– « Ce soir, papa s’est accroché avec des policiers », raconte Franck à sa mère qu’il a rejointe dans la salle à manger. Ce n’est pas nouveau, tu me diras. Mais aujourd’hui, je l’ai trouvé nerveux, hyper tendu. Il était à deux doigts d’exploser. Il a des soucis en ce moment ? »

Sa mère se sert un verre, s’assoit, regarde Franck quelques secondes. « La semaine dernière, ton frère nous a annoncé qu’il entrait dans la gendarmerie », lui répond -t- elle, dépitée. Philippe Gitton

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